Début avril, nous voici donc de nouveau en mer. Fleur de Sel navigue cap au nord sur l’eau vert-de-gris laiteuse qui baigne la côte brésilienne. Et comme nous longeons le talus continental, pendant toute la nuit nous slalomons entre des pêcheurs, heureusement tous éclairés, mais il faut veiller attentivement. Poussés par un bon alizé de sud-est, ainsi qu’un peu de courant, à l’aube du deuxième jour on double le Cabo São Roque, le coin nord-est du pays. Nous quittons alors le plateau continental pour poursuivre un peu plus au large et nous retrouvons enfin les eaux bleu dense de l’océan, pendant que le courant nous entraîne maintenant vers l’ouest et se renforce. Nous entrons dans une première zone de grains, et au gré des sautes de vent, nous enchaînons les empannages, réussissant parfois à longer le même cumulonimbus pendant des heures en profitant de son vent.

La zone pluvieuse nous accompagne encore un peu, avec quelques déluges à la clé. Par cette chaleur, le rinçage, autant du bateau que de l’équipage, est bienvenu, et plusieurs fois nous prenons ainsi une bonne grosse douche à volonté. Et puis les averses s’estompent en ne nous laissant qu’un temps grisâtre. Ce qui est appréciable, c’est que les 15 à 20 nœuds de vent, eux, ne nous lâchent pas, si bien qu’on continue à bien progresser sur l’eau. Et comme en plus le courant lui non plus ne faiblit pas, on finit, presque sans s’en rendre compte à battre un record, en effectuant sans douleur 185 milles dans la journée au large de Fortaleza – fabuleux !

Au fur et à mesure que l’on approche de l’équateur, le vent donne tout de même quelques signes d’essoufflement, et le soleil revient même nous baigner de sa chaleur un peu trop intense. Mais le vent revient à chaque fois, et comme Fleur de Sel bénéficie chaque jour d’environ 50 milles gratuits, grâce au courant, la progression se fait à grande vitesse – heureusement car la côte nord brésilienne est très longue ! Et comme en pleine journée nous cuisons à l’étouffée dans notre boite métallique, autant que cela ne dure pas trop longtemps… Au niveau de São Luis, le vent semble passer au NE, mais timidement, et quand le vent mollit trop, on en profite pour faire du moteur, même si c’est plus pour les batteries et pour aider le frigo que pour avancer, ce qui se fait qu’on le veuille ou non.

C’est à ce stade que l’on franchit l’équateur pour la seconde fois : depuis 7 ans, Fleur de Sel navigue sans relâche dans l’hémisphère sud, et nous retrouvons désormais notre bon vieil Atlantique Nord. Comme le passage de la « ligne » s’est fait en pleine nuit, on a attendu le milieu de matinée pour fêter ça en trinquant – sans oublier de donner leur part à Eole et Neptune. Les alizés de nord-est s’établissent progressivement et Fleur de Sel accélère à nouveau sur l’eau, tandis qu’étonnamment le courant, lui, faiblit. Nous sommes au large de l’embouchure de l’Amazone, et ceci explique peut-être cela, car le volume d’eau expulsé y est faramineux tandis que le marnage y est aussi puissant. Pas étonnant qu’il puisse y avoir quelques contre-courants.

Ce grain-là ne va pas nous louper !

Ce grain-là ne va pas nous louper !

Désormais au petit largue, Fleur de Sel avance vite et bien, et l’équipage se demande si le pot-au-noir a réellement pu se passer aussi facilement que ça. Il faut dire qu’on a encore en mémoire notre expérience de 2010 au sud du Cap-Vert… Car l’ITCZ, cette zone de convergence intertropicale, baptisée pot-au-noir par les marins d’antan (et « poteau noir » par les journalistes qui ne savent pas de quoi ils parlent) est comme un serpent qui ondule. Parfois il monte au nord, puis il redescend dans le sud, et ainsi de suite. En 2010, il avait choisi de descendre du nord au sud au moment où nous étions dessous, nous accompagnant ainsi pendant une cinquantaine d\’heures passées au moteur à slalomer entre les orages avec le radar allumé toute la nuit. Cette fois-ci, nous sommes partis de Jacaré en prenant soin de choisir un moment où les alizés de sud-est pourraient nous porter le plus loin possible, atteignant le pot-au-noir à un moment où il se déplaçait du nord vers le sud, tandis que nous allions du sud vers le nord.

Le lendemain, nous voilà à nouveau dans de grosses averses, mais sans véritable survente. On en profite donc à nouveau, avec shampooing et toilette complète, rafraîchissante qui plus est. On espère simplement que le pot-au-noir n’a pas choisi de rebrousser chemin. Mais tout se passe sans encombre, le vent de nord-est tient, et de toutes les façons même si la zone de convergence voulait nous suivre, il faudrait qu’elle tienne la cadence du courant qui continue à agir comme un grand tapis roulant, et ce d’autant plus que nous sommes revenus sur le plateau continental. Nous passons alors au niveau du Cabo Orange, qui marque la frontière entre l’état brésilien d’Amapa (l’ancienne Guyane portugaise) et la Guyane Française – saviez-vous à ce propos que le Brésil est le pays qui a la plus longue frontière terrestre avec la France ? Plus longue que la frontière franco-espagnole…

Et enfin, huit jours et demi après notre départ, nous atteignons les Iles du Salut, au large de Kourou, ayant ainsi parcouru les 1’380 milles à 6,8 nœuds de moyenne, avec un sillage de plus de 160 milles par jour ! C’est ébahis par cette performance (qui ne cessait d’avancer notre heure prévue d’arrivée), que nous faisons notre approche des îles dans le noir. Difficile de viser une arrivée en journée avec un tel courant. Heureusement on distingue la silhouette noire des îles dans la nuit et entre les grains, et le phare de l’Ile Royale nous guide. L’ancre tombe dans le fond de la Baie des Cocotiers, et nous allons nous plonger dans un bon sommeil récupérateur.

Ce n’est que le lendemain, une fois qu’il fait jour, que nous découvrons notre nouvel environnement. Dans la grisaille entrecoupée d’averses et surmontant l’eau chocolatée, la verte luxuriance des îles détonne, et semble abriter nombre d’animaux et d’oiseaux que l’on entend du mouillage. On aperçoit dans la distance la côte guyanaise, grise, basse et ponctuée de quelques collines, et la nuit on en distingue quelques lumières mais voilà tout ce que l’on verra du continent.

Le gros bateau à moteur amarré sur un des corps-morts s’avère être un patrouilleur de la gendarmerie maritime, mais il ne semble pas s’intéresser le moins du monde à nous. Heureusement, car nous nous arrêtons ici un peu en catimini, sans faire des formalités. On serait bien en mal, d’ailleurs, car il parait déjà que c’est un poème d’obtenir une clearance en temps normal, mais avec les blocages et grèves en Guyane ces temps-ci cela doit tourner à la sinécure. Quelques autres voiliers sont là aussi au mouillage, tous français, mais nous n’avons que peu d’interactions avec eux. Il faut dire que le moteur de notre annexe est récalcitrant, sans doute à cause d’eau dans l’essence, et que le fort courant ne nous incite pas à être très téméraires, car la moindre mésaventure risque de nous amener jusqu’aux Antilles à la pagaie !

Nous ne débarquons pas durant notre premier jour d’escale, préférant d’abord effectuer les quelques réparations nécessaires – notamment la cage à réa en bout de bôme s’est désolidarisée de cette dernière lors d’à-coups dans la houle et il faut trouver un moyen de la refixer. On fait aussi un peu de cuisine, et on étudie la météo pour la suite. Aux dernières nouvelles, la situation est toujours bloquée en Guyane, et sans rentrer dans le détail de ce conflit où chaque camp a ses bonnes raisons, c’en est cependant si typique de la France que c’en est caricatural.

Mais plus pratiquement, pour nous cela signifie surtout que nos projets d’assister à un lancement tombent à l’eau. Tout au centre spatial est reporté sine die, et c’est la raison pour laquelle nous comptons repartir dès que possible. Tant pis pour la fusée, d’autant que si nous avançons sans attendre, nous ne risquons pas de nous faire rattraper par la migration saisonnière de la ZCIT, et nous éviterons ainsi le plus gros de l’intense saison des pluies guyanaise.

Sous un rare rayon de soleil, de la table de l'auberge de l'Ile Royale, on admire la vue sur l'Ile du Diable, de sinistre réputation.

Sous un rare rayon de soleil, de la table de l’auberge de l’Ile Royale, on admire la vue sur l’Ile du Diable, de sinistre réputation.

La deuxième nuit est agitée, plus encore que la première, car le mouillage est rouleur et pas très bien abrité de la houle de NE, surtout à marée haute. La journée du lendemain est consacrée à la visite de l’Ile Royale, celle devant laquelle nous sommes mouillés et dont on fait le tour en une petite heure. C’est ici que se situent la plupart des ruines du bagne, instauré par la Convention en 1793 et définitivement fermé en 1947 seulement. La plupart des bâtiments sont dans un état relativement délabré, à l’exception de quelques uns rénovés ou tout au moins entretenus, notamment l’auberge actuelle. C’est d’ailleurs là que nous déjeunons d’un repas créole (ça fait du bien de n’avoir rien à cuisiner, de ne pas avoir à chauffer le bateau, et pas de vaisselle à faire !), et payé en euros, ce qui nous fait tout drôle. A terre on admire aussi un bestiaire rigolo : des petits singes, des rongeurs pas farouches (les agoutis), et des paons.

Un agouti, c'est assez rigolo et pas farouche.

Un agouti, c’est assez rigolo et pas farouche.

Ensuite, retour à bord pour tenter de prendre du repos à l’occasion de la marée basse, avant de préparer du pain et des pizzas pour la traversée à venir. Et c’est ainsi que le lendemain matin déjà, nous levons l’ancre, quittant la Guyane que nous n’aurons fait que survoler. Mais dès le départ, nous nous rendons vite compte que la traversée à venir va elle aussi s’apparenter à un survol. En effet, non seulement l’alizé est frais, si bien qu’au travers avec un ris dans la grand-voile nous faisons 7 nœuds sur l’eau, mais en plus le courant nous pousse en permanence à 2 ou 3 nœuds ! Nous parcourons ainsi 55 milles en 6 heures, 109 milles en 12 heures (à plus de 9 nœuds de moyenne, donc…), et nous pensons un instant franchir le mur du son. Finalement, le vent mollissant un peu le lendemain, nous arrivons juste en deçà de la mythique barrière, établissant tout de même un deuxième record en 8 jours, à 197 milles en 24 heures ! Pas de doute, à défaut d’avoir pu admirer Ariane, c’est Fleur de Sel qui se prend pour une fusée guyanaise.

D’ailleurs, lorsque nous franchissons le talus continental, le courant se calme un peu, et Fleur de Sel ralentit ainsi à mesure que nous nous éloignons de la Guyane Française. Après ce départ en fanfare, ça n’est pas pour nous déplaire car la mer associée était véritablement propice au rodéo. Un peu de fiesta, c’est bien, mais pas tous les soirs ! Ce qui nous surprend le plus c’est que cette fois-ci, même en quittant le plateau continental, l’eau ne reprend plus sa belle couleur bleutée, et reste vert-marron, en raison sans doute des multiples fleuves sud-américains qui se jettent dans la mer depuis des centaines de milles.

Après les Brésiliens Parnaiba, Mearim, Pará et surtout l’Amazone, ce sont les fleuves guyanais qui descendent du plateau éponyme. Il faut rappeler que Guyane signifie « terre d’eau abondantes », tout un programme… Me permettant ici de faire un inventaire à la Prévert, nous voyons défiler sur notre carte marine des noms tous plus colorés les uns que les autres : l’Oiapoque ou Oyapok à la frontière brésilienne, puis Approuague, Mahury, Cayenne, Kourou, Sinnamary, et enfin le Maroni ou Marowijne à la frontière avec l’ancienne Guyane hollandaise devenue Suriname, du nom du grand fleuve suivant. Continuant vers l’ouest, le Coppename et le Corantjine ou Courantyne, ce dernier à la frontière avec l’ancienne Guyane anglaise, la Guyana actuelle, puis Berbico, Demerara (un nom qui sent bon le sucre), et Essequibo, avant d’arriver à l’ancienne Guyane espagnole, aujourd’hui la région vénézuélienne de Guayana, où se jette le célèbre Orénoque. Comment s’étonner encore que la mer ne soit pas parfaitement limpide quand tant de limons se retrouvent charriés par ici ? En revanche, on croise désormais de plus en plus de bancs d’algues, sans doute les fameuses sargasses, que le vent a transporté au-delà de leur mer d’origine.

A mesure que nous avançons, nous retrouvons aussi un peu plus de circulation, notamment quelques cargos qui vont au Vénézuela, et pendant plusieurs heures, nous faisons route parallèle et à même vitesse avec un remorqueur qui se rend à Trinidad. Fleur de Sel fait maintenant tranquillement route au nord-ouest, à bonne vitesse mais désormais sans excès, et le beau temps semble s’installer solidement, ce qui nous occasionne de nouveau de bonnes chaleurs diurnes. Cela fait presque 3’000 milles que nous naviguons dans une bande de 10° autour de l’équateur et nous avons hâte de nous en extirper pour goûter à un peu plus de fraîcheur (toute relative, je vous l’accorde !)

La navigation reste la plus agréable pendant la nuit, car on peut alors prendre l’air dans le cockpit sans risque le coup de soleil. Pendant ces quarts de nuit, nous observons la Grande Ourse qui prend de l’altitude, et pour la première fois depuis longtemps, nous observons l’étoile Polaire, désormais assise quelques degrés au-dessus de l’horizon. Ce n’était pas chose évidente au début, en raison de l’humidité et des nuages qui atténuent l’horizon, et à cause de la pleine lune qui éclairait brillamment le ciel, mais à mesure que nous gagnons en latitude, la Polaire se discerne mieux.

Durant la journée, on voit bien aussi que le ciel est quelque peu brumeux, et la météo parle d’une brume de sable. C’est ça aussi, les alizés d’Atlantique nord, c’est être sous le vent du Sahara, et d’une part les couchers de soleil nous rappellent maintenant ceux admirés au Cap-Vert, dans un ciel jaunâtre, et d’autre part nous observerons à l’arrivée que le bord d’attaque des voiles aura pris une teinte ocre ! Nous sommes contents quand le vent mollit un peu et que la mer et le courant se calment car nous pouvons alors rouvrir les panneaux de pont – une petite ventilation bienvenue dans la cabine par cette chaleur.

Nous savons maintenant que nous approchons du but, et pourtant on ne voit rien. Ni la Barbade, que nous laissons à 25 milles au vent, ni Sainte-Lucie, qui se cache toujours même à 20 ou 15 milles sous le vent. En fait, nous sommes surtout impatients d’arriver, d’autant plus que les dernières heures ne sont pas très drôles, puisqu’une longue houle de nord s’invite dans les parages, juste au moment où le vent mollit sur la zone. Les voiles claquent et l’on fait un peu de moteur pour limiter les dégâts, avant que le vent ne reprenne. La mer commence enfin à se départir de sa couleur peu engageante, pour devenir bleu-gris. Il est évident pour nous désormais que le bleu Pacifique n’est pas le même que le bleu Atlantique !

Et puis enfin les choses se précipitent. D’abord on croise une petite barque de pêcheurs luciens, à une quinzaine de milles de leur île, puis Sainte-Lucie se dessine enfin sur l’horizon, à peu près en même temps que les gros nuages noirs dans notre nord laissent apparaître la Martinique. Même en ayant fait marcher le bateau au mieux depuis plusieurs jours, nous allons avoir une à deux heures de retard sur le soleil, qui décline déjà. Le canal de Sainte-Lucie réveille le vent, et nous effectuons notre approche sur la Martinique à la lumière du phare de l’Ilet Cabrits. L’AIS nous révèle alors une pléthore de bateaux dans la baie de Sainte-Anne, le mouillage facilement accessible de nuit dans lequel nous venons jeter notre ancre. Incroyable mais vrai, il y a 2 mois et 5 jours, nous étions à Cape Town, à plus de 5’300 milles de là, et même il y a un an nous étions en Australie Occidentale, presque exactement aux antipodes de la Martinique. Incroyable également, depuis notre départ de Jacaré, nous avons fait 135 milles par jour, temps d’escale aux Iles du Salut inclus ! Fleur de Sel a réellement été supersonique sur ce parcours brésilien-guyanais, et nous ne sommes pas peu fiers de notre fusée à nous.

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