Accostage, amarrage, premières poignées de main, premiers officiels pour faire les formalités d’entrée, regards alentour pour prendre nos marques, regard en arrière pour notre fier bateau qui nous a menés là, ainsi se passent les premiers moments à l’arrivée. Nous voici donc à bon port, sur l’île Rodrigues, le gros de l’Océan Indien derrière nous, et désormais déjà sur un confetti d’Afrique – et cela prend un peu plus de temps à réaliser. Mais après une bonne nuit, il n’y paraîtra presque plus et la traversée mouvementée sera déjà un souvenir. Désormais s’offre à nous cette belle et attachante île, et nous commençons la découverte par Port-Mathurin, son chef-lieu (6’000 âmes). Son petit centre-ville quadrillé et ombragé, le marché proposant pléthore de fruits et légumes colorés et bien plus européens que ceux d’Indonésie, la boulangerie qui propose des baguettes à très petit prix, et le supermarché où l’on trouve de nombreux produits français.

La passe de Port Sud-Est, vue du Mt Limon

La passe de Port Sud-Est, vue du Mt Limon

Et puis on se lance pour nos premières explorations, en prenant à la gare routière le bus qui nous dépose au sommet de l’île, là où il ne reste plus que cinq minutes à marcher pour atteindre le Mt Limon (398m d’altitude) – on domine alors Rodrigues mais en ne voyant que très peu la côte. Puis nous descendons à pied vers l’Anse aux Anglais où nous pique-niquons avant de rejoindre le port. On trouve aussi moyen d’atteindre la croix plantée en haut d’une barre rocheuse et qui surplombe l’ouest de Port-Mathurin. Lors de ces deux balades, on profite de très belles vues sur le lagon nord. Et puis assez vite, la vie sociale reprend, avec Rémi et Sylvie qui nous invitent pour un verre très sympa le soir à bord de leur Belissima. Nous profitons aussi de l’arrivée de Ralph Rover pour inviter Marie et Laurent, ainsi que Kelsey, Pete et leur petit Taz de Privateer avant que ces derniers ne repartent, pour un super dîner à bord, sans parler des quelques soirées où l’on se retrouve les uns et les autres pour une bière accompagnée de délicieux morceaux de porc et de saucisson au troquet local et authentique Chez Madame Marcel.

Nous nous joignons ensuite à une petite expédition organisée par Sylvie et Rémi, avec Eva et Jean-Luc de Rêve de Lune IV. On rejoint la côte sud de l’île au Petit Gravier, pour embarquer sur une barque de pêcheur, qui nous emmène d’abord à « l’aquarium », un spot où le snorkeling est pas trop mal. Comparé à l’Indonésie ou au Pacifique, ça ne tient pas la comparaison, mais il faut voir que le lagon de Rodrigues a été dévasté et surpêché si bien que c’est plutôt agréable de trouver encore de jolis coins où les carangues sont grosses et où nagent de véritables bancs de nasons. On se rend ensuite sur l’Ile aux Chats pour une promenade et une langouste au barbecue, si bien qu’au retour nous sommes fourbus et assommés tant par le soleil que par le ti punch. Nous nous arrêtons encore à l’Ilot Hermitage que nous gravissons pour une belle vue, et cette journée vient confirmer ce que nous avions lu, vu sur les photos satellite et aperçu depuis le Mt Limon : Port Sud-Est, qui désigne cette partie du lagon située au sud-est de l’île, est facilement accessible par une large passe et est un endroit paisible et enchanteur. On décide de venir y passer quelques jours avec Fleur de Sel.

Rencontre avec une tortue

Rencontre avec une tortue

Mais en attendant que le vent tourne un peu, nous louons une voiture pendant une journée pour pouvoir explorer d’autres coins, et Marie et Laurent se joignent à nous puisque le vent ce jour-là sera insuffisant pour leur permettre de faire du kitesurf. Nous allons d’abord voir les tortues terrestres de la Réserve François Leguat. Ce ne sont pas les espèces autochtones, celles-ci ayant été décimées en quelques décennies par les explorateurs et colonisateurs européens en quête de viande. A la place, ce sont certaines de leurs voisines importées des Seychelles ou d’Aldabra que nous admirons, ainsi que leurs premiers descendants. Tout ce petit monde est bien installé dans un superbe canyon et aux alentours, et c’est magnifique de pouvoir admirer de petites et de très grosses carapaces sur pattes. On peut même les caresser dans le cou, ce qu’elles adorent ! Après un délicieux déjeuner au resto du parc, nous poursuivons notre journée en allant visiter la Caverne Patate, un lavatube de 600m de long. Pour un prix modique, on nous fournit les casques et les torches, et le guide nous fait cheminer dans cette longue grotte, et nous signale ici ou là des formations ayant une ressemblance plus ou moins évidente avec Winston Churchill, Buckingham Palace, la Tour de Pise, la Muraille de Chine, un cornet de glace, un voilier, ou plus cocasse encore une sorcière mangée par un requin – le plus drôle étant soit l’imagination nécessaire pour reconnaître les sujets désignés, soit la prononciation de tous ces noms.

Il faut dire qu’à Rodrigues on ne sait pas toujours sur quel pied danser. En tant que citoyens mauriciens, les habitants parlent généralement le français et souvent l’anglais, mais ils parlent surtout entre eux le créole rodriguais. C’est une langue créole dérivée du français, mais on doit bien avouer qu’à l’exception de quelques mots ici ou là on n’en saisit pas grand chose. Le plus drôle en revanche, c’est l’accent que cela leur confère lorsqu’ils parlent français. Nous trouvons que cela ressemble au français canadien, si bien qu’à les écouter en fermant les yeux on a la sensation très déroutante de s’imaginer dans un petit Québec tropical ! L’histoire du peuplement de l’île pourrait expliquer cela, puisque c’est après la première et légère colonisation française avec ses esclaves africains et malgaches, et après la prise de possession anglaise en 1809 et l’abolition de l’esclavage dans les années 1830 qu’intervient le principal afflux de peuplement. Des anciens esclaves de Maurice affluent alors en nombre sur Rodrigues pour reconstruire leur vie, si bien que aujourd’hui l’ambiance à Rodrigues est très africaine. Alors que nous sommes encore à 800 milles des côtes de Madagascar et à 1’500 milles du continent africain, on a réellement l’impression d’avoir franchi l’Océan Indien, et que l’Asie est loin derrière nous. Pourtant à Maurice, si différente en raison de sa population indienne, tout sera remis en question, mais pour l’instant on ne mesure pas encore à quel point Rodrigues est unique. Ile isolée, tranquille, et l’on pourrait presque dire bienheureuse, elle avait voté à 97% contre l’indépendance en 1967, mais elle a été surclassée par Maurice (20 fois plus peuplée), et ce n’est qu’en 2001 qu’elle obtient son autonomie.

Avant la visite du cargo hebdomadaire (le Anna et le Trochetia se relaient pour ravitailler l’île), nous quittons Port-Mathurin. Il faut dire que sinon la danse à effectuer est un peu pénible : il faut quitter le quai ou le mouillage dans le bassin intérieur avant 6h30, pour attendre dehors (au mouillage ou en tournant en rond) que le cargo se soit amarré ou qu’il ait quitté le port (à 7h30), pour revenir ensuite dans le bassin intérieur (vers 8h30). Ayant effectué ce ballet une fois, nous partons la veille du second cargo pour Port Sud-Est. Il nous faut louvoyer le long du récif pendant près de deux heures pour passer enfin la Pointe Coton. Le reste de la navigation se fait sans encombre à une vitesse croissante à mesure que l’on laisse porter les voiles. Tout au moins jusqu’à la passe d’entrée, où l’on aperçoit au dernier moment un casier pile devant et qui vient se coincer dans l’axe du safran. Après avoir essayé de le dégager en vain, et en voyant le récif s’approcher sur babord, on finit par lancer le moteur malgré le risque de tout emmêler. Ô bonheur, cela marche et l’on réussit à franchir l’entrée et à venir mouiller avec notre casier en traîne. Je me baigne donc juste à l’ouvert de « l’aquarium », pour libérer le casier, ce qui se fait en deux temps trois mouvements. Ouf ! On rejoint alors enfin l’Ilot Hermitage derrière lequel on mouille.

Fleur de Sel au mouillage derrière l'Ilot Hermitage

Fleur de Sel au mouillage derrière l’Ilot Hermitage

Ce sera notre point fixe pour quelques jours, revenant y passer la nuit après nos promenades dans le lagon. Le lendemain de notre arrivée, nous regagnons vers l’est en fin de matinée, mouillant en face de Mourouk où nous devons retrouver Marie et Laurent. Marie, justement, nous la voyons passer avec son aile de kite (celle que Laurent et Heidi avaient recousue aux Cocos), mais suite à un déréglage des lignes, elle vient de perdre sa planche, que je ne parviens pas à repérer même en grimpant dans le mât. Pendant ce temps, Heidi se met donc à l’eau pour réaliser le sauvetage de l’aile et de la kiteuse, et on appelle Laurent à la VHF pour le rassurer et lui donner des indications sur la position approximative de la planche. Avec l’aide d’une barque et de son pêcheur, il retrouve la planche et vient récupérer notre rescapée. Nous les rejoignons enfin à terre pour un bon déjeuner de cuisine créole. Et puis j’ai droit à ma deuxième leçon de kite cette après-midi là, et j’apprends alors la nage tractée tout en maîtrisant mieux l’aile. Peut-être la prochaine fois réussirai-je à monter sur une planche ?

Pêche à la voile sur le lagon de Rodrigues, une voile parmi tant d'autres

Pêche à la voile sur le lagon de Rodrigues, une voile parmi tant d’autres

Le surlendemain, nous allons faire un tour dans l’autre sens, poussant aussi à l’ouest et au sud que nous pouvons dans le chenal entre les hauts-fonds. On en profite pour se rendre en annexe sur l’Ilot Gombrani, et pour faire un tour vers l’Ile aux Chats que nous avions déjà visitée. Le plus somptueux, sur ce lagon, c’est d’admirer à toute heure de la journée les barques à voile des pêcheurs. Leurs triangles blancs ou de couleur constellent silencieusement le turquoise du matin au soir (et même la nuit quoique les couleurs soient alors moins évidentes !) et ils sont nombreux à passer proches de nous et à nous saluer amicalement.

Le seul problème lors de cette virée à Port Sud-Est c’est que nous constatons vite que notre guindeau a de nouveau des ratés. Après les charbons en Indonésie, c’est la connectique de la télécommande qui pose maintenant problème – ce qui nous rassure finalement car cela veut dire que le moteur fonctionne toujours bien. Il n’en reste pas moins que nous passons une journée à installer un nouveau presse-étoupe et à refaire le câblage de ladite télécommande pour nous assurer que l’ensemble sera bien protégé de la corrosion. Victoire ! Nous repartons de Port Sud-Est en pouvant relever toute la chaîne de mouillage sans effort.

La navigation retour est moins rude qu’à l’aller, car peu de temps après la sortie on peut déjà passer le récif sur un bord, encore bien serré au début, puis de moins en moins, et l’on passe la Pointe Coton à 7 nœuds au largue, admirant de près (mais pas trop !) les brisants sous notre vent. On retrouve finalement Port-Mathurin, où les visiteurs sont bien moins nombreux qu’auparavant. Nous décidons de nous mettre au mouillage (l’amarrage à quai est pratique pour débarquer, mais salissant et bruyant). La mer au-dehors n’étant pas trop agitée, le bassin est tranquille et l’on se rend à terre en annexe.

Le Trou d'Argent, l'une des belles anses de la côte est

Le Trou d’Argent, l’une des belles anses de la côte est

Nous prévoyons de passer encore quelques jours à Rodrigues avant de repartir, et il nous reste d’ailleurs à faire la plus belle randonnée de l’île, sur la côte est. Les bus de Rodrigues sont très pratiques. Ils circulent presque partout et sont peu chers, et ils nous mènent en l’occurrence à Petit Gravier et nous ramènent de Pointe Coton. Entre les deux, nous randonnons par une belle journée ensoleillée sur un sentier côtier qui passe par une succession de plages isolées. De la grande anse dorée à la petite crique sertie entre deux falaises calcaires et faisant face à la houle du large brisant sur le récif à quelques dizaines de mètres de là, la promenade nous enchante et on la termine par un déjeuner chez Solange et Robert, dont la paillote célèbre est tellement prise d’assaut que l’accueil et le service en deviennent problématiques – mais les bananes flambées sont fameuses.

Il nous reste encore quelques petites courses d’avitaillement à faire, un peu de cuisine aussi, et encore d’autres préparatifs pour la courte traversée qui nous attend. Malheureusement le cargo ravitailleur doit arriver le vendredi matin où l’on compte partir, si bien que l’on doit réitérer le pas de deux pour permettre au cargo de manœuvrer avant de revenir mouiller dans le port, de débarquer à nouveau pour faire les formalités, avant de repartir. Eh oui, dans ce petit paradis il y a bien un envers de la médaille. Et pour les yachties comme nous, le plus pénible ce sont les officiels, qui sont en majeure partie agréables, mais qui appliquent une réglementation quelque peu psycho-rigide. Il n’est pas possible par exemple de faire la clearance la veille au soir pour partir à l’aube. On doit quitter l’île le jour de la clearance, et celle-ci ne peut intervenir qu’après 8h30 le matin, ce qui impose quelques contraintes supplémentaires en plus de la météo. Mais on s’accommode de cela en se disant que ce n’est finalement pas pire que dans d’autres pays, et dès le milieu de matinée, après un rapide salut des dauphins qui pirouettent, nous voguons en route vers l’ouest, poussés par un vent léger et sur une mer du coup relativement agréable.

 

NDLR : On avait pensé à d’autres titres (plus ou moins débiles) pour cet article, mais on s’est abstenus… :

  • Le don Rodrigues
  • Tous les chimènes mènent à Rodrigues
  • Aucun dilemme cornélien à Rodrigues

1 commentaire

  1. Maurizio écrit :

    J’ai accidentellement découvert votre journal de bord, je suis un autre bateau à voile qui effectue le même chemin de retour vers l’Europe en provenance d’Afrique du Sud. Il ‘un Supermaramu avec le drapeau français avec deux membres d’équipage italien.
    Mon rôle est de routage météo d’un endroit en Italie, avec des communications quotidiennes.
    bonne continuation

    22 novembre 2016, 8 h 02 min

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