Entre les Cocos, que nous quittons, et Rodrigues, que nous visons, il y a environ 2’000 milles nautiques à parcourir. Nous avons déjà parcouru plus que cela en 2011, entre Juan Fernandez et Rapa Nui, l’Ile de Pâques – mais il n’y avait alors qu’un peu plus de 1’630 milles à parcourir en ligne droite, et ce n’est que parce que nous avions du contourner l’anticyclone de l’Ile de Pâques que nous avons du faire un grand détour. Cette fois-ci, rien de tout cela : 2’000 milles d’immensité océanique à parcourir sans terre au milieu. Cette fois-ci, nous ne ferons pas 40% de route en plus mais seulement 1,4% ! Autant dire que Fleur de Sel va s’en tenir quasi-strictement à l’orthodromie, la route la plus courte selon le grand cercle. Et surtout, chose incroyable, la constance des alizés de l’Océan Indien vont faire que nous réaliserons le trajet dans sa quasi-entièreté sur un seul bord, bâbord-amures. Un gigantesque bord de 13 jours, voilà ce à quoi il fallait que nous nous attendions – oui, vous avez bien lu, 13 jours pour 2’000 milles ! Ce sera donc une traversée unique pour Fleur de Sel, longue, rapide, et faut-il le préciser pas tout à fait confortable. Attachez vos ceintures, il n’y a pas de sortie de secours, et en route, donc, pour la traversée de l’Indien…

On se rappellera tout d’abord que nous sommes partis sous la pluie. Nous sommes d’ailleurs les seuls sur la ligne de départ, les autres préférant rester un peu à l’abri, profiter un peu plus longtemps des Cocos, ou simplement de l’Internet. Aidées par l’humidité ambiante, les îles de l’atoll disparaissent donc assez rapidement, et Fleur de Sel se plonge vite dans le rythme. Celui qui est prépondérant revient d’ailleurs avec une période d’une dizaine de secondes, et ce sont les vagues de la mer du vent d’est-sud-est. Toutes les 14 secondes environ, il y a aussi la houle de sud-ouest, heureusement assez discrète pendant nos premiers jours de mer. Et puis à l’échelle de la demi-heure ou de l’heure, ce sont les averses, fréquentes et drues par ce temps perturbé. Il nous faut d’ailleurs environ 36 heures pour sortir de la zone des pluies, et à cette fin nous descendons en latitude, le soleil se cachant quelque part un peu au sud.

Par la suite, le seul point de passage que nous nous imposons est situé à trois jours et demi de navigation des Cocos, et il s’agit d’un endroit où la Ninety East Ridge est plus profonde. Cette dorsale océanique (située à peu près par 90°E, comme son nom l’indique !) est longue d’environ 5’000km et orientée nord-sud – elle nous barre donc bien la route. Et comme des navigateurs ont régulièrement rapporté des conditions de mer plus pénibles à son passage, on vise un endroit où son relief se fera moins sentir. En plus, d’après la théorie, le courant portant devrait y être plus fort, et nous dégagerions donc de la zone plus rapidement.

Une fois passés dans la partie centrale de l’Océan Indien, la dépression qui venait de nous côtoyer au moment de notre départ semble maintenant vouloir se dissiper sur place dans le nord – elle que l’on redoutait de voir passer devant nous, non pas tant à cause du vent qu’elle générait, mais à cause du manque de vent qu’elle aurait laissé dans son sillage ! Mais les nouvelles prévisions sont plus précises et dans les jours suivants la navigation en devient meilleure, grâce au vent qui mollit juste un peu sans toutefois s’évaporer : nous aurons toujours au moins 15 nœuds pour nous pousser. Pendant cinq jours plutôt ensoleillés, et moins agités, Fleur de Sel enchaîne des journées à 150-155 milles en 24 heures (moyennes de 6,2 à 6,4 nœuds). Une belle marche régulière, donc, et réalisée en portant toute la voilure. Mais que dire quand on réalise que c’est sensiblement moins que dans ces premières journées de traversée ? En effet, sur le début, la grand-voile était le plus souvent arisée deux fois, et nous avons réalisé des moyennes d’environ 7 nœuds, nous faisant ainsi frôler des records. 172 milles parcourus en 24 heures (seule une journée à débouler le long de la côte sud du Brésil nous a vu faire mieux !), et même plus de 500 milles en 3 jours – c’est du jamais vu, Fleur de Sel était devenue supersonique !

Evidemment, la mer allait de pair avec le vent, si bien que nous étions fort contents d’avoir préparé des repas à l’avance. Nous avions profité du mauvais temps aux Cocos pour mitonner des petits plats, si bien qu’il ne nous restait plus désormais qu’à réchauffer (ou pas) les pizzas, bocaux et gâteaux pré-cuisinés. Lorsque les conditions se calment enfin, j’en profite donc par deux fois pour refaire du pain, ce qui n’est jamais facile en mer, à plus forte raison par mer croisée – il faut œuvrer de beaucoup de télépathie avec le bol d’eau et de farine pour lui intimer l’ordre formel de ne pas renverser son contenu !

Malgré tout, de façon difficilement prévisible, la mer devient parfois caractérielle. Pendant quelques heures elle est très belle, et nous voguons alors avec plaisir par 15-20 nœuds de vent, avec 2m de vagues à peine, Fleur de Sel se plaisant manifestement autant que nous à être là. Et puis sans crier gare, pendant quelques heures, le vent n’ayant pas changé, la physionomie des vagues se modifie, pour devenir bien plus nerveuses et courtes. La seule constatation que nous faisons alors, c’est une fluctuation assez importante de la température de l’eau. Lorsque la mer est belle, l’eau descend en dessous des 25°, pour frôler parfois les 24°. Au contraire, lorsque les vagues deviennent agressives, le thermomètre peut remonter jusqu’à 26°. Il semblerait donc que nos malheurs s’expliquent par des veines de courants différentes, qui alternent et s’entrelacent visiblement en des tourbillons difficiles à repérer, et qu’il nous faut de toutes les manières traverser. Mais lorsque ceux-ci déplacent l’eau contre le vent, il n’y a rien d’autre à faire que de prendre notre mal en patience, et d’essayer de dormir malgré les coups de roulis aléatoires et les lavages de pont sortis de nulle part que subit le bateau.

Alors que nous avons parcouru les deux tiers du trajet (et ce en moins de 10 jours !), un nouvel anticyclone passe dans notre sud et déclenche de nouvelles surventes dans l’alizé. Il est temps de reprendre les ris, et Fleur de Sel renoue pendant deux jours avec les folles journées à 170 milles. En fait, si notre moyenne baisse ensuite de 7 à 6 nœuds, c’est parce que nous finissons par naviguer avec la grand-voile complètement affalée pendant les trois derniers jours. Notre génois, progressivement de plus en plus roulé, parvient à nous faire avancer à une vitesse bien suffisante, tandis que la grand-voile demande une surveillance accrue pour éviter qu’elle ne nous fasse faire des embardées malgré notre dérive arrière. En effet, l’avant-veille de notre arrivée, nous passons 24 heures à essuyer de beaux grains toutes les 20-30 minutes. On voit alors la mer se couvrir de moutons blancs sur notre arrière, et on se prépare au choc – à l’effet de souffle ! – jusqu’à ce que le front de rafale nous atteigne enfin. Alors Fleur de Sel accélère et l’on est contents que la grand-voile soit sagement rangée dans son lazy-bag. Derrière le grain, c’est ensuite la molle pendant une dizaine de minutes – nous nous faisons alors brasser par la mer, notre voilure étant insuffisante car adaptée à la bourrasque suivante qui ne saurait tarder… Le repos pendant ces dernières journées est donc souvent difficile à trouver, d’autant que la mer est haute et confuse.

L’autre raison pour laquelle nous avons choisi de ralentir, c’est que nous devrions arriver bien plus tôt que prévu. Il nous parait déjà impossible d’éviter d’arriver le dimanche, ce qui nous occasionnera des frais supplémentaires d’overtime, mais en plus nous devrions arriver avant l’aube – jamais nous n’aurions pensé mettre seulement 13 jours pour parcourir une telle distance ! Sans la grand-voile, c’est mieux donc, car on peut espérer atterrir sur la pointe est de Rodrigues à l’aube et faire notre entrée dans le port dans le courant de la matinée. C’est ce que nous prévoyons et nous avertissons donc nos amis de Privateer, arrivés à Rodrigues depuis déjà plus d’une semaine.

Enfin, alors que l’île de détache doucement dans les premières lueurs du jour, il nous faut empanner. Le vent a tourné à l’est, si bien que pour la première fois depuis le départ, nous allons être tribord amures. Le long, le très long bord se termine, et notre traversée avec. Nous sommes tous les deux dans le cockpit, à scruter de nos yeux fatigués mais heureux cette nouvelle terre, cette île surgie de l’océan au milieu de nulle part mais exactement là ou elle devait être (d’après ce que nous raconte le GPS…) Il ne reste qu’une dizaine de milles à parcourir jusqu’à Port Mathurin. On longe le récif. On appelle les Coastguards pour les avertir de notre arrivée et pour obtenir l’autorisation d’entrer dans le port. On rentre dans la baie extérieure, puis dans le chenal. On y tourne un bon moment, le temps de préparer aussières et pare-battages, car on va venir s’amarrer au quai. C’est là que nos amis nous attendent pour prendre nos aussières, et pour nous tendre un panier de fruits frais, de pain frais et d’œufs frais – trop sympa !

Nous voilà arrivés, on est lessivés, mais on ne tardera pas à réaliser que nous sommes dans un autre monde, africain, de l’autre côté de ce nouvel océan franchi à bord de Fleur de Sel. Evidemment, il nous reste encore un gros morceau à faire avant d’arriver en Afrique du Sud. Mais nous ne sommes pas peu fiers d’avoir terminé le bord le plus long, le tout sous régulateur d’allure du début à la fin, sans une seule heure de moteur, et surtout sans rien casser – l’inspection à l’arrivée révèlera que la gaine d’une des drosses du régulateur d’allure a rendu l’âme, c’est le cas de le dire, mais l’âme, elle, tenait encore bien.

3 commentaires

  1. Dominique écrit :

    Bravo pour cette traversée si difficile! Si bien préparée comme à votre habitude. Quand je lis « nous sommes tous les deux dans le cockpit à scruter, de nos yeux fatigués mais heureux, cette nouvelle terre, cette île surgie de l’océan au milieu de nulle part… », je réalise, oh combien, la magie de ce que vous vivez tous les deux et votre bonheur! Même s’il y a la fatigue et les difficultés!

    De toutes les façons, cette traversée l’Océan Indien nous aura tenus en haleine, scrutant chaque matin le petit message mail qui nous rassurait et nous émerveillait! Bon repos.

    Dad

    13 octobre 2016, 7 h 58 min
  2. Alain et Patricia écrit :

    Hello Heidi et Nicolas,

    Nous suivons attentivement votre voyage depuis votre départ de Fremantle et de notre très inhospitalière côte de Western Australie. Ils vous restent à affronter votre dernier morceau de choix qui est le passage vers l’Afrique du Sud et son fameux courant Agulhas.
    A ce sujet, nous sommes curieux de savoir si vous optez pour un transit direct très au Sud de Madagascar ou le passage par le nord.
    Quant a nous , notre grand départ est toujours fixé pour avril prochain.

    Bonne traversée

    Amicalement

    Patricia et Alain

    16 novembre 2016, 11 h 26 min
  3. Nicolas

    Nicolas écrit :

    Bonjour Patricia et Alain,

    Quel grand plaisir d’avoir de vos nouvelles et de savoir que pour vous le départ approche à grands pas.

    Nous naviguons toujours de l’autre côté du même océan que vous, et il nous reste encore effectivement un beau plat de résistance à avaler pour en finir avec l’Indien. A l’heure où nous vous écrivons, nous prévoyons de partir demain matin à destination de Richards Bay, en Afrique du Sud, par le sud de Madagascar. Route directe, pas facile, mais la situation météo n’a pas l’air trop mal et nous espérons surtout que Eole et Neptune seront avec nous.

    Grosses bises à tous les deux, et encore merci pour votre accueil et votre aide à Fremantle !

    Heidi & Nicolas

    23 novembre 2016, 10 h 34 min

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