La côte sud tasmanienne est longue d’une quarantaine de milles, orientée exactement est-ouest, et elle ne comporte aucun abri sérieux. Pire, des îles, îlots et récifs sont parsemés un peu au large, ce qui fait de cette région un lieu de passage certes spectaculaire mais dangereux. Nous avons donc bien choisi notre météo pour faire le « saut » de la côte est à la côte ouest, un jour avec peu de houle et avec du vent d’est, malheureusement un peu trop faible. Les caps que nous doublons sont affublés de noms assez peu créatifs : le South East Cape est suivi par le South Cape. Et pourtant, ils se suivent mais ne se ressemblent pas, le premier étant fait de collines assez pyramidales, tandis que le second exhibe des formes verticales dues à la dolérite, cette roche emblématique de la Tasmanie dont nous avons déjà parlé plusieurs fois. Le paysage dans le lointain devient ensuite grandiose, avec de beaux sommets en arrière-plan de la côte sauvage. Et, faisant parfois de la voile dans les risées, parfois du moteur dans les molles, nous parvenons ensuite au niveau des îles Maatsuyker et De Witt, entre lesquelles nous passons. Ces îles ont conservé les noms hollandais attribués par Tasman lui-même : lorsqu’il découvre la Tasmanie en 1642, il la baptisa en l’honneur du gouverneur-général des Indes néerlandaises, Van Diemen, tandis que les îles environnantes prirent le nom d’autres membres du conseil des Indes.

Question nom, on peut noter au passage que, sans plus de cérémonie, nous venons de rentrer dans un espèce de no man’s land mal défini, ou plutôt une no man’s sea ! En passant la pointe la plus au sud de la Tasmanie, nous avons quitté officiellement l’Océan Pacifique, dans lequel Fleur de Sel baigne maintenant depuis début 2011 – cinq années superbes dont la rétrospective serait un peu trop longue ici. Mais regardons plutôt ce qui s’étend devant nous. Pour la plupart des gens, c’est maintenant l’Océan Indien qui s’ouvre à nous. Mais les Australiens, eux, considèrent que celui-ci ne commence qu’au Cap Leeuwin, et que nous naviguons maintenant dans le Southern Ocean, l’Océan Austral. L’un dans l’autre, cela fait peu de différence, et il est simplement certain que nous avons tourné une page importante du voyage, et que nous voici maintenant vraiment sur la route du retour, les degrés de longitude s’égrenant maintenant régulièrement.

A terre, la succession de baies et de caps se poursuit, et nous prenons toute la mesure du South Coast Track, ce sentier de randonnée un peu extrême qui parcourt toute la côte sud, de notre point de départ à Recherche Bay à notre point d’arrivée Port Davey. Les marcheurs mettent 7 à 9 jours pour faire le trajet dans une forêt vierge et sur un terrain bien accidenté ! Et puis, l’après-midi étant déjà bien avancée, nous doublons enfin le dernier cap de cette côte sud, qui répond à l’appellation de South West Cape, tout comme son comparse de Stewart Island à l’extrémité de la Nouvelle-Zélande. Mais qu’on ne se trompe pas, en dépit de son nom si peu poétique, cette pointe déchiquetée est sublime, s’avançant dans la mer comme pour défier la grande houle du sud…

C’est par un vent d’est un peu plus régulier que nous commençons alors notre remontée de la côte ouest, idéalement éclairée en cette fin d’une longue journée commencée avant le lever du jour. D’autres îlots, coniques et pyramidaux, annoncent l’entrée de notre destination reculée, puisque une quinzaine de milles après le grand cap, nous faisons notre entrée dans Port Davey. Cette entaille dans la côte avait déjà été repérée par Marion du Fresne, puis par Flinders, mais ce fut James Kelly qui explora cette baie complexe en 1815, et qui lui donna le nom du lieutenant-gouverneur de la colonie, Thomas Davey. Nous allons passer dix jours dans cette région, occupée avant l’arrivée des Européens par quelques tribus aborigènes. Ce furent ensuite quelques pionniers haut en couleurs qui vinrent s’y installer et ce jusqu’à très récemment. Aujourd’hui, tout le sud-ouest de la Tasmanie est englobée dans des parcs nationaux, et constitue une réserve de nature presque vierge, inscrite à ce titre dans le patrimoine mondial de l’UNESCO. Durant notre séjour, nous allons découvrir à quel point, effectivement, ce cadre naturel reculé est magnifique et fragile. Nous apprendrons aussi que si nous pouvons l’admirer ainsi, c’est que le sol est pauvre. S’il avait été plus fertile, il y a bien longtemps que tout aurait été converti à un usage agricole, comme le reste de la Tasmanie ! L’environnement maritime baignant la côte aurait alors été détruit, alors qu’il est très particulier.

Tout d’abord, dans les premiers jours, la météo étant clémente, nous passons notre temps à l’ouvert de la baie, à Spain Bay d’abord le soir de notre arrivée, et dans Bramble Cove le lendemain, où nous retrouvons nos amis Dinah et Bruce de Margarita, le temps d’un verre à bord. A chaque fois, nous effectuons deux belles promenades, l’une vers la plage de Stephens Bay, et l’autre sur la crête du Mt Milner, ce qui nous révèle de superbes paysages, où le relief et la mer s’entrelacent. Mais nous pénétrons ensuite vers l’intérieur, c’est-à-dire dans l’étroit Bathurst Channel, dont l’ouverture est cachée derrière les Breaksea Islands, et qui serpente sur 6 milles. Bien que quelques baies latérales s’ouvrent ici ou là, avec plusieurs criques et abris, nous poursuivons immédiatement jusqu’au fond, pour profiter de pouvoir admirer les paysages par beau temps. Nous atteignons donc ainsi le Bathurst Harbour, un immense bassin presque rectangulaire de 4 milles sur 2, où l’on est presque encerclé par les montagnes. Nous sommes alors plus près de la mer ouverte sur la côte sud, dans la Cox Bight que nous avions dépassée au niveau de Maatsuyker Island, que sur la côte ouest par laquelle nous sommes entrés ! On comprend bien mieux, alors, la particularité de l’environnement. Le relief génère un climat pluvieux sur cette façade au vent de la Tasmanie, si bien que les nombreuses rivières provoquent un important afflux d’eau douce. Comme il n’y a ici quasiment aucun marnage (quelques décimètres tout au plus), et que les effets de la houle sont fortement estompés par les Breaksea Islands, il n’y a que peu de brassage entre eau salée dehors et eau douce dedans. Fleur de Sel flotte donc sur plusieurs mètres d’eau dépourvue de sel, une eau d’ailleurs aux couleurs de thé en raison des tannins en suspension et provenant des hautes herbes (button grass) qui poussent sur les pentes aux alentours et en amont.

Bathurst, lui, n’était pas gouverneur, il n’a jamais mis les pieds en Tasmanie, ni même en Australie. Mais il fut Secrétaire d’Etat à la Guerre et aux Colonies à l’époque, et il était donc le patron de tous les gouverneurs coloniaux, et c’est pourquoi nous retrouvons ici ce nom bien anglais. Dans ce Bathurst Harbour, donc, ainsi que dans le Bathurst Channel qui le relie à la mer, vit une faune unique, au look très bizarre, et que l’ont ne peut observer que si l’on est prêt à plonger dans de l’eau glaciale et noire sur plusieurs mètres, pour enfin récupérer un peu de visibilité une fois que l’on retrouve de l’eau plus saline au fond (car plus dense). Ce sont des plongées difficiles en raison de la flottabilité variable, sans parler du manque de lumière, et ce n’est pas tout à fait notre truc ! Nous laisserons donc tranquilles les coraux, étoiles de mers, anémones, gorgones, éponges, oursins et surtout les pennatules, habituellement résidents d’eaux plus profondes. Pour éviter de détériorer le milieu, nous faisons donc attention à ne mouiller que dans les zones autorisées, et nous faisons usage de notre cuve à eaux noires pour ne rejeter nos effluves qu’une fois de retour à l’extérieur.

Nous mouillons d’abord dans le Moulters Inlet, à l’extrémité sud-est du dédale, puis nous revenons non loin de l’entrée du grand plan d’eau, dans le Claytons Corner, pour étaler un petit coup de vent. Nous sommes alors à l’ouvert du Melaleuca Inlet, une petite rivière qui s’enfonce vers le sud, et nous nous situons alors dans le coin qui fut habité. Les Tasmaniens connaissent bien l’histoire des pionniers du coin : Deny King, sa soeur Winsome et le mari de cette dernière, Clyde Clayton. Mais pour les non-initiés, l’histoire de ces héros locaux reste à découvrir. Ca tombe bien, nous sommes alors mouillés devant la cabane dans laquelle vécurent Win et Clyde jusqu’en 1976, devenue aujourd’hui un refuge du parc national. Un couple du nord-est de la Tasmanie, Kris et Brett, passe justement une semaine dans le coin avec leur tinny (grosse barque alu motorisée), et y a élu domicile (temporairement). Alors que nous rentrons de la courte promenade jusqu’à la pointe – où je me fais piquer par une fourmi pas sympa – nous faisons leur connaissance et nous sympathisons. Ils nous expliquent qui, quoi et comment à propos de ces légendes locales, des gens qui ont (sur)vécu dans la nature sauvage, gagnant leur vie en travaillant dur pour extraire l’étain (les King) ou pêcher la langouste (les Clayton), et en se divertissant le dimanche en crapahutant dans ces montagnes vierges.

Pendant la journée où la pluie tombe fort, et alors que le vent souffle bien, nous nous réfugions à l’intérieur du bateau, faisant de l’entretien et du bricolage – notamment nous apprenons comment confectionner des manilles textiles en spectra. Mais le lendemain nous sommes heureux de ressortir et de répondre favorablement à l’invitation de Brett et Kris, qui nous proposent de nous emmener jusqu’à Melaleuca en tinny. Nous remontons donc l’étroit bras de mer sur 3 milles, pour atteindre ce joli site étonnamment plat où habitait Deny King. Il s’y trouve un petit aérodrome qui permet aujourd’hui aux marcheurs et kayakistes de rejoindre ou quitter la zone. C’est aussi la région où niche le très rare orange-bellied parrot, une perruche en voie d’extinction avec seulement une cinquantaine d’oiseaux dans la nature, et Heidi parviendra à entre-apercevoir l’une d’entre elles un instant. Brett étant spécialiste de la forêt tasmanienne, il nous commente un peu la manière dont il voit les arbres aux alentours, et nous explique que cette région était régulièrement brûlée (de manière contrôlée) par les Aborigènes, de manière à limiter l’étendue de la forêt et à constituer des pâturages pour les wallabies. C’est pourquoi toute la région de Port Davey est surtout tapissée par un maquis parfois dense mais pas très haut, plutôt que par une grande forêt.

Dans les jours suivants, nous n’avancerons que peu, nous déplaçant à chaque fois de quelques milles seulement, pour rejoindre d’abord Iola Bay, puis Frogs Hollow. De la première, nous traversons le chenal en annexe pour faire l’ascension du Mt Rugby (environ 775m), l’imposant sommet qui domine la région. Le chemin est réputé difficile, et ça grimpe effectivement bien le long d’une arête avec un petit sentier nous aidant à nous frayer un chemin à travers les arbustes. A mi-chemin, nous atteignons un col d’où la vue du nord au sud par l’est est superbe. La suite du chemin est également exigeante, mais avec des efforts ça passe sans trop de problème. Ce sont les 100 derniers mètres de dénivelé qui seront véritablement très rudes, nous demandant de crapahuter sur et entre des blocs rocheux, tout en nous assurant de bien repérer où repasser à la descente. Une fois là-haut, le paysage est fabuleux, nous permettant de voir à 60km à la ronde au moins, et nous apercevons même les îles sur la côte sud, ainsi que le Federation Peak à l’est. Il va sans dire que la descente fut aussi difficile que la montée, surtout pour des genoux fatigués, et nous étions presque hors-service le lendemain. Presque, car nous avons tout de même changé de mouillage pour venir jeter l’ancre à côté de Thélème, voilier de Richard et Michelle que nous avions déjà croisés très rapidement en 2011 à côté de Puerto Natales, en Patagonie chilienne. Cette fois-ci nous avons plus de temps et nous faisons véritablement connaissance autour d’un bon verre à bord.

Vue panoramique du col, à la montée du Mt Rugby

Vue panoramique du col, à la montée du Mt Rugby

Vue panoramique du sommet du Mt Rugby

Vue panoramique du sommet du Mt Rugby

Vue panoramique du col, à la descente du Mt Rugby

Vue panoramique du col, à la descente du Mt Rugby

Nos jambes étant encore fatiguées, nous optons le lendemain pour une visite en kayak. Nous venons mouiller au fond de la Joe Page Bay, et nous remontons l’embouchure de la Spring River. Malheureusement le vent est un peu plus fort que ce que nous pensions, ce qui limite vite nos ardeurs. Et de plus, nous espérions ainsi réussir à approcher des nombreux cygnes noirs qui y vivent, mais qui sont effrayés par la moindre embarcation motorisée. Mais nous constaterons que les cygnes sont tout aussi peureux lorsqu’on les approche sans moteur. Dommage, ils ont l’air jolis, mais il faudra se contenter des photos au téléobjectif. Ce soir là, nous nous rapprochons de l’ouverture de Port Davey, en passant la nuit à Wombat Cove, et nous sortons à l’extérieur tôt le lendemain. Nous ne partons pas encore, d’autant que le soir même doit arriver une perturbation, mais nous souhaitons profiter de la belle journée dans l’intervalle pour explorer une autre rivière, la Davey River, qui se jette dans Payne Bay, dans la partie plus exposée au nord de la baie. Nous voyons ainsi les paysages un peu plus dégagés mais tout aussi sauvages du nord de la zone, et nous laissons Fleur de Sel au mouillage. C’est en annexe que nous voyageons cette fois-ci, car il y a plus de 6 milles à faire. C’est un trajet un peu longuet, d’autant qu’à l’aller nous avançons lentement contre le courant et qu’au retour nous sommes en plein cagnard, et surtout la forêt aux alentours parait avoir été dévastée par un incendie il y a peu. Mais 5 milles en amont, la rivière se rétrécit et nous franchissons une première gorge magnifique, nous passons ensuite un petit rapide et cela nous mène alors à une seconde gorge tout aussi somptueuse. C’est la première fois que l’on peut atteindre un tel site en annexe et c’est un vrai délice de pouvoir enfin éteindre le moteur et profiter des bruits de l’eau et de la forêt tout en se laissant porter par le courant.

Nous revenons donc ensuite nous abriter dans la Casilda Cove, où nous nous amarrons « à la patagonienne », avec des lignes à terre, mais le coup de vent sera finalement maniable et n’aurait peut-être pas exigé ces précautions. Le passage du front commence par des orages, et quelle n’est pas notre surprise de voir alors de la fumée dans le lointain, en direction du Mt Counsel. En regardant aux jumelles, nous distinguons nettement des flammes et nous prévenons alors par VHF le service du parc, qui nous remercie d’avoir signalé le brasier. Le lendemain matin, la forêt fume toujours, mais le surlendemain, après les pluies de la journée et de la nuit, le feu semble s’être éteint, ouf. La fenêtre météo attendue se présente plus tôt et sans pouvoir encore faire de petite promenade à terre, il est maintenant l’heure de lever l’ancre. La sortie de Port Davey est difficile, car nous devons faire route contre le vent et contre la houle encore bien prononcée, et nous appuyons donc au moteur. En contrepartie, nous pourrons ensuite profiter d’un certain vent pendant le restant de la journée avant qu’il ne tombe avec la nuit, nous obligeant alors à poursuivre au moteur, la houle empêchant les voiles de se gonfler avec le peu d’air qu’il reste.

Pendant cette nuit-là, cependant, le plus marquant fut la vision dantesque à la côte. Visible à des dizaines de milles avant et après, la côte est en feu sur des kilomètres. Nous apprendrons plus tard que les orages de l’avant-veille ont déclenché de graves incendies presque partout en Tasmanie, et surtout dans le nord-ouest. Nous avions été stupéfaits de voir à quel point le pays était sec, même sur la côte ouest, et la situation de sécheresse est effectivement exceptionnelle en raison d’un phénomène El Niño très intense qui vient bouleverser le climat.

2 commentaires

  1. Tomtom et Clairette écrit :

    Ouais ben nous en NZ le Nino très intense on le voit passer … sous des trombes d’eau !!!!
    Bises et bonnes navigations sur l’île de l’ouest!

    18 février 2016, 11 h 12 min
  2. Nicolas

    Nicolas écrit :

    @ Tomtom et Clairette : Oui, vous avez droit à de belles dépressions, et au nord de chez vous, il y a Winston qui semble se faire la totale sur Vanuatu, Tonga et Fiji. Pour nous maintenant, en revanche, après la sécheresse en Tasmanie, ce sont les anticyclones du Great Australian Bight qui ne sont pas très stables et qui se font attaquer régulièrement par les dépressions venues des tropiques et qui réussissent étonnamment à traverser le désert australien !
    PS : Elle est grande cette île de l’ouest…

    19 février 2016, 4 h 27 min

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