Ce qui est drôle avec la Tasmanie, c’est qu’après une trentaine d’heures dans le Détroit de Bass cap au sud-ouest, on l’atteint sans vraiment l’atteindre. Eh oui, tout dépend si on parle de l’île elle-même ou de l’état. Vous ne le réalisez peut-être pas vraiment, mais l’Australie est un état fédéral. Aussi, lorsque Fleur de Sel termine cette petite traversée par un temps un peu grisâtre, et lorsque nous atteignons le petit archipel des îles Kent, nous voici maintenant dans l’état de Tasmanie, alors que nous sommes encore à 85 milles de la grande île elle-même. A contrario, nous sommes à seulement 50 milles du Wilsons Promontory (dans le Victoria), la pointe la plus sud du continent. Bref, nous sommes en plein milieu du Détroit de Bass. Ce bras de mer, finalement relativement large (une grosse centaine de milles) a douloureusement bâti sa réputation depuis sa découverte en 1798 par Matthew Flinders et George Bass. Dans ces parages, il est particulièrement important de respecter la mer, celle-ci se chargeant sinon de vous rappeler à l’ordre, par le biais de courants et de vents pour le moins brutaux. Il s’agit en quelque sort de la Manche de l’hémisphère sud, et les navires perdus dans les environs se comptent en centaines. Si nous venons nous aventurer ici, c’est que nous espérons en profiter pour visiter les Iles Kent, si isolées que la plupart des Australiens ignorent même leur existence !

Un wallaby pose devant <em>Fleur de Sel</em> sur Deal Island !

Un wallaby pose devant Fleur de Sel sur Deal Island !

Le paysage est de toute beauté et nous sommes surpris par la hauteur des îles, leurs falaises de granit surgissant de l’eau presque sans crier gare au milieu du détroit. Le seul mouillage indiqué pour le vent d’est à nord-est qui doit se lever sans tarder est celui de East Cove sur Deal Island, dans un cadre superbe, face à une petite plage située en contrebas de la colline. Un bémol cependant, si nous sommes bien protégés du vent, la mer, elle, trouve moyen de rentrer dans le chenal entre Deal Island et ses voisines à l’ouest, Erith Island et Dover Island. Se réfléchissant sur les falaises, le clapot vient agiter le mouillage, bien trop à notre goût, mais il n’y a rien d’autre à faire que le gros dos. Les deux nuits que nous passerons sur place seront donc loin d’être reposantes. Ne souhaitant pas nous éterniser dans ces conditions, nous en profitons donc le lendemain de notre arrivée pour explorer Deal Island autant que faire se peut. Débarquant sur la mignonne petite plage flanquée par une vieille jetée, nous commençons la montée du petit chemin, mais nous n’avons pas fait trois pas que nous voici nez-à-nez avec un wallaby, puis un second et encore d’autres par la suite ! A mi-hauteur de la pente, nous rions de découvrir le « Telstra bench », un banc situé en un endroit où l’on parvient à capter deux ou trois barres de réseau – Telstra étant le plus important opérateur téléphonique d’Australie. Le relais est au Wilson’s Promontory mentionné ci-dessus et il n’est donc pas surprenant que l’on ne capte rien dans le mouillage, vu comme il est encaissé.

En haut de la colline se trouve la maison des gardiens, des couples de volontaires bénévoles qui se relaient tous les trois à quatre mois pour venir s’occuper de ce parc national, des quelques installations, etc. De là, nous attaquons la promenade du phare, qui nous mène vers la pointe sud de l’île où des bagnards ont construit au XIXème siècle l’édifice en question, maintenant supplanté par un autre phare sur North East Island. Chemin faisant, nous apercevons des oies cendrées (Cape Barren goose), typiques de cette région. D’autres wallabies nous feront ici ou là un petit coucou. Et de là-haut, le point de vue est superbe dans plusieurs directions. Nous poursuivons le chemin vers une épave d’avion de la seconde guerre mondiale écrasé là, et dont il ne reste en fait plus que les moteurs. Mais la surprise est de croiser, sur ce chemin perdu de cette île perdue, Trudy qui était équipière sur le voilier La Quilta rencontré au Vanuatu, et qui est maintenant à bord de l’autre voilier mouillé dans East Cove, Tardis. Le monde est décidément petit et le hasard parfois invraisemblable ! Au retour, nous prolongeons la promenade vers Little Squally Cove, et nous y découvrons une autre crique entourée de falaises aux couleurs rosées, où la grève est jonchée de bois flotté et d’autres matériaux un peu plus synthétiques que la mer a apporté là. Et puis avant de reprendre l’annexe après une bonne journée, nous faisons un petit arrêt sur le banc Telstra, tout de même, le tout en admirant les wallabies. Et puis de retour à bord, une fois la nuit tombée, et comme le soir précédent, nous entendrons les petits pingouins bleus revenir à terre, sans toutefois réussir à les voir une seule fois !

Oiseaux emblématiques du Détroit de Bass : les Cape Barren Geese

Oiseaux emblématiques du Détroit de Bass : les Cape Barren Geese

Tôt le lendemain matin, nous voilà donc en route. Le vent est encore soutenu, mais il ne devrait pas tarder à faiblir, et de plus la marée et les courants qu’elle crée dans le détroit imposent de ne pas partir trop tard. Nous faisons maintenant route au sud-est, et en début d’après-midi nous atteignons Flinders Island. Le temps d’un petit repos, et surtout pour attendre que le front arrive et nous nous déplaçons à l’abri de Prime Seal Island, quelques milles plus loin. Après un bon vent de nord-est deux jours plus tôt, c’est au tour du vent d’ouest maintenant de s’exprimer pendant 36 heures. Pendant ce petit coup de vent, nous serons bien tranquillement à l’abri, non sans toutefois aller nous promener à terre. L’île est pelée par endroits, boisée à d’autres, et sert d’élevage de moutons. Nous passons à travers quelques paddocks jonchés de crottes et nous atteignons l’autre rivage, au vent, où le spectacle est saisissant. La mer est déchaînée et en revenant vers notre mouillage aux allures de lagon, nous sommes satisfaits de retourner à bord où les rafales viennent seulement faire tirer Fleur de Sel sur son ancre.

Malheureusement, il semble sage de ne pas s’éterniser dans le Détroit de Bass. Après une journée de répit le lendemain, un véritable coup de vent, cette fois-ci, est annoncé pendant deux jours, et dans les environs de Flinders Island, il n’y a pas vraiment d’autre abri d’ouest que celui où nous sommes. Nous renonçons donc à visiter Flinders Island, pourtant prometteuse avec l’impressionnant massif Strzelecki au loin – du nom de l’explorateur polonais qui a énormément parcouru le Victoria et la Tasmanie ! Nous remontons donc le mouillage le lendemain aux aurores, et nous faisons route vers la sortie du détroit. Pour ce faire, nous virons les Chappell Islands, Cape Barren Island et enfin Clarke Island, qui forment avec Flinders Island une véritable barrière nord-sud dans ce détroit est-ouest. L’onde de marée, elle, obéit aux principes de mécanique des fluide : vous me laissez moins de place ? Alors je vais accélérer ! Pour franchir le Détroit de Banks – un sous-détroit du Détroit de Bass, entre Clarke Island et l’île de Tasmanie – il nous faut donc être précis sur l’horaire. Espérant que nos calculs, vérifiés plusieurs fois, sont justes, nous nous lançons alors que le vent fraîchit. Heureusement, tout se passe à merveille, Fleur de Sel traçant à 8 noeuds sur le fond. Mieux valait ne pas avoir les 2 ou 3 noeuds de courant contre les 20 à 25 noeuds de vent !

On est contents de ne pas avoir mouillé de ce côté-là de Prime Seal Island !

On est contents de ne pas avoir mouillé de ce côté-là de Prime Seal Island !

Après un somptueux coucher de soleil sur les montagnes de Tasmanie, le reste de la traversée est une nuit sans histoire. Et au lever du jour, nous sommes à l’approche de la Péninsule Freycinet. Ah oui, avons-nous omis de vous prévenir que nous arrivons désormais dans des eaux où les noms français sont fréquents ? Louis-Claude de Freycinet (ainsi que son frère Louis-Henri) était un officier et cartographe de l’expédition Baudin (1800-1803), dont on vous reparlera certainement encore plusieurs fois. Pour l’instant, nous contemplons les superbes massifs granitiques de ce parc national, et après nous être remplis les yeux d’images de ces roches éclairées par le soleil levant, nous mouillons dans le coin de Wineglass Bay. Nous sommes devant un long isthme bordé d’un arc de sable qui joint le massif multicéphale des Hazards au nord à celui du Mt Graham et du Mt Freycinet au sud. Le front attendu nous atteint même pas deux heures après notre arrivée et nous sommes bien à l’abri, c’est parfait pour le repos qui s’impose, d’autant qu’il vente et qu’il pleut.

Le beau temps étant revenu le lendemain, nous décidons d’attaquer la randonnée du Mt Graham, et de tenter une boucle retour par le sentier de la côte ouest, mais il nous est très difficile de déterminer combien de temps elle dure. Le montée nous prend deux heures et demie, et autant la végétation que nous traversons que les paysages vus de haut nous ravissent. La descente par le sud est plus rude et le chemin du retour est en fait un peu longuet – et surtout la promenade est en fait bien plus longue que ce que nous pensions. Au retour, après avoir longé les deux superbes plages de l’isthme, Promise Bay sur la côte ouest, et Wineglass Bay où nous sommes mouillés sur la côte est, nous rejoignons le bord complètement morts, après 21km de marche et 900m de dénivelé. Nous allons sentir nos jambes pendant quelques jours… C’est dommage qu’il n’y ait pas plus de chemins dans le parc, car pour bien faire nous n’aurions du faire que l’aller-retour au Mt Graham. La vallée qui descend entre le Mt Freycinet et le Mt Graham se serait bien prêtée à un chemin permettant de faire une boucle plus intéressante, mais pas trop longue. Mais du coup, le lendemain, nous ne nous sentons pas le courage de faire une marche supplémentaire dans les Hazards, et nous nous remettons en route, profitant ainsi d’un petit vent léger pour passer entre la péninsule et Schouten Island – vous noterez maintenant le nom néerlandais, Schouten ayant navigué en compagnie de Tasman, qui a découvert la Tasmanie, baptisée alors Terre de Van Diemen, du nom d’un gouverneur de la VOC, la compagnie hollandaise des indes orientales.

Comme nous l’ont recommandé les néo-zélandais de Margarita, rencontrés à Wineglass Bay, nous venons frôler ensuite l’Ile aux Phoques (en français dans le texte). Les centaines ou milliers de phoques en tous genres qui y ont élu domicile se jettent alors à l’eau précipitamment, venant jouer, danser, sauter autour de nous. Le spectacle est génial, nous en redemandons, et nous continuons donc à longer la petite île de l’autre côté (où les phoques font de même), avant de poursuivre notre route. Quelques heures plus tard, nous atteignons Maria Island (prénom de l’épouse de Van Diemen). Nous passons sans nous arrêter devant Darlington, site de l’un des premiers bagnes tasmaniens (les plus durs d’Australie) et dont les vestiges sont encore bien visibles, pour atteindre la vaste Shoal Bay, de nouveau sur un isthme sablonneux. A peine arrivés, nous sommes invités à dîner par Margarita, sur laquelle naviguent Dinah et Bruce, ainsi que leurs amis de passage Marjet et Bruce (aussi) : ce sera une soirée très sympa, avec moules, poisson et plusieurs bouteilles de vin !

Le lendemain est décrété à bord comme journée de repos, ce qui signifie en fait que nous ne débarquons pas pour explorer les environs, mais que nous faisons toute sorte de travaux d’entretien et de bricolages : confection d’une nouvelle moustiquaire et renouvellement d’un joint de hublot entre autres. Mais le lendemain, nous allons faire un tour à terre, espérant voir des oiseaux. En effet, depuis notre arrivée en Australie, contrairement à la Nouvelle-Zélande, force est de constater que nous avons du mal à voir des oiseaux. Ils sont bien différents, on les entend parfois, encore qu’ils soient plus discrets, mais on ne les voit que rarement. Cette fois-ci n’échappera pas à la règle, nous n’en verrons que peu. En revanche, ce sera la fiesta concernant les marsupiaux, puisque nous y apercevons de nombreux kangourous. Et puis, scrutant les étendues de savane, nous finissons par remarquer une petite boule de poils dorés, puis une deuxième, et puis plein d’autres par la suite. Ce sont des wombats, que nous n’avions pas encore vu dans la nature – seulement au Healesville Sanctuary près de Melbourne. Ils broutent l’herbe et nous permettent de nous approcher jusqu’à quelques mètres, puis se mettent à détaler énergiquement sur leurs courtes pattes, c’est très drôle. Nous revenons donc de notre promenade à la fois avec une grande satisfaction, mais aussi avec de nombreuses photos !

L’escale suivante sera à Fortescue Bay, sur la Péninsule de Tasman, que nous mettons une journée à atteindre. Nous nous installons dans une petite crique protégée pour la nuit et le lendemain nous amenons le bateau devant la jetée sur la côte sud, pour y débarquer. C’est là que commence le sentier pour atteindre le Cap Hauy (prononcer « Hoÿ »), petite marche qui nous prendra deux heures dans chaque sens, et nous nous félicitons d’être partis tôt car le retour s’est fait sous un soleil ardent Bien que les points de vue du départ soient jolis, la partie spectaculaire est celle du cap proprement dit, car il s’agit d’orgues de dolérite. Cette roche s’est créée lorsque le supercontinent Gondwana s’est déchiré en deux, séparant l’Australie et l’Antarctique. Les colonnes verticales atteignant des centaines de mètres de haut résultent des infiltrations de magma vers le haut lorsque la Tasmanie fut la dernière à lâcher son homologue antarctique, et le résultat vu des crêtes est superbe. Mais pour être tout à fait franc, le plus spectaculaire fut de naviguer au pied de ces mêmes falaises, d’un côté comme de l’autre, en sortant de la Fortescue Bay. Sur le versant sud se trouvent deux aiguilles, impossibles à voir d’en-haut, et qui viennent renforcer le côté irréel de la scène.

La bonne nouvelle, ce jour là, c’est que non seulement il faisait beau avec une mer et un vent très tranquilles, mais en plus le spectacle n’était pas terminé ! Six milles plus loin, nous arrivons en effet au niveau du Cape Pillar et de Tasman Island, toutes deux faites du même type de roche – en fait, la Tasmanie contient la grande majorité de la dolérite sur terre, et une proportion non négligeable de sa surface en est constituée, pour notre plus grand plaisir. Car si le Cape Hauy avait peut-être plus travaillé les découpes, le Cape Pillar, lui, a forcé sur le grandiose. Virant Cathedral Rock, un pinnacle surgi de l’eau à quelques encablures du cap, nous passons ensuite dans The Hole in the Wall, entre le cap et l’île. Nous sommes alors entre deux murs presque verticaux, et, en suivant la côte, nous continuons ensuite à être surplombés par 300 mètres de rayures rectilignes se jetant dans la mer ou se projetant dans le ciel selon le point de vue. Il est alors évident qu’en décrivant ce paysage comme l’un des plus spectaculaires qui soit, on ne soit pas en train d’exagérer. Nous nous régalons et nous remplissons les yeux.

Au fur et à mesure que nous nous approchons de Port Arthur, notre prochaine escale, nous sommes surpris, au milieu de ce paysages rocheux d’apercevoir une grande dune – comment donc est-elle arrivée là ? Toujours est-il que nous embouquons le chenal nous menant à l’abri, que nous longeons les drôles de falaises toutes courtes de Point Puer, et nous nous trouvons ensuite dans la paisible Carnarvon Bay, non sans être passés devant les célèbres et élégants bâtiments du bagne. Nous nous trouvons en effet devant le plus important site pénal de Tasmanie, celui vers lequel étaient envoyés les récidivistes, qui étaient traités très durement, et dont une proportion certaine finissait par devenir fous. C’est la plus importante attraction de Tasmanie, mais le ticket d’entrée pour aller voir une prison nous semble excessif, et nous ne l’admirerons que de la sorte. De plus, un petit front (encore un), passe le lendemain, occasionnant un temps maussade, gris et pluvieux, le parfait moment pour un farniente, histoire de reposer les jambes et la peau (dans l’hémisphère sud, un jour sans soleil fait du bien !)

Au sortir de Port Arthur, pour clôturer le tour de la Péninsule de Tasman, nous doublons le Cap Raoul, qui est, vous l’aurez deviné, constitué de dolérite. Un peu moins grandiose, toutefois, que son jumeau à l’est, il n’en est pas moins impressionnant. Peut-être est-ce parce que la mer est un environnement éminemment horizontal que l’on ne se lasse pas de voir ces colonnes juxtaposées à la perpendiculaire de ce que l’on voit habituellement ? Et puis, nous nous éloignons, et nous attaquons la remontée de Storm Bay, qui se fait ironiquement dans le très petit temps. De longues heures nous sont nécessaires pour atteindre le Iron Pot, petit îlot à l’entrée de la Derwent River – avec le deuxième plus ancien phare d’Australie. Et en ce samedi la remontée de l’estuaire se fait ensuite au milieu d’un nombre grandissant de bateaux en tous genres : voiliers, motor yachts, fifties, pêcheurs, cargos, catamarans, dériveurs (certains à foils), et même quelques ferries. Etant un peu en avance, nous passons faire un tour sous le Tasman Bridge, à l’histoire mouvementée, et nous revenons nous amarrer à l’entrée du Constitution Dock en attendant qu’on nous ouvre. Nous retrouvons là Trudy (encore elle !), ainsi que Margarita, dont l’équipage nous prend en photo lorsque le pont s’ouvre pour nous laisser rentrer dans le bassin. La manoeuvre pour s’amarrer est loin d’être évidente, mais Heidi s’en acquitte parfaitement, et Fleur de Sel est alors amarrée en plein coeur de la capitale tasmanienne. Nous venons de terminer notre Sydney-Hobart, mais pas en course : nous avons mis environ trois semaines (le record est de moins de deux jours).

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