L’amarrage à Constitution Dock, en plein centre de Hobart, est plus bruyant que ce que nous pensions, entre le bruit de la route, celui des véhicules de nettoyage, celui des camions poubelles, celui des passants éméchés la nuit, et celui des préparatifs pour l’arrivée de la course Sydney-Hobart. Mais il est vrai que nous bénéficions d’une position centrale, qui va nous permettre de déambuler en ville à volonté et d’y faire des courses – nous ferons 4 ou 5 allers-retour chez « Woolies » (surnom de Woolworths, grande chaîne de supermarchés australiens), à chaque fois chargés comme des mules de provisions en tous genres. Avec de l’eau à volonté, nous pouvons faire plein de lessives, et il y a même des lave-linges à disposition dans les sanitaires, ce qui est parfait pour les grandes pièces. Au milieu de notre séjour, John, du musée maritime, vient nous demander si nous pouvons nous déplacer, car il doit, lui, mettre le bateau vainqueur de la course de 1947 à notre place pour le mettre en évidence. Nous l’aidons à déplacer le bateau et il nous obtient deux entrées au musée maritime – un petit musée sympathique, qui retrace les liens de Hobart et de la Tasmanie avec la mer : exploration, transport de déportés, chasse baleinière, commerce de bois, de pommes et d’autres. Tout y est exposé avec nombre de reliques d’une histoire souvent épique et parfois sombre.

L'élégance de Salamanca ressort presque plus la nuit que lors du marché bondé du samedi matin.

L’élégance de Salamanca ressort presque plus la nuit que lors du marché bondé du samedi matin.

Nos promenades nous mènent aussi vers le quartier de Salamanca, où les élégantes maisons de grès doré encadrent le marché du samedi matin. Et en poussant un peu plus loin, on atteint le non moins pittoresque quartier de Battery Point où au travers des rues se succèdent les mignons « cottages », hier demeures de pêcheurs et autres marins de Hobart, aujourd’hui quartier de plus en plus « bobo » – pour le plus grand bonheur des cottages qui sont élégamment et coquettement restaurés et entretenus.

Nous choisissons le jour où la météo est superbe pour prendre le premier bus vers les hauts de Hobart. Celui-ci nous dépose à Fern Tree, départ de plusieurs sentiers de randonnée vers le Mt Wellington – imposant mastodonte qui surplombe la ville. Lui aussi est fait de dolérite, cette roche emblématique de la Tasmanie, et sur le versant est on retrouve les fameuses orgues. Nous prévoyons donc d’en faire à la fois l’ascension et le tour. Encore une fois en partant tôt, nous évitons les grosses chaleurs à la montée. Profitant de la lumière du matin, nous passons d’abord au pied des orgues, qui jaillissent au-dessus de nous. Puis nous atteignons le sommet pour un panorama splendide. On domine toute la vallée de la Derwent, la ville et l’estuaire. Le bleu de l’eau contraste agréablement avec les couleurs blondes des collines – l’herbe est rarement verte en Australie, même en Tasmanie ! Et la végétation de montagne est intéressante, elle aussi, car cela reste des plantes au « look » australien, mais on y distingue les effets de l’altitude, du gel fréquent et du fort vent habituel, ce que nous n’avions pas encore vu dans ce pays.

Nous nous rendons à l’évidence, même en Tasmanie les paysages et la végétation n’ont rien à voir avec la Nouvelle-Zélande. Sans doute car nous Européens associons naturellement l’Australie à sa voisine orientale (toutes deux au bout du monde et toutes deux apparemment proches sur un planisphère), nous pensions inconsciemment retrouver certains repères d’un pays à l’autre. Même au niveau linguistique certains mots de vocabulaire changent, et les Kiwis et les Aussies ont bon nombre de références culturelles bien distinctes. Et en tout état de cause, en terme d’environnement, rien ne lie la Nouvelle-Zélande, terre géologiquement très active, à l’Australie, vieux continent en majeure partie arasé. Tant mieux, d’ailleurs, car nous découvrons un monde nouveau, fait de nouveaux paysages, de nouveaux animaux, de nouvelles plantes, et de gens bien différents.

C'est toujours aussi bizarre de fêter Noël dans l'hémisphère sud, au début de l'été !

C’est toujours aussi bizarre de fêter Noël dans l’hémisphère sud, au début de l’été !

Nous reste à redescendre, maintenant que nous avons effectué le pèlerinage au sommet de cette montagne presque sacrée pour les Hobartiens, encore qu’ils sont nombreux, nous l’apprendrons, à ne jamais avoir fait la randonnée que nous avons faite. Nous prenons donc le Zig-Zag Track, qui nous emmène dans la pente, et duquel on peut admirer toujours et encore les éperons rocheux dressés sur les sommets et dans la paroi, comme une multitude de chevaux de Frise cascadant vers la vallée. A la fin de la journée, nous voici de nouveau épuisés, en plus d’être cuits par le soleil.

Mais nous sommes à la veille de Noël ou presque, et avec Dinah et Bruce de Margarita, nous venons donc nous mêler pour un verre de Noël à quelques « liveaboards » et « yachties » des pontons du coin, qui deviennent au fil des quarts d’heures une bonne petite troupe. Les amuses-gueules et les verres s’enchaînent, nous discutons aussi bien de notre voyage que des multiples facettes de la Tasmanie, et nous passons une soirée aussi sympa qu’intéressante, bien que nos jambes aient du mal à nous supporter après une longue journée. Nous avons appris, notamment, que le tourisme en Tasmanie en est à ses balbutiements – un peu comme en Nouvelle-Zélande il y a 10 ou 20 ans – et les locaux semblent apprécier le boom économique que cela apporte, même s’il faut apprendre à gérer des masses de Chinois. Et tous nous parlent avec les yeux qui pétillent de Port Davey, situé dans le coin sud-ouest de l’île, et reculé à une centaine de kilomètre de toute civilisation. Ca tombe bien, c’est là où nous souhaitons nous rendre d’ici peu !

La veillée de Noël arrive enfin, et nous célébrons avec un bon saumon fumé (tasmanien, évidemment). Et le jour même, alors qu’une grosse chaleur s’abat sur nous, nous sommes invités à un brunch sur Margarita. C’est l’occasion de fêter Noël façon kiwie : des croissants garnis au saumon cuit en papillote ! Pourquoi pas, c’est en fait délicieux. Le soir même, et afin d’être synchrones avec tous ceux qui fêtent en Europe, nous continuons les festivités (et les découvertes typiques) en accompagnant notre canard d’un vin rouge pétillant frappé, façon australienne. Nous en avions goûté un lors de notre séjour melbournien. Le résultat, qui ferait hurler plus d’un Franco-Français, est en fait très agréable et honorable, et évoque chez les Australiens la période des fêtes, alors nous nous adaptons !

Et puis vient le moment de quitter le Constitution Dock, car la course à Sydney vient d’être lancée et les participants seront amarrés d’ici peu là où nous sommes. En fait, la faute à un bon front bien tassé suivi de très petit temps, le gros de la troupe mettra trois à quatre jours à atteindre Hobart. Et surprise, c’est Balance, sur lequel court Max que nous avions rencontré à Sydney, qui remporte la course en temps compensé : un très grand bravo ! Pour notre part, et après avoir passé une nuit au mouillage dans Sandy Bay, nous redescendons la Derwent River, à la sortie de laquelle nous prenons à droite, vers le « Channel ». Nous n’irons pas voir l’arrivée de la course, car vu le temps indécis, il nous aurait fallu attendre longtemps pour voir passer peu de bateaux à petite vitesse, les concurrents arrivant au compte-goutte et souvent la nuit. Nous faisons donc l’impasse sur cette course pourtant mythique, ne la suivant que par voie électronique.

<em>Fleur de Sel</em>, pavoisée pour Noël, amarrée dans le Constitution Dock en plein centre de Hobart

Fleur de Sel, pavoisée pour Noël, amarrée dans le Constitution Dock en plein centre de Hobart

A la place, nous allons nous occuper de logistique, en tentant de récupérer des courriers et colis, que nous avions fait envoyer à la marina de Kettering. Malheureusement, si trois d’entre eux (dont celui redirigé depuis Sydney par Lily) sont bien arrivés là, un colis et une lettre contenant nos nouvelles cartes de crédit n’ont pas réussi à arriver dans les temps, sans doute à cause des embouteillages de Noël, et ce même en nous y prenant tôt. Nous attendons quelques jours dans le coin, mais entre les fermetures de la marina et les fermetures de la poste pendant la période des fêtes, il ne se passe pas grand chose, et nous décidons de ne pas attendre, sinon il se peut qu’on y passe des semaines. En contrepartie, nous trouvons moyen de faire le plein de gazole à Kettering, et ce 20% moins cher que ce que le Royal Yacht Club of Tasmania proposait à Hobart : une bonne affaire !

Mais situons un peu notre nouveau cadre, dans l’extrême sud de la côte est de Tasmanie. Il s’agit d’une région que Bruni d’Entrecasteaux explora par deux fois de manière assez poussée en 1792-1793, lors de l’expédition partie rechercher Lapérouse, à bord des navires opportunément nommés Recherche et Espérance. Il n’est donc pas surprenant qu’au prix de quelque modification orthographique mineure nous naviguions à présent dans le D’Entrecasteaux Channel, qui sépare la terre de la longue Bruny Island juste à l’est. Tout au sud, mais nous y reviendrons, se situent d’ailleurs Port Esperance et Recherche Bay – que les Australiens prononcent « Research » par facilité, et même s’ils nous font souvent remarquer avec fierté leurs toponymes français !

Dans la partie nord de Bruny Island, nous passons quelques jours tranquilles et ensoleillés dans les recoins de Barnes Bay, une baie tentaculaire, entourée de fermes et vergers. Au fur et à mesure des jours après Noël, les locaux arrivent plus nombreux pour passer leurs vacances en ce début d’été, mais il y a de la place pour tout le monde. Dans le sud de l’île, nous allons mouiller tout au fond de Great Taylors Bay, dans la zone du parc national, et c’est dans ce mouillage parmi les plus australs d’Australie que nous fêtons le nouvel an en toute discrétion – malgré la dizaine ou la douzaine de bateaux au mouillage, à peine quelques petits cris bon enfant viendront troubler la quiétude du lieu pour fêter l’arrivée de 2016. Et pour bien commencer l’année, une fois le temps maussade passé (ce qui est l’occasion de parler avec l’Europe, décalée de 10 heures), nous nous lançons dans une bonne rhttp://photos.belle-isle.eu/2015-10-australiaandonnée, qui nous mènera d’abord le long de la piste vers le phare du Cap Bruny, puis ensuite le long d’une petite boucle au pied de la Péninsule Labillardière, dans une jolie nature vierge et tranquille.

Slalomant ensuite entre les nombreuses et gigantesques fermes aquacoles (il en faut bien pour que l’on puisse manger du saumon, mais il faut bien avouer que ce n’est guère pittoresque…), et profitant du vent du sud, nous rejoignons le côté tasmanien du Channel, pour effectuer la remontée de la Huon River. Nous parvenons ainsi, tout en restant à bord, à rentrer environ 18 milles à l’intérieur des terres, ce qui nous donne un aperçu des paysages moins littoraux. Nous passons ainsi d’abord devant Port Huon, important port d’exportation de pommes – l’un des surnoms de la Tasmanie est le « Apple State ». Nous négocions ensuite les bancs de sables qui barrent l’entrée dans le fleuve proprement dit, suivant scrupuleusement les piquets rouges et verts les yeux rivés au sondeur. Nous longeons ensuite d’intéressantes îles marécageuses où l’on aperçoit quelques canards, oies et cygnes noirs, passant alors devant le village de Franklin au milieu duquel on aperçoit l’inévitable oval de cricket. Nous faisons encore quelques courbes, passons sous une ligne électrique, et nous voici alors à Huonville, le grand bourg de cette vallée agricole, où un pont bas nous interdit de remonter plus loin. Ne nous reste plus alors qu’à redescendre en sens inverse avant que la marée ne se mette à baisser. Dans un sens comme dans l’autre, nous admirons le paysages tout de même bien accidenté, tant et si bien que régulièrement on se serait cru naviguant avec Fleur de Sel sur le plateau suisse ! Incongru évidemment, et pourtant les exploitations semblent proprettes, et on constate d’évidents soucis apparemment contradictoires et pourtant relativement bien conjugués du développement et de la conservation. Mais peu après être repassés au niveau de Port Huon, lorsque l’embouchure fait un coude vers le sud-est, il est alors clair que nous sommes de retour sur le littoral, la brise de mer soufflant bien en cette fin d’après-midi, si bien qu’il nous faudra de nombreux bords de louvoyage pour ressortir.

Nous voici à présent sur la fin de notre rapide passage dans le Channel. Nous aurions pu y consacrer plus de temps, pour pouvoir explorer d’autres de ses multiples baies et recoins. A la faveur d’une météo clémente, nous aurions pu nous rendre sur la côte est de Bruny Island, plus exposée, et notamment à Adventure Bay. Etonnamment, si les explorateurs français venaient relâcher dans le Channel, les Britanniques, eux venaient à Adventure Bay, et c’est là que nous aurions pu retrouver la trace de James Cook – et y faire de belles randonnées semble-t-il. Mais la météo clémente est justement annoncée pour le quatrième jour de l’année, et nous souhaitons en profiter pour « basculer » de la côte est à la côte ouest. Aussi faisons-nous nos derniers préparatifs à Dover, l’un des derniers villages au sud de la Tasmanie, le dernier en tous les cas à permettre un avitaillement. Nous venons amarrer Fleur de Sel au quai, et avec l’aide de Ken, Melbournien artiste-peintre, ayant fait trois fois le tour de l’Australie à la voile, et échoué là maintenant pour son plus grand bonheur, nous parvenons à faire le plein d’eau au seul robinet du quai et à faire un aller-retour au supermarché.

Fleur de Sel est alors fin prête et effectue les derniers milles vers le sud, se frayant peu avant la nuit un passage entre les multiples « kelp patches » (important massifs d’algues et goémon qui peuvent remonter de 10 ou 20m de fond jusqu’à la surface) dans les approches nord de Recherche Bay. C’est de là, par 43°32’S, que nous quitterons avant les premières lueurs de l’aube du lendemain l’abri de la côte est pour aller nous exposer (gentiment) aux éléments australs.

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