Il y aurait de nombreux arrêts à faire sur la côte du New South Wales (NSW), et la portion au sud de Sydney, même si elle est plus exposée, mériterait son lot d’attention. Cependant, il faudrait du temps pour ce faire, en particulier car la majorité des abris possibles sont derrière une barre à l’estuaire d’une rivière, et qu’après avoir réussi à y rentrer il faut encore réussir à en sortir (ce qui peut demander des jours, voire des semaines d’attente). Pour nous, plutôt que d’être une destination, ce tronçon de côte sera le chemin vers la suite, pris que nous sommes par les impératifs saisonniers. En quittant la région de Sydney, nous ne savons pas encore en détail où nous ferons une pause. Nous pensons éventuellement nous arrêter dans la grande Jervis Bay (où la Royal Australian Navy a une base), mais assez vite la météo nous incite à pousser un peu plus loin.

Les prévisions s’avèrent relativement justes dans les grandes lignes, mais comme depuis le début de notre navigation australienne, elles sont plutôt imprécises localement. Encore une fois, donc, le vent de nord-est annoncé finit par nous faire défaut, et ce toujours en deuxième partie de nuit. Pire, il passe au sud-ouest, ce qui est, vous en conviendrez, un retournement de situation relativement conséquent. Nous en déduisons qu’il s’agit d’un mélange de brises thermiques nocturnes et de tourbillons sous le vent de la cordillère australienne, mais d’une ampleur à l’échelle du continent, si bien que nous sommes surpris que la météo australienne ne parvienne pas bien à les prendre en compte. Toujours est-il que nous nous retrouvons donc au moteur, puis au près, dans une visibilité très médiocre qui plus est, lorsque nous recevons un appel à la VHF. Un bâtiment naval australien nous avertir qu’un exercice a lieu devant nous et nous demande de nous dérouter, ce que nous faisons évidemment. Après de nombreuses heures de moteur, le vent réapparait enfin en fin de journée, juste à temps pour nous faire entrer dans Batemans Bay avant la tombée du jour.

Arrivée du front, heureusement le vent n'est ni trop violent ni trop mal orienté

Arrivée du front, heureusement le vent n’est ni trop violent ni trop mal orienté

Pas question d’entrer dans la rivière : la luminosité diminue et de toutes les façons la mer est basse. De plus, il n’y aurait pas de bon abri du vent de nord-est car il nous est impossible de remonter la rivière très loin en raison d’un pont – un véritable leitmotiv sur ces côtes que ces ponts et lignes électriques interdisant l’accès aux estuaires… Au contraire nous passons une très bonne nuit sur la rive nord de la baie, en face du village de Maloneys Beach. Passant cette fois-ci au sud des îles situées à l’ouvert de la baie, et qui portent le drôle de nom de Tollgate Islands, nous repartons à la mi-journée le lendemain, et sans rien payer à ce drôle de péage ! Nous ne faisons que quelques milles, pour rejoindre la Broulee Bay au sud, car nous espérons y être protégés du front annoncé pour ce soir là. Alors que l’on a longé le côte rocailleuse sous un grand soleil, le ciel est rapidement devenu très noir après avoir mouillé devant la jolie plage du village de Broulee, et nous avons subi quelques belles averses alors que des éclairs illuminaient le ciel dans le lointain.

Mais le lendemain matin, plus rien de tout cela, et nous pouvions remettre en route, le vent de sud ayant progressivement tourné vers l’est en mollissant bien. Fleur de Sel a donc pointé son étrave vers le sud, propulsée initialement par le moteur, avant que le vent ne revienne avec une composante nord. Navigant cette fois-ci près de la côte, nous avons pu admirer la succession de belles plages immaculées et de caps rocailleux, le tout avec un arrière-pays relativement montagneux. Nous passons à l’intérieur de la jolie Montague Island, sur laquelle est perché un phare. Et puis la nuit est ensuite venue nous envelopper, et c’est dans le noir, peu avant le petit matin, que nous avons fait notre entrée dans la grande Twofold Bay, ayant avancé d’environ 85 milles supplémentaires.

Pas question de trop dormir, toutefois, car un nouveau front approche. Aussi, dès que nous parvenons à ouvrir les yeux, nous débarquons dans la petite ville d’Eden, pour faire quelques provisions, et nous rembarquons aussitôt pour déplacer le bateau sur la rive sud de la baie. Là se trouvent déjà deux voiliers lorsque nous y arrivons peu avant midi. Mais quelques heures plus tard nous serons une bonne douzaine, les derniers arrivant (un peu plus péniblement) alors que le vent a déjà fait sa rotation. Pendant deux jours il va souffler vigoureusement, et nous sommes bien mieux protégés là. Dans le mouillage nous avons retrouvé nos copains Brenda et Hugh de Scotia, également sur la route du sud de l’Australie, et nous les invitons à prendre un verre un soir.

Et puis, nous sommes entourés par un environnement particulier. De l’industrie d’une part, avec une immense jetée utilisée par la marine australienne pour le chargement de munitions sur ses navires, le dépôt hautement sécurisé étant à une quinzaine de kilomètres à l’intérieur des terres. Et à côté une usine de copeaux de bois avec un tas immense d’anciens arbres réduits en morceaux. Un cargo est à quai et fera route vers l’Asie une fois chargé. Mais de l’autre côté, une jolie demeure entourée d’un joli parc, dans lequel nous verrons les kangourous venir sautiller chaque soir à la tombée du jour. Et puis une superbe plage flanquée d’une belle forêt, baignée par le chant des oiseaux si différents de ceux que l’on connait, et dans laquelle nous sommes allés nous promener, pour atteindre non loin de là une ancienne station baleinière, où subsistent quelques vestiges de ferronerie, et surtout un joli cottage. Eden a été un important centre de la chasse aux baleines durant le XIX° siècle et y a eu lieu sans doute le seul exemple au monde de collaboration entre humains et orques ! En effet, un troupeau d’orques résidents, menés par leur chef Old Tom, rabattait les baleines vers la baie et venait alerter les baleiniers. Ceux-ci tuaient les baleines et rejetaient la langue et d’autres morceaux sans valeur, que les orques se partageaient. Cette histoire est l’objet du Killer Whale Museum de Eden, que nous n’avons toutefois pas visité.

Petit cottage de la station baleinière

Petit cottage de la station baleinière

Une fois revenus à Eden lorsque le vent a molli, nous avons pu déambuler d’un pas moins leste que la première fois dans cette petite ville à la fois attrayante et somnolente, et où la situation économique, malgré sa belle localisation, ne semble pas florissante à en juger par la quantité d’immobilier à vendre. Nos pieds nous ont menés aux superbes points de vue du haut de la péninsule rocheuse qui protège le port. Nous avons aussi complété notre avitaillement et dîné d’un bon fish n’chips, et surtout nous avons pris une bonne grosse douche (gratuite !) sur le port, et fait le plein d’eau sur le quai. Nous étions alors prêts pour repartir et profiter du vent encore une fois revenu au nord.

Ladite Boyd Tower, perchée sur Red Point la bien nommée

Ladite Boyd Tower, perchée sur Red Point la bien nommée

A la sortie de la Twofold Bay, nous sommes passés au pied de la Boyd Tower, érigée par un businessman fortuné à l’histoire un brin mégalomane et mélancolique à la fois. Pour faire court, Boyd avait fondé un village avoisinant, devenu village fantôme, afin d’en faire la capitale de l’Australie, rien de moins. Mais son insistance à avoir le monopole et le contrôle exclusif sur l’ensemble en a visiblement irrité plus d’un, et le site de la capitale fut finalement choisi ailleurs et ce fut la banqueroute plutôt que la fortune pour l’investisseur. Quant à la tour, qui était destinée à être un phare, elle ne reçut jamais les autorisations pour le devenir officiellement, et elle ne fut finalement utilisée que pour repérer les baleines à chasser au loin. L’Australie regorge de ces histoires, pour notre plus grand plaisir tant elles sont exotiques à nos yeux. En effet, c’est étonnant comme la plus grande prison du monde avait réussi en quelques décennies à devenir un territoire de pionniers. Ses nouveaux occupants ne semblaient limités que par les risques qu’ils souhaitaient prendre. Ils l’avaient fait à leurs dépends vis-à-vis de la société, et pour beaucoup c’était maintenant la Nature qui était leur ultime frontière…

Mais pour nous, c’est une toute autre frontière qui arrivait. Après avoir doublé le Green Cape sous un soleil radieux, Fleur de Sel s’en donnait à cœur joie dans une bonne brise enfin bien stable, longeant une belle côte rocheuse entrecoupée de petites plages, comme depuis des centaines de milles. Mais nous approchions du Cape Howe, où se termine une longue diagonale invisible, orientée nord-ouest sud-est, et qui sépare le NSW du Victoria. Une frontière politique, donc, mais située là car au Cape Howe, la côte orientée nord-sud part ensuite est-ouest, constituant donc une frontière nautique pour nous, un point majeur dans notre progression autour du continent. Et puis, comme pour souligner le changement à l’oeuvre, la côte change radicalement de physionomie en cet endroit, au cap lui-même débutant de grosses dunes de sable, et la côte sablonneuse s’étendant ensuite à perte de vue. Notons enfin au passage que c’est en cet endroit que James Cook a atterri en Nouvelle-Hollande (comme on l’appelait alors), pour commencer son exploration vers le nord, créant au passage une frontière historique, celle entre la côte est, connue, explorée, et revendiquée par la couronne britannique, et la côte sud, vaguement touchée par endroits par les Néerlandais. Cette dernière devait attendre encore plusieurs décennies pour être convenablement explorée et cartographiée.

Et puis, située là, à quelques milles du cap, et à quelques centaines de mètres à peine de la plage, se trouvait la jolie Gabo Island, étonnamment constituée de granit rose ! Fleur de Sel a donc contourné la pointe sud, sur laquelle trône l’immanquable phare. Construit en pierre de l’île et avec ses belles lignes élancées, on pourrait y voir une version rose du phare de l’Ile Vierge, en moins haut il est vrai. Nous venons ensuite mouiller devant la seule petite crique sablonneuse, bien protégée du vent de nord-est par une longue péninsule. Déception pourtant, nous ne verrons pas autant de vie animale que nous ne l’espérions – ni phoques ni otaries, et impossible de voir les petits pingouins bleus qui viennent nicher la nuit. En revanche, nous assistons à un superbe coucher de soleil, et non des moindres puisque pour la première fois depuis notre arrivée en Australie le soleil ne disparait pas derrière des montagnes à l’ouest (en fait, il ne s’est pas couché sur la mer, mais presque, il a disparu derrière l’une des dernières pointes de terre que l’on voyait). Le ciel étoilé, en ce coin reculé de l’Australie, était superbe lui aussi. Et puis le lendemain, après avoir jeté encore un coup d’oeil sur cette jolie île rose devant les dunes blanches, nous avons levé l’ancre. Fleur de Sel n’aura fait qu’effleurer les eaux victoriennes, mais ce nouvel état que nous avions déjà un peu visité en nous rendant à Melbourne en avion n’était pas notre objectif maintenant. Nous nous lancions dans le Détroit de Bass, ce bras de mer renommé et redouté, avec comme destination l’autre rive : la Tasmanie.

Les dunes du Cape Howe apparaissent sans crier gare !

Les dunes du Cape Howe apparaissent sans crier gare !

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