Cet article a mis beaucoup de temps à arriver : comme vous l’apprendra le prochain article, nous avons été à la fois très occupés et nous avons effectué beaucoup de milles en peu de temps. Merci pour votre patience et bonne lecture !

Pendant deux jours le vent s’est évanoui, une situation d’autant plus étrange que depuis que nous sommes au Vanuatu les alizés n’ont cessé de souffler sans relâche ou presque. Revoyant notre programme, nous avons décidé d’en profiter pour gagner à l’est, au moteur certes, mais c’est toujours cela de gagné. Quittant Santo, notre première escale fut l’île-volcan d’Ambae, qui a surgi de la brume de chaleur à une dizaine de milles seulement. A noter que vous ne trouverez Ambae que sur les cartes récentes (et donc sur aucune carte marine), où c’est le nom d’Aoba qui est mentionné systématiquement (de même que dans les instructions nautiques américaines pourtant récentes). Nous mouillons à la pointe est, dans une petite baie de sable noir et nous débarquons presque aussitôt après avoir mouillé, car nous ne resterons pas longtemps. Après un atterrissage humide en annexe, nous rencontrons James, qui habite là avec sa famille et celle de son frère. Il nous offre des papayes et des tomates (délicieuses), et nous donne bien-sûr l’autorisation de nous baigner, ce que nous nous empresserons de faire avant la fin de l’après-midi.

Bien que le minuscule village porte le nom de Ngawala, le mouillage est plus connu sous le nom de Devil’s Rock, nom bien moins poétique, et qui fait référence au superbe piton rocheux qui défend l’extrémité nord de la baie. Le snorkeling autour de celui-ci est fabuleux, non pas en raison du corail, qui a déjà souffert par endroits, mais en raison de la visibilité. On voit à 30 mètre facilement, peut-être 50 mètres, et nous n’avions plus vu une eau aussi limpide depuis les Tuamotu. Les poissons sont nombreux le long des parois rocheuses et nous en redemandons. Histoire de prolonger le plaisir, nous allons également voir l’autre côté de la baie, où la visibilité est moins bonne en raison de la houle, mais ce n’est pas grave. En revanche, nous comprenons la raison de l’état médiocre du corail, car nous repérons dans ce coin un nombre important d’acanthasters.

Le lendemain matin, avant le lever du soleil, le moteur de Fleur de Sel ronronne déjà, et nous poursuivons notre route vers l’est, le long du cône majestueux d’Ambae (plus haut volcan du Vanuatu), avant que le vent ne revienne doucement de sa direction habituelle, entre est et sud-est, en milieu de matinée. Le soleil brille toujours et nous sommes alors à l’ouvert du Lolvavana Passage, détroit de 3 milles de large qui sépare les deux îles jumelles de Pentecôte et Maewo à la façon du « broken pipe » de votre clavier informatique. Maewo a longtemps été connue sous le nom européen d’Ile de l’Aurore, mais est revenue à son nom autochtone, tandis que sa voisine du sud a longtemps conservé l’un de ses noms locaux, Raga, avant d’être finalement désignée par le nom que lui a donné Bougainville, Pentecôte. Décidément la science de la toponymie au Vanuatu doit être à la fois intéressante et complexe, mais comment en serait-il autrement dans un pays qui compte plus de 110 langues ?

Et déjà nous faisons notre entrée dans la baie la plus méridionale de Maewo. Cette île, la plus arrosée du Vanuatu (4 mètres de précipitations annuelles) sera pour nous à la fois celle de l’émerveillement et de la désillusion. Parmi les visions qui nous enchantent, nous nous souviendrons de la végétation exubérante et verdoyante au possible, plongeant du relief jusque dans l’eau, et ce nulle part de manière plus harmonieuse que dans cette baie de Asanvari, où tant la verdure en hauteur, que la cascade tombant d’une vallée latérale, et que le rivage ourlé de sable blanc, baigné par une eau turquoise laissant deviner le récif frangeant, se disputent pour attirer notre attention. Le fond semble de tenue moyenne, mais la météo est stable, et ce n’est pas un souci.

Nous nous souviendrons aussi avec émotion du superbe snorkeling bien sportif effectué à la pointe sud de l’île, à l’entrée du détroit entre Pentecôte et Maewo. Il a fallu faire un bout de chemin en annexe pour y arriver, d’autant que le vent souffle maintenant bien, et l’annexe tire donc bien aussi une fois dans l’eau. Les poissons sont nombreux et de bonne taille. Et pour cause, nous nous faisons même approcher par plusieurs napoléons (labres géants), dont un vraiment gigantesque, plus d’un mètre de long, sans doute ! Le spectacle est fabuleux, mais il n’est pas fini. Car un peu plus loin, toujours sous l’eau, nous voyons passer un banc d’une vingtaine de dauphins – c’est l’un de ces instants magiques, éphémères mais à vous couper le souffle (attention à ne pas boire la tasse, tout de même, car on est toujours dans l’eau !)

En revanche, à terre, nous trouvons que les habitants ne méritent pas le qualificatif de « chaleureux » qui leur est parfois attribué. Erika, qui se charge d’accueillir les visiteurs, peut organiser quelques activités, mais les tarifs nous paraissent prohibitifs. Nous réalisons tout de même une petite promenade en sa compagnie le lendemain, en grimpant au-dessus du village, et en suivant un petit sentier qui mène au sommet de la cascade. La vue est belle, et il est vrai qu’Erika nous a apporté une coco verte à boire, et nous a bien indiqué quelle plante ne surtout pas toucher. Mais nous ne ferons pas quoi que ce soit d’autre, car il nous est impossible de dépenser 50 ou 100 euros par jour ! Au retour, nous nous faisons inviter pour un apéro le soir chez les Australiens de Freyja IV, Kris et Darren, en compagnie des Anglais de Dreamaway, Averell et Graham. Eux aussi semblent trouver que ce village semble délirer sur les prix.

Mais il ne s’agit malheureusement pas que de ce village. Plus au nord sur l’île, à un endroit où nous nous arrêtons en ayant comme objectif de voir une grotte au passage, nous apprenons après y avoir jeté un coup d’oeil en annexe que les habitants locaux n’autorisent que les visites guidées, et ce pour 25 euros par personne. Nous y revoilà. Evidemment, il n’est pas facile pour les Ni-Vanuatu de concevoir que nous devons faire attention à nos dépenses, nous qui arrivons chez eux avec bien plus de biens matériels qu’eux. Et ils ne voient pas non plus que nous devons payer des formalités importantes pour visiter leur pays, et malheureusement ces taxes officiellement destinées au fonctionnement du gouvernement et à l’amélioration des infrastructures finissent plutôt dans les poches de leurs politiciens nationaux et des chefs locaux, nous l’avons bien vu.

Pourtant, heureusement, nous avons aussi vu qu’ailleurs dans le pays, les gens ne se comportent pas de la sorte, et nous aurons encore l’occasion de le voir par la suite. Mais à Maewo, malheureusement, nous serons vite échaudés, ne débarquant d’ailleurs plus dans notre dernier mouillage, au nord de l’île, alors que des locaux viennent nous rendre visite en pirogue en nous apportant des cocos vertes. Nous les remercions vivement, en pensant que ce village pâtit peut-être malheureusement du comportement des autres, mais nous n’en saurons rien, et nous garderons un souvenir mitigé de l’île de l’Aurore – une île assurément belle, mais aux habitants bien différents de l’image qu’on pourrait s’en faire. Les échos que nous avons eu de sa voisine Pentecôte sont similaires, et n’en déplaise à Le Clézio qui la décrit comme un paradis terrestre (lire Raga), l’art de vivre dans les îles de l’est semble être celui de l’appât du gain.

La journée suivante est bien ventée, et c’est l’idéal pour parcourir les 60 milles que nous avons à faire. L’ancre est donc levée alors qu’il fait encore noir et le soleil se lève alors que nous passons la pointe nord de Maewo. Nous agrémentons cette navigation de petites « visites » intermédiaires. Faisant route au nord, nous passons d’abord le long de la plus méridionale des Iles Banks, Merelava, un grand cône volcanique surgi de l’eau. Le sommet, pris dans les nuages, se dégage juste un peu au moment où l’on passe ! Aussi incroyable que cela puisse paraître, il semble y avoir plusieurs centaines d’habitants sur cette île sans un seul endroit plat ! Puis nous empannons vers l’ouest pour frôler la petite île de Mérig, elle aussi bien peuplée. Et dans l’après-midi, nous atteignons l’île de Gaua (désignée sur les cartes par son ancien nom européen : Santa Maria). Il fait bien couvert, et les cartes sont non seulement décalées mais en plus hautement imprécises. Heureusement nous avons les images satellite calibrées de Google Earth, qui sont par ici d’une valeur inestimable, et qui nous permettent de rentrer sans encombre entre les récifs de Losalava Bay.

Gaua sera pour nous une escale sans histoire : la réelle attraction de l’île est la randonnée jusqu’au volcan entouré d’un lac, et nous n’avons pas le temps pour réaliser ce trek qui n’est d’ailleurs pas donné. Nous sommes en revanche bien accueillis par le chef du village, Robert, qui est tout enchanté d’accueillir des Français. S’ensuivent quelques échanges, Robert nous donnant des bananes et autres fruits, nous lui offrant ensuite pour le remercier quelques t-shirts et autres habits. Il nous autorise aussi à prendre de l’eau provenant d’une des pompes du village, non loin du rivage – une eau non potable, un peu saumâtre, mais qui convient pour faire les lessives et pour la toilette. Nous le remercions alors en lui offrant quatre de nos jerrycans (ceux que nous avions achetés en Argentine pour la Patagonie…), et qui sont bien usés par le soleil. Son fils s’occupant du stockage et de la distribution du carburant sur l’île, ça lui sera utile, et plutôt que de les jeter, nous les avions justement conservés pour une telle occasion. Le snorkeling, en revanche, est joli mais sans plus, notamment car la visibilité est médiocre. Il faut dire que le vent continue à souffler sans relâche…

Après Gaua, nous faisons ensuite route vers Vanua Lava, l’île capitale des Banks, sans toutefois nous y arrêter pour l’instant. Nous relâchons, il est vrai, le temps du déjeuner en face de la petite île de Kwakéa, mais le vent, la marée et le soleil nous ont donné rendez-vous ailleurs. Ils nous permettent tout juste d’envisager une entrée aux Reef Islands, mais il nous faut pour cela un petit sésame : l’autorisation du chef du village de Vatop, tout au nord de Vanua Lava. Les Reef Islands appartiennent en effet au domaine coutumier de Vatop, mais si nous nous y arrêtons il sera trop tard ce jour là, et le lendemain, la marée s’étant décalée d’une heure, il n’y aura plus assez de lumière. Nous décidons d’une part de nous rendre aux Reef Islands directement, et d’autre part d’essayer de demander la permission par téléphone, car nous disposons du numéro du chef grâce au guide le plus récent sur le Vanuatu. Impossible de le joindre, nous laissons donc un SMS, et nous voici déjà à l’approche de ce mini archipel.

Il s’agit de quelques îlots émergeant d’un vaste récif. La plupart des voiliers n’y viennent pas ou peu car il y a très peu d’eau, et ils doivent mouiller derrière le corail, à un endroit où la plongée est belle, mais à un mille et demi des îlots, ils ne sont que très peu protégés. Mais Harald, de Carl nous a convaincu de tenter autre chose. Il connait par coeur le coin et il sait qu’avec notre faible tirant d’eau, similaire au sien, nous pouvons nous faufiler bien plus loin. Grâce à son tracé GPS, avec un oeil sur le sondeur et en ouvrant bien les yeux sur l’avant, nous parvenons à venir mouiller entre Rowa Island et Sana Island, juste derrière une belle langue de sable qui nous protégera à merveille des 25 noeuds de vent qui souffleront pendant les quatre jours suivants. De plus, ce soir là, nous recevrons un appel nous donnant officiellement l’autorisation de séjourner sur place, merveilleux ! Durant ces quelques jours, nous allons profiter de promenades sur les îlots, manger du coeur de palmier, des noix de cocos, et écouter l’éolienne charger nos batteries ! Quel plaisir d’être sur des fonds blancs, entourés de turquoise.

Et puis quelques jours plus tard, alors que la marée haute a maintenant lieu tôt le matin, nous ressortons de notre petit trou, avec encore une fois 20cm sous la quille, à pleine mer ou presque ! Cette fois-ci, nous allons nous arrêter sur Vanua Lava, et après avoir fait quelques milles exposés au vent qui souffle toujours avec la même énergie, nous évoluons ensuite sous le vent de la grande île. Une première grande cascade nous souhaite la bienvenue sur la côte ouest, et un peu plus loin nous atteignons Waterfall Bay, située, elle, là où deux cascades jumelles (mais moins hautes) se jettent presque dans la mer. Première surprise, nous connaissons déjà les deux bateaux au mouillage ! Il s’agit de Elan, voilier allemand de Frank et Dörte, rencontrés à Maupiti en 2012, et de Gioel, voilier italien de Sabrina et Alberto, rencontrés à Tahuata la même année ! Incroyable coïncidence…

A terre, nous faisons la connaissance de Malau et Elizabeth et leurs enfants, qui habitent là. Nous avons droit à une cérémonie d’accueil très émouvante, avec colliers de fleurs et chant de bienvenue. Et nous aurons droit à une cérémonie similaire au moment du départ, et d’autant plus prenante qu’alors Malau et sa famille pleurent presque le départ de nouveaux amis. Le lendemain nous partons en matinée pour une excursion au-dessus de la baie en compagnie de Malau et de Dörte. Surtout, nous sommes submergés par l’enthousiasme de Malau, qui adore partager ses connaissances des plantes et de la nature qui l’entoure, qui nous explique et nous montre comment se plantent l’ignames, le taro, le manioc, etc. Nous revenons enfin à bord après avoir été gâtés de fruits, et l’excursion ne nous aura coûté que quelques euros chacun alors que Malau a passé une demi-journée avec nous, une demi-journée pendant laquelle il n’a pas pu planter ses ignames alors que c’est la saison pour le faire. Nous nous sentons tellement bien à Waterfall Bay que nous décidons de prolonger notre séjour, ce qui nous donne aussi l’occasion de papoter avec Frank et Dörte.

Et puis la veille de notre départ c’est au tour de Nautilus d’arriver dans la baie, et nous faisons connaissance avec son jeune équipage flamand : Katrien et Hans, et leur deux enfants Fien et Seppe. Ce dernier s’étant blessé en débarquant, nous lui apportons des antibiotiques et nous poursuivons la discussion autour d’une bière. Encore une soirée bien sympathique. Mais le lendemain, nous remettons en route, de nouveau vers le nord, vers Ureparapara. Derrière ce nom rigolo se cache une île étonnante, un cône volcanique effondré sur un côté, et qui donne à l’île une forme en U ouvert à l’est. Nous mouillons donc dans le cratère, étonnamment bien protégés de la houle, en compagnie de Elan qui nous accompagne. Nous avons droit, ici aussi, à une cérémonie d’accueil et à une visite du village, qui est fait de superbes maisons tressées mais déjà différentes des maisons vues ailleurs au Vanuatu. C’est normal, nous explique-t-on, car l’architecture ici commence déjà à ressembler à celle des Iles Salomon. Nous nous estimons heureux de pouvoir voir cela, car c’est ici que nous ferons demi-tour, notre route ne nous menant pas vers ce pays voisin. Avec le chef coutumier Nicholson, mais aussi avec le chef élu du village, histoire de ne pas faire trop de jaloux car nous sentons néanmoins une certaine rivalité, nous troquons quelques articles contre des fruits, et nous faisons aussi don d’une batterie usée mais pas encore morte, et que nous avions remplacée par précaution avant de partir de Nouméa. Plutôt que de la jeter, ici encore nous avons trouvé des gens qui lui donneront une seconde vie.

Nous ne passons malheureusement qu’une seule nuit à Ureparapara, car la météo, toujours ventée, nous propose une petite variation : une fluctuation de 20 ou 30° dans la direction du vent, c’est-à-dire pas grand-chose, mais suffisamment pour nous permettre de tenter une descente vers le sud. Nous levons donc l’ancre dans l’après-midi pour viser une arrivée dans la matinée dans la Big Bay de Santo, après être passés sous le vent de Vanua Lava et de Gaua. Nous choisissons un mouillage minuscule, dans une petite crique isolée, mais le snorkeling y sera superbe, dans une eau limpide et bourrée de poissons.

Encore une petite étape au moteur le lendemain, pour nous ramener sur la côte est, et nous atteignons Port Olry, village protégé par l’Ile Thion. Comme le laissent deviner les noms, nous sommes en terre francophone, et à terre se trouve une grande mission et école catholique. Il s’agit d’une région de la grande île où l’on vit de plantations de cocotiers et de la coupe du bois, mais aussi de l’élevage de boeuf, tant et si bien que nous trouvons dans l’un des magasins du village des steaks à 6 euros le kilo environ ! Au village, nous voyons aussi la fin de la route goudronnée, route que l’on connait puisqu’elle passe à Oyster Bay pour aller ensuite à Luganville. Et après deux jours à espérer une amélioration du vent, nous nous mettons malgré tout en route, moitié au moteur, moitié à la voile, pour gagner au sud. Après un passage pour le petit déjeuner devant la célèbre Champagne Beach (que nous trouvons aussi belle qu’une autre plage), nous poursuivons ce jour-là jusqu’à Oyster Bay, terminant ainsi notre boucle du nord du Vanuatu trois bonnes semaines après notre premier passage.

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