Malheureusement, nous n’avons pas vu grand-chose de l’île de Paama. A notre arrivée, il restait moins d’une heure avant la tombée de la nuit, et nous avons opté pour le premier mouillage, le plus au sud de l’île, en face de l’école du village de Lehili. L’île s’estompait de temps à autre sous un nuage chargé de crachin, et nous espérions que le récif détaché à notre sud-ouest protègerait quelque peu le mouillage. Las, la nuit fut animée par le clapot contournant la pointe sud et par les rafales nombreuses au passage de chaque grain. Au matin, le temps grisâtre et humide ne se prêtait guère à une exploration à terre. Et surtout, les prévisions nous proposaient encore une journée de navigation viable avant une nouvelle détérioration accompagnée d’une rotation du vent le lendemain. C’est donc sans aller à terre que nous avons levé l’ancre, en longeant la côte de l’île vers le nord en guise de compensation. Nous avons au passage remarqué que le mouillage en face du village de Liro aurait peut-être été plus protégé du clapot contournant l’île, mais qu’a contrario une petite houle de sud-ouest y entrait. Difficile de savoir si nous aurions mieux dormi là ou pas. Mais déjà Paama s’évanouissait dans une nouvelle averse.

Le plus vexant, dans tout cela, c’est que nous n’aurons aperçu que de temps à autre la côte d’Ambrym, île majeure située à 5 milles au nord de notre route, sans jamais évidemment en voir le sommet, vu le temps bouché. Par temps raisonnablement dégagé, du mouillage où nous étions, nous aurions clairement du voir le rougeoiement des volcans jumeaux d’Ambrym, Marum et Benbow, la nuit. Déjà à Tanna, le volcan Yasur s’était montré très calme et s’était drapé de nuages pour nous. Ici encore, nous n’aurons pas la chance d’admirer le spectacle promis par les volcans du Vanuatu.

Au lieu de cela, nous faisons maintenant route plein ouest, sur Mallicolo, seconde plus grande île du pays et longue de 50 milles – et dont l’orthographe et la prononciation présentent de multiples variations. En règle générale, on trouve Malekula chez les anglophones, et Mallicolo chez les francophones, mais on a vu aussi Malakula ou Malékoula, et il existe certainement d’autres variantes encore… Il faut dire que l’île est culturellement riche (on y reviendra), peuplée, et semble-t-il très diverse. D’une certaine manière on peut un peu la considérer comme l’âme du pays, bien que (et peut-être parce que) aucun des centres urbains ne s’y trouve. Pour l’heure, nous nous faufilons tout au fond de Gaspard Bay, une encoche cernée de mangrove, et bien défendue à l’extérieur par l’archipel des Maskelynes. A priori la baie est inhabitée, et pourtant sans tarder nous entendons des gens dans la jungle voisine. Nous voyons même une pirogue à voile passer pour aller atterrir on ne sait où entre les palétuviers ! Surtout, nous faisons connaissance avec les résidents de la baie, les dugongs. C’est la première fois que l’on observe ces « vaches marines », qui broutent les herbiers sous-marins. En fait on ne les voit pas beaucoup, mais ils sont semble-t-il nombreux, et ils viennent de temps à autre respirer en surface avant de replonger, montrant éventuellement leur queue de même forme que celle des baleines, mais blanche et bien évidemment plus petite.

Le lendemain, si le vent souffle bien, plus que prévu, même, et tournant au nord-est, puis au nord, et même à l’ouest, nous désespérons en revanche d’avoir la pluie prévue. Nous sommes prêts, Fleur de Sel étant habillée de tous ses tauds pour récupérer le précieux liquide qui nous permettrait de compléter nos réserves. En fin de journée, après quelques averses de crachin, nous passons enfin aux choses sérieuses : en l’espace d’une heure ou deux, nous récupérons tout de même 200 litres environ. De quoi remplir le réservoir, les bidons, et faire quelques lessives, sans parler de se doucher sans se restreindre !

Et c’est au moment où l’on va lever l’ancre le lendemain qu’approche la pirogue de Fabrice et Cindy, un jeune couple, accompagnés de leur petite Michelle. Ils nous offrent des crabes de palétuvier et des fruits de mer, fraîchement ramassés. Ce sont eux que l’on a entendu dans la forêt, et ils nous expliquent venir de Lamap, village situé à Port Sandwich, à quelques milles plus au nord. Mais ils viennent camper par ici une semaine, s’occuper des jardins (c’est-à-dire des plantations), et certainement trouver ainsi un peu de solitude et d’intimité dans une société très clanique et communautaire – où au village il est non seulement difficile d’avoir un moment à soi, mais peut-être aussi d’avoir un moment avec son conjoint, chacun étant tenu de faire des activités correspondant à son sexe. Nous les remercions chaleureusement pour leur geste amical, et les voilà repartis avant même que nous ayons pu réagir et leur proposer un cadeau en échange.

Fleur de Sel se déplace ensuite de quelques milles au sein de l’archipel des Maskelynes, pour venir mouiller devant Avokh par une chaleur suffocante : il fait toujours très humide et le vent est maintenant complètement tombé. Mais nous nous réfugions aussi à l’intérieur pour une autre raison. Bien que nous soyons trois voiliers au mouillage, les pirogues de visiteurs se succèdent les unes après les autres, et d’une part les habitants ici parlent un anglais difficile à comprendre, mais on comprend surtout très bien en revanche que les enfants viennent quémander des bonbons. Des adultes sont aussi de la partie, et un vieillard me demande même, en me montrant un bout, si je n’en ai pas en rabe. Je lui montre ce que j’ai comme cordelette, mais ce n’est pas de diamètre suffisant pour lui. Bref, à la longue, nous finissons par trouver ce manège un peu pénible, d’autant que nous sommes alors en plein soleil. Nous mettons alors fin aux politesses en ne répondant plus aux appels. C’est le seul endroit où l’on a trouvé cela pénible au Vanuatu, car nous étions sans cesse interpellés sans que la conversation ne soit intéressante. De plus, par chance, plus tard dans l’après-midi, nous avons remarqué que la chaînette de notre régulateur d’allure traînait sur l’arrière du passavant. Visiblement les enfants avaient joué avec et l’avaient détachée et posée là. Heureusement qu’elle n’est pas tombée à l’eau car nous aurions été bien embêtés sans pouvoir utiliser le régulateur… Ici encore, c’est inhabituel pour le Vanuatu, car les Ni-Vanuatais ont d’habitude une attitude très modeste et respectueuse, n’osant accoster que s’ils y sont conviés.

Autant dire que nous avons débarqué cette après-midi là moins bien disposés qu’à l’accoutumée, et pourtant, nous nous rendions sur l’île pour un programme qui s’annonçait sympathique, avec une danse « kastom » (c’est-à-dire coutumière). Le chef du village nous a accueilli et a commencé par nous faire visiter son village. Un village particulier, car situé sur une île vraiment petite, et très densément peuplée. Nous avons vite compris le problème principal des habitants : l’île n’a que très peu d’eau douce, et la sécheresse se fait vite sentir. La pluie de la veille avait permis de remettre un fond de cuve dans les citernes, mais finalement bien trop peu. Il faut alors aller chercher l’eau sur la grande île de Mallicolo, où se trouvent d’ailleurs les jardins. Chacun traverse donc tous les jours sur sa pirogue pour aller aux champs, pour rapporter de l’eau, etc. Nous constatons alors que le chef est volontaire et semble essayer de faire bouger cette petite communauté peut-être un peu trop immobile (ou qui avait peut-être pris de mauvaises habitudes dans le passé ?) Il semble se démener pour obtenir les matériaux nécessaires à l’amélioration des infrastructures, et semble rationaliser un peu l’organisation du village : l’école, ainsi que certains habitants se situent maintenant sur l’île voisine de Lembong, peu peuplée, une solution qui semble logique aux problèmes de surpopulation de l’îlot.

Avec les équipages des autres voiliers, nous sommes ensuite menés à une extrémité de l’îlot, très joliment aménagée. C’est en quelque sorte la scène de spectacle, site de danses à la fois rituelles mais aussi un gagne-pain pour le village. Les hommes qui dansent sont exclusivement ceux du club fermé de ceux qui ont tué rituellement le cochon. Ceux qui n’ont pas encore fait ce geste coutumier, soit qu’ils soient trop jeunes, soit qu’ils n’aient pas encore pu s’offrir un cochon, ne sont pas initiés à cette danse. En fait, ils ne peuvent même pas se rendre là où nous sommes conduits, pas plus que les femmes locales d’ailleurs : c’est tabou. Les danses qui sont données avaient été quelque peu perdues lors de la période coloniale, mais lors du retour aux sources qui a suivi l’indépendance, les hommes ont recommencé à tuer le cochon et à danser. Pour autant, il n’y a pas en ce jour d’occasion particulière qui demande une danse, celle-ci est organisée à la demande des voiliers de passage, contre rémunération, évidemment. Mais peu importe, nous avons droit à de belles chorégraphies rythmées, et surtout, ce qui fait la renommée de ces danses, c’est le costume. Les dizaines de danseurs ont le corps peinturluré avec divers motifs, mais ils ne portent que leur habit traditionnel, des nambas, à savoir des étuis péniens. Les habitants d’Avokh font partie de la culture des Smol Nambas, et si l’on sait que « smol » signifie en bislama « small » ou « petit », on en déduira qu’ils ne sont guère vêtus du tout ! Et puis, après ce moment premier (au sens artistique), nous terminons la journée avec à une petite collation à base de kumalas bouillies (patates douces), de taro au lait de coco emballé dans du chou (qui a malheureusement trop le goût d’épinards), et de cocos vertes à boire. Nous repartons d’Avokh avec une impression mitigée, en espérant que les habitants sauront poursuivre le développement tel qu’essaie de le promouvoir leur chef, tout en restant aussi fidèles que possible à leurs traditions, et non pas en devenant des mendiants qui perdront inévitablement leur fierté et leur identité.

Le lendemain, nous faisons l’impasse sur Port Sandwich, car les alizés sont revenus, et nous propulsent déjà le long de la côte est de Mallicolo jusqu’à Crab Bay que nous atteignons dans l’après-midi. Nous apprécions ce joli coin désert après l’agitation d’Avokh. La plage est belle, et le récif brise bien la houle, si bien que nous décidons d’y rester une nuit de plus, d’autant plus qu’il fait plutôt mauvais, avec de bonnes rafales. C’est l’occasion de faire quelques bricoles à bord et de bouquiner. Nous avons eu raison de « perdre » une journée, car nous pouvons ensuite poursuivre notre route vers le nord sous un soleil radieux, passant tout d’abord à l’intérieur de l’île Uripiv, à l’ouvert de Port Stanley, un grand port naturel où se situent les deux villages importants de Lakatoro (ancien siège administratif britannique) et de Norsup (ancien siège administratif français). Continuant à longer la côte, nous étions en train de passer à côté des petites îles jumelles de Rano et Wala lorsque l’inattendu se produisit.

Fleur de Sel marche bien en ce milieu de matinée, alors que le thermique renforce déjà le vent : 7 nœuds, 7,5 nœuds, ça trace. Et puis d’un coup, le bateau perd un nœud, même peut-être un peu plus, alors que le vent n’a pas molli, et je me demande ce qui le retient. Inquiet, je jette un coup d’œil aux deux lignes que je mets en traîne consciencieusement à chaque navigation, craignant qu’elles n’aient accroché dans quelque tronc de bananier ou quelque bambou comme on en voit pas mal sur la côte de Mallicolo. Les deux lignes sont tendues raides, aïe ! J’attaque donc la remontée de l’une d’entre elles, sans à-coup, tentant de sauver les leurres. Mais en reprenant l’une, l’autre ne se détend pas, elles doivent donc avoir croché deux objets séparés. A force de reprendre du fil, l’une des deux touches apparaît maintenant non loin du tableau arrière, et c’est un énorme thon jaune ! Branle-bas de combat, Heidi m’aide à sortir la gaffe, le couteau, la planche, la serpillère, car il va y avoir du sport et du sang… Inutile de préciser que l’autre prise est aussi un thon jaune, et du même gabarit : nous avons du passer dans un banc ! Une fois les deux jumeaux hissés à bord, et avant même de nous demander comment nous allons bien pouvoir manger et conserver tout cela, il nous faut les vider, les nettoyer, les fileter, et tout cela alors que ça bouge bien. Occupé à essayer d’envoyer les filets le plus vite possible à l’ombre, je ne vois pas passer le détroit de Bougainville, qui sépare Mallicolo de l’île de Malo. Et deux heures plus tard, tout le poisson est débité, les plus beaux filets sont au frais, et on peut mettre les autres à saler.

Notre destination de la journée n’était pas bien définie. Nous visions un mouillage dans le chenal Bruat, mais nous avons bien marché et le courant de marée est encore contraire. Vu comme ça souffle et comme la mer lève bien, on imagine sans peine qu’embouquer le chenal ne sera pas une partie de plaisir. Nous avons eu assez d’émotions aujourd’hui si bien que nous nous rabattons sur un coin prometteur sur les photos satellites, du côté de l’île Malokilkili. Bien nous en a pris, car nous entrons dans une baie superbe, où sont représentés tous les tons de turquoise, du plus dense au plus clair en passant par le plus intense. La mer rentre cependant dans le mouillage, mais nous avisons un petit chenal de sable dans les bonnes couleurs (et donc dans les bonnes profondeurs) qui nous permet de rentrer un peu plus à l’abri. Bien qu’encore un peu de clapot vienne de temps à autre nous rendre visite, ce sera presque parfait. Sur tribord se trouve la « grande terre » de Malo, devant nous Malokiliki et tout près de nous sur bâbord, l’îlot de Malokina. Nous allons passer là deux jours au paradis, en retrouvant un peu l’ambiance des motus polynésiens. Mais pour commencer, après une séance de préparation du thon (découpe en bâtonnets, puis enfilage sur du fil pour le faire sécher au vent, ou bien emballage dans du tissu avec épices et/ou herbes aromatiques), nous nous effondrons, assommés, d’autant plus que j’ai attrapé un bon coup de soleil…

Le réveil est suivi d’un bon bain rafraîchissant (eau à 28°) dans 2 mètres d’eau, et peu après avoir profité d’un bon petit-déjeuner, nous recevons la visite de Eric, Marie-Gildas et leur petite Marie, à bord de leur pirogue. Ils nous souhaitent la bienvenue avec quelques papayes et vont pêcher sur le récif non loin. Le snorkeling que nous comptions faire se transforme en partie de chasse avec eux. Mais je prends le fusil plus pour accompagner et observer Eric que pour vraiment attraper quelque chose. Et pour preuve, je ne tire évidemment rien, impossible d’approcher les poissons trop craintifs. Pendant ce temps, Eric, lui, prend six poissons pour nourrir sa famille, tandis que Marie-Gildas manie expertement la pirogue. Un peu plus tard, nous rejoignons la petite famille sur leur île de Malokilikili, qu’Eric nous fait visiter. Nous traversons la belle cocoteraie jusqu’à l’autre côté, et l’on voit bien les montagnes de Mallicolo, d’où sont originaires tous les habitants de cette plantation. La plupart d’entre eux sont absents, car c’est dimanche, et ils sont au culte sur Malo. Au retour de notre promenade, nous passons donc des moments tranquilles à discuter avec les seuls qui sont restés : la famille d’Eric, qui est catholique, ainsi que sa soeur. En jouant avec des feuilles, Heidi apprivoise la petite Marie qui était au début un peu méfiante, tandis qu’Eric me dit que d’habitude les voiliers de visite mouillent plus loin et n’entrent pas autant dans la baie – évidemment la plupart d’entre eux n’ont pas le faible tirant d’eau que nous avons. Et puis vient le moment de repartir, ce que nous faisons avec des cocos vertes, des cocos mûres et des bananes, que nous échangeons contre contre quelques provisions et cadeaux.

Nous profitons encore un peu de ce superbe coin, nous cachant cependant en début d’après-midi, au vu de l’ardeur du soleil. Et puis le lendemain, nous faisons route inverse, nous frayant un passage entre les quelques patates de corail, et ce suffisamment vite pour rester manœuvrants, mais comme le vent nous pousse cette fois-ci ça en devient impressionnant. La suite de l’étape se fait sans histoire, car nous avons bien fait en sorte d’arriver à l’étale dans le chenal Bruat, et nous prenons donc l’un des deux corps-morts que propose gratuitement le Ratua Island Resort. Nous nous trouvons alors sous le vent de la petite île éponyme, dans le bras de mer mentionné, qui sépare les deux îles plus importantes de Malo et Aoré. Ici encore, le coin est superbe, et étonnamment, en l’espace de dix milles, nous avons troqué l’isolement pour la civilisation. Nous sommes au mouillage à côté d’une mission sur Aoré, et d’un « resort » au cachet fou. Les bâtiments sont de style indonésien, avec des sculptures vanuataises, et le personnel est vraiment très sympathique. Nous venons y prendre un petit verre au tomber du jour (et profiter de la connexion internet !). A partir de Ratua, nous faisons une petite expédition en annexe le lendemain, tout d’abord en empruntant le joli chenal entre Ratua et Aoré, gagnant ainsi au vent. Ensuite nous traversons le chenal, pour atteindre l’autre côté et remonter une rivière jusqu’à un grand bassin. Malheureusement, en raison des branchages devenant trop denses, nous rebroussons chemin juste avant d’avoir trouvé le « blue hole », un beau bassin d’eau douce, mais la remontée de la rivière n’en était pas moins superbe !

De Ratua, nous ne sommes plus qu’à quelques milles de la deuxième ville du pays, et nous passons d’un resort à l’autre. Le mouillage en face de Luganville est en effet compliqué, et comme le vent souffle toujours fort, nous optons pour le seul corps-mort encore libre en face de l’Aoré Resort. Nous pouvons y faire le plein d’eau en bidonnant (et c’est donc l’occasion de faire de nombreuses lessives), et nous empruntons le petit ferry de l’hôtel pour nous rendre en ville. En quelques heures, nous parcourons le marché et les nombreux magasins de la ville, nous chargeant à chaque fois de provisions. Nous y trouvons des légumes pas chers, du pain (sans croûte, comme toujours, mais bon, ça évite d’avoir à le faire soi-même), et plein d’autres articles déjà épuisés depuis notre passage à Port-Vila, trois semaines auparavant. Nous réservons aussi et surtout une plongée sur le Coolidge, paquebot d’avant-guerre transformé en transport de troupes, et qui a coulé en 1942 en heurtant une mine défendant l’entrée du port. En venant poser son navire sur la plage, le capitaine a évité le pire, des milliers d’hommes survivant à la catastrophe, avec seulement deux disparus. Aujourd’hui, c’est l’une des épaves les plus accessibles et les mieux conservées du monde. En deux plongées, nous ne nous faisons qu’une petite idée du bateau. Malheureusement la visibilité n’est pas très bonne, mais nous ressortons impressionnés de cette petite exploration, quoique parfois un peu trop confinée pour se sentir à l’aise.

Le mouillage à Aoré n’étant pas très confortable (et payant), nous partons immédiatement après la plongée pour « tourner le coin » au sud-est de l’île – pointe surnommée Million Dollar Point, en raison d’un autre épisode cocasse de la seconde guerre mondiale : les Américains ont déversé dans la mer des tonnes de bulldozers, grues, et autres engins après avoir proposé à la colonie de les racheter à un prix dérisoire, cette dernière refusant en ayant la certitude que les Américains laisseraient le matériel sur place de toute manière ; un coup de bluff manqué, en somme ! Nous passons une nuit très tranquille à Palikulo Bay, une vaste baie pratiquement déserte, et où le snorkeling du matin n’est pas vilain du tout. Mais c’est encore sans attendre que nous gagnons quelques milles au nord, souhaitant profiter d’Oyster Bay avant la fenêtre météo qui se présente déjà trois jours plus tard. Pour gagner cette petite lagune miniature, nous traversons un joli petit bassin de navigation protégé par des îles au vent, et rendant la navigation agréable. Nous apercevons dans l’ouest quelques contreforts des plus hauts sommets du Vanuatu, à plus de 1800 mètres. Il faut dire que Santo est aussi la plus grande île du Vanuatu.

Petite parenthèse au passage car ici plus encore qu’ailleurs au Vanuatu, il n’est pas toujours facile de s’y retrouver dans les noms. L’île a d’abord été baptisée « La Australia del Espiritu Santo » par l’explorateur portugais Quiros qui l’a découverte en 1606 (pour l’Espagne, car rappelons qu’à l’époque la couronne portugaise avait été annexée à l’Espagne). Mais elle s’appelle aujourd’hui seulement Espiritu Santo, ou plus simplement Santo. Pour autant, la ville principale est aussi surnommée Santo par de nombreux Vanuatais, qui assimilent la grande île à sa ville, Luganville – à l’origine le nom de l’actuel faubourg à l’ouest de la ville avant qu’elle ne grandisse démesurément en devenant une base américaine entre 1942 et 1945.

Nous voici donc arrivés à Oyster Bay et nous nous faufilons ici encore entre quelques patates de corail qu’a soigneusement balisé le resort du coin, pour nous retrouver maintenant bien à l’abri. Mis à part à Port Vila et à Luganville, nous n’avons encore jamais vu autant de voiliers dans un mouillage au Vanuatu : nous sommes cinq ou six ! Nous y croisons les Calédoniens de Tao, quelques catas australiens déjà aperçus ici ou là, et nous faisons connaissance de l’Allemand Carl>/em>. Non seulement cet endroit est un aimant pour les yachties (en raison du WiFi de l’hôtel ?), mais il est aussi pratique pour se rendre en ville, ce que nous faisons encore une fois, par la route, en traversant les nombreuses plantation de cocotiers, car la grande île est le centre de la production de coprah au Vanuatu.

Luganville (ou Santo, vous l’aurez compris) a une ambiance à la fois très country et far-west avec sa large avenue centrale, mais la culture y est aussi quelque peu plus francophile qu’à Port Vila (naguère très british, aujourd’hui très australienne). Enfin, c’est aussi l’illustration parfaite de ce que devient une telle ville dans un pays sans le sou au début du XXIème siècle : une quasi-colonie chinoise. Il n’est pas un commerce qui ne soit tenu par un asiatique, on trouve presque partout des Chinese motels et Chinese restaurants, et les Chinois viennent juste de commencer l’extension du wharf – non pas en le finançant eux-mêmes, mais en consentant un prêt dont ils savent pertinemment qu’il ne sera jamais remboursé, pour pouvoir ensuite exiger une faveur en contrepartie de l’effacement de la dette, comme par exemple l’octroi de droits de pêche…

Nous faisons donc de nouveau la tournée des magasins, découvrant au passage le magasin LCM, que nous avions manqué la première fois, et où on trouve du bon « Santo beef » mis sous vide, ainsi que des œufs (Santo est à court d’œufs !) Nous faisons même un achat de taille chez Santo Marine : deux panneaux solaires additionnels, car ils sont ici vendus à presque moitié du prix d’ailleurs. Il nous restera à trouver comment les monter, mais ce sera un plus indéniable de réussir à produire plus d’électricité. Lorsque le gérant du magasin avec qui je négocie le prix découvre que nous parlons français, le masque tombe : il est de père parisien et de mère vietnamienne. Il nous raconte comment sa famille s’est installée à Santo, comment il y est né, et nous comprenons entre les lignes qu’il se sent aujourd’hui aussi Vanuatais que les Mélanésiens « de souche ». Finalement, tout autant avec lui qu’avec Sed – le chauffeur de taxi qui nous ramène, originaire de Mallicolo, et nouvellement papa depuis la veille – nous faisons un peu connaissance avec l’âme de Santo, cet espèce de mini-melting-pot du nord du Vanuatu. Une terre très attachante et où on se sent bien.

Ecrit et envoyé des Iles Banks

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