En arrivant à Efaté la mer est toujours bien haute, le vent ayant soufflé à 25 nœuds toute la nuit. Nous avons du réduire la voilure pour freiner Fleur de Sel et éviter une arrivée trop matinale. Et puis, passée Pango Point, l’eau devient plate, et subitement le temps se met au grand beau. C’est donc sous un soleil radieux que nous parcourons les derniers milles vers Port Vila. Le bord de mer n’est alors qu’une succession de luxueuses villas et de quelques resorts, exposées au nord-ouest sur le bord de mer, donc face au soleil couchant de l’hémisphère sud. Nous prenons alors un corps-mort juste derrière Iririki Island, chez Yachting World, la base d’accueil des yachties.

Si nous sommes venus si vite à Port Vila, rappelons-nous, c’était pour nous mettre à l’abri du vent qui allait effectivement souffler avec vigueur pendant les quelques jours suivants, accompagné dès le lendemain d’un petit crachin intermittent le temps que passe la petite dépression. Nos occupations pendant la petite semaine qui a suivi ont été logiquement plus citadines que celles des semaines précédentes. Côté logistique, ce fut l’occasion de faire faire la lessive, de remplir un bidon d’essence pour le moteur hors-bord, de faire quelques achats en pharmacie et en quincaillerie, et de refaire le plein d’eau en partant. Et puis surtout nous avons trouvé un semblant d’accès à Internet en Wifi, et fait l’acquisition d’une carte SIM pour pouvoir rester quelque peu connectés par la suite.

Côté administratif, nous avons rendu visite aux douanes (tout au sud du port), pour transformer notre entrée temporaire à Aneityum en entrée officielle, et pour y obtenir avec un douanier tout à fait charmant notre permis de navigation pour les autres îles du pays. Il nous a fallu deux visites à l’immigration pour y effectuer d’une part notre arrivée officielle, et d’autre part pour obtenir la prolongation de notre visa. Mis à part un long formulaire à remplir (où l’on reconnaît parfois mot pour mot les questions de l’immigration australienne…), et la fourniture de deux photos d’identité chacun, cette formalité fut expédiée rapidement aussi et sans autre douleur que de payer. Eh oui, nous avons calculé qu’au total, ce seront 47’500 vatus (environ 400€) que nous auront coûté les formalités pour un séjour de 3 à 4 mois :
– 5’000 vatus de frais phytosanitaires (quarantaine)
– 5’000 vatus de formalités d’arrivée pour la douane
– 4’800 vatus de formalités d’arrivée pour l’immigration
– 6’000 vatus chacun pour la prolongation de notre visa pour 90 jours supplémentaires
– 20’700 vatus de frais de port et phares et balises, payables à la douane à notre départ

Côté gastronomie, nous avons profité des supermarchés et du beau marché aux fruits et légumes – qui reprend vie après le cyclone Pam – pour compléter un peu notre avitaillement, et des restaurants pour avoir le plaisir de nous mettre les pieds sous la table à un prix très correct (merci Didier et Marie-Luce de nous avoir recommandé le Chill à midi). Côté social, nous avons fait connaissance de Catherine et Neville, à bord de Dreamtime, et qui étaient avides d’informations sur la Nouvelle-Calédonie, renseignements que nous leur avons donnés lors d’une soirée chez eux.

Et puis, côté culturel, nous avons bien-sûr déambulé dans le centre de Port Vila, découvert le mélange étonnant de langues qui s’y côtoient, entre le bislama, le français et l’anglais. Une chose est certaine, et contrairement à ce que pourrait laisser penser le nom de la ville, on n’y parle pas espagnol ! Nous reparlerons certainement du seul lien ténu entre le Vanuatu et l’Espagne lorsque nous atteindrons Santo, au nord, mais ici, la culture prédominante est anglophone, sous l’influence des Australiens. Port Vila, et plus largement l’île d’Efaté ont quelque peu perdu de leur culture mélanésienne originelle, étant devenue le centre touristique du pays. Aussi sommes-nous allés au Nasional Museum, où sont exposés de beaux fragments de poteries lapita, de beaux tamtams à fente, et autres exemples d’artéfacts provenant d’un peu tout l’archipel. Mais le moment le plus mémorable de notre visite reste cependant la démonstration de sandroing (= sand drawing, ou dessin dans le sable), d’une certaine manière ce qui se rapprochait le plus de l’écriture dans le Vanuatu d’avant les Européens. Il s’agit de « dessiner » sur le sable sans lever le doigt, tout en relatant un conte. Le résultat est une forme paraissant abstraite, mais dont les boucles et les pointes ont néanmoins souvent une signification. Et surtout, le fait que le conteur puisse retracer le dessin de mémoire « prouve » la véracité du récit, puisqu’il a été initié à l’histoire et qu’il n’a donc pas pu la monter de toute pièce. Il est intéressant de noter que cela s’apparente quelque peu à la garantie supplémentaire que donne chez nous un document écrit par rapport à l’oral.

Nous avons passé ainsi plusieurs jours à Port Vila, à attendre que la capricieuse dépression veuille bien passer son chemin, et dès que les conditions se sont améliorées, nous sommes ressortis de la baie en sens inverse. Il fallait bien calculer l’heure de la marée, non pas que l’amplitude soit importante, mais en raison des courants. Par cette journée encore bien maussade, et où le vent de sud soufflait encore à une bonne vingtaine de nœuds, nous avons passé Devil’s Point, ainsi nommée en raison de la mauvaise mer qu’elle lève par vent contre courant, et ce jusqu’à 10 milles au large !

Sur le côté nord-ouest de l’île se trouve le mini-bassin de navigation Port Havannah, vers lequel nous nous dirigeons (du nom du même navire Havannah qui a donné son nom au Canal de la Havannah en Nouvelle-Calédonie). Il s’agit d’un vaste plan d’eau long de 7 milles, abrité par les îles de Moso et Lelepa, et que seules trois passes étroites laissent communiquer avec la mer ouverte, l’une d’entre elle praticable en annexe seulement. Pendant les jours suivants, nous allons donc tour à tour mouiller tout au fond dans le mouillage tranquille de Sunae, passer ensuite une nuit (trop agitée) dans le mini-lagon de Mallao, à l’extérieur de l’île de Lelepa, mouiller ensuite au nord de l’île Moso, dans un coin superbe et non répertorié, et où nous passerons une nuit merveilleuse, avant de revenir dans Port Havannah proprement dit, dans la baie de Matapu.

C’est pendant ces journées que nous profitons de la plus belle météo depuis notre arrivée au Vanuatu. Promenades en annexe et snorkelings sont au programme, même si nous ne tombons que rarement sur un joli coin sous l’eau. Nous profitons aussi de beaux couchers de soleil, et surtout d’une journée comme on en voit rarement sous ces latitudes. En naviguant, nous nous faisons la réflexion que, abstraction faite de la végétation, le paysage ressemblerait un peu à celui de nos navigations norvégiennes ! Evidemment, les îles les plus proches ont trop clairement une forme de volcan pour ressembler aux massifs érodés de la Scandinavie. Mais qu’est-ce-qui nous donne alors cette impression ? Le nombre d’îles qui nous entourent, très certainement et que l’on dirait voir de loin, de très loin même. Nous n’avions pas encore tenté de les identifier toutes, mais avant que le jour ne tombe, nous prenons le compas de relèvement pour tenter de mettre un nom sur chaque sommet. Au-delà des îles voisines d’Efaté se trouvent les Shepherd Islands, baptisées par James Cook. Et au loin se profile Epi, à la forme tarabiscotée, et aux multiples cônes volcaniques. Mais les relèvements ne correspondent pas. Finalement, en prolongeant notre trait sur la carte, nous nous rendons compte que l’un d’entre eux n’est autre que Lopevi, volcan de 1’400m situé encore au-delà, à 60 milles de distance ! Voilà ce qui rendait cette journée si magique et exceptionnelle : le vent de sud depuis plusieurs jours nous avait apporté de l’air relativement sec et limpide, et nous avait gratifié d’une visibilité quasi-polaire !

Nous faisons aussi quelques rencontres intéressantes. A Mallao tout d’abord, c’est au moment de partir que nous avons la visite d’une jolie pirogue, à bord de laquelle se trouvent Derry et son mari Ruben, également chef du plus petit des villages de Lelepa, avec qui nous faisons un brin de causette – en deux langues, car Derry est francophone. De retour dans Port Havannah, nous avons plusieurs fois de la visite également. Un jour c’est Jeffrey, jeune adolescent qui nous a vu cheminer à terre, qui vient discuter un peu, et bien qu’anglophone il me déclare que les « Faransi » sont l’équipe de foot préférée de tout le monde ici, et qu’ils pleurent lorsqu’ils perdent… Il est mal tombé avec moi qui suis si peu fana de football, mais ce n’est pas grave, je reste stupéfait de l’admiration qu’ont les Vanuatais pour les Français. Pour les Australiens, en revanche, peu de compassion. Les Vanuatais ne les intéressent pas, tout ce qui compte c’est leur plage et leur resort me fait-il savoir. Je m’imagine bien qu’il y a quelques décennies encore, la rancœur aurait valu contre les Anglais et les Français aussi. Sempiternel ressentiment contre ceux qui dominent, qu’il s’agisse d’un colonialisme flagrant ou d’une dépendance plus économique…

Le lendemain, ce sont deux petits frères et deux cousins de Jeffrey (entre 10 et 12 ans) qui débarquent après l’école, car ils meurent d’envie de voir le « yacht ». Je les invite à bord et non seulement ils sont fous de joie de parcourir le pont en tous sens, mais en plus ils me regardent (et m’assistent parfois) dans le remontage du panneau de pont de la cuisine. J’en profite pour leur montrer que les déchets plastiques comme les morceaux de silicone usagé vont à la poubelle et non pas à l’eau, car malheureusement à terre on commence à voir des signes de pollution, Efaté étant bien plus abreuvée de produits occidentaux avec emballages que dans les autres îles. Ils m’offrent un petit maquereau qu’ils ont pêché (qui terminera en rillettes), et Heidi leur sert du cake au potiron fait la veille – les parts disparaissent en quelques minutes ! Nous sortons alors le globe terrestre gonflable que nous avons à bord, et je leur montre le tracé de notre voyage. Ils s’intéressent alors aux pavillons du bateau, celui de la France et celui de courtoisie, du Vanuatu. Nous continuons donc le voyage sur l’album des pavillons, en insistant bien évidemment sur les pays du football… Et puis après deux bonnes heures à tenter de faire œuvre d’éducation sans être je l’espère trop paternaliste, nos visiteurs s’en revont jouer plus loin dans leur pirogue, tandis que Fleur de Sel reste mouillée au milieu de leur terrain de jeu habituel.

Nous avons cheminé du mouillage jusqu’au village de Tanoliu, je l’ai mentionné, où l’on peut acheter du pain au petit magasin local. Mais on y trouve surtout le musée de la seconde guerre mondiale. Ou plutôt on l’y trouvait, car le cyclone Pam n’a rien laissé debout du bâtiment. C’est donc seulement un petit extrait de la collection privée que l’on peut admirer sur des présentoirs de fortune en plein air. Ernest, né à la fin des années trente, a rassemblé de nombreux artéfacts datant de 1942-1944, mais le clou de sa collection sont indubitablement les plus de 300 bouteilles de Coca-Cola en verre, chacune estampillées de la ville de fabrication. Nous n’en voyons que quelques unes en attendant qu’il puisse reconstruire son musée. Mais cela me permet d’évoquer les trois années folles durant lesquelles le paisible plan d’eau de Port Havannah est devenu l’une des deux bases avancées des Américains. Nous connaissons bien la présence des forces armées américaines en Calédonie, le Caillou ayant été utilisé comme base arrière. C’est de Santo et d’Efaté, en revanche, que les forces alliées partaient au combat, et Guadalcanal n’est plus qu’à 680 milles, un gros millier de kilomètres. En l’espace de quelques semaines, au début de 1942, Port Havannah s’est remplie de plusieurs flottes américaines, accueillant jusqu’à cent bateaux ! Des terrains ont été défrichés et aplanis, et des bases aériennes ont été montées de toutes pièces en quelques semaines seulement. Ernest s’en souvient et tente de le raconter avec ses gamelles, ses maillons de chaînes, et autres jerrycans, tous retrouvés dans les environs.

Moins fortuite comme rencontre, nous parvenons enfin à croiser le sillage de Hana Iti, bateau-ami que nous avions quitté à Salvador, au Brésil, il y a 5 ans. Nous retrouvons Didier et Marie-Luce, toujours aussi drôles et sympas, et nous passons deux soirées ensemble, alors que nous faisons route vers le Nord et eux vers le Sud. Ils se rendront prochainement en Nouvelle-Calédonie et eux aussi sont avides de renseignements sur ce nouveau pays. Nous échangeons les bons tuyaux sur leurs expériences faites au Vanuatu. Et puis ayant traîné de nouveau une semaine dans le coin de Port Havannah, il est maintenant l’heure de partir.

La météo s’annonce plus ventée et moins ensoleillée, mais ne commençons-nous pas à avoir l’habitude ? Nous faisons donc d’abord route vers Emae, terme d’une première petite étape de 35 milles. Nous n’en verrons que ses trois collines et son récif, car nous arrivons peu avant la nuit. Le lendemain, nous partons tôt, mais pour des eaux assez peu courues par les voiliers. En effet, l’orientation du vent étant favorable, nous passons à l’est d’Epi, parmi les Shepherd Islands, cet archipel qui prolonge Epi vers le sud-est. Fleur de Sel passe alors dans le cratère d’un volcan sous-marin, entre Epi et Tongoa. D’après ce qu’on a compris, celui-ci aurait littéralement explosé il y a 500 ans environ, ne laissant qu’un amas de confettis insulaires là où se trouvait une terre plus importante. La roche des falaises est battue par les vagues, n’est protégée par aucun récif frangeant – ce qui est un signe sûr de jeunesse – et présente des belles couleurs ignées. Nous longeons ensuite la côte sauvage d’Epi, où seuls des pistes à pied permettent d’accéder, la piste automobile se cantonnant à la moitié ouest de l’île.

Nous passons alors encore entre deux volcans. L’un, très remarquable, sur tribord, n’est autre que Lopevi, mentionné précédemment. Malheureusement, nous ne verrons que la base, car le temps maussade et souvent bouché nous empêchera de voir le cône en majesté. L’île est maintenant inhabitée, le risque d’éruption trop important ayant entraîné en 1960 l’évacuation définitive des habitants vers Epi et Paama, notre destination du soir. L’autre volcan est invisible, sous l’eau, et n’est noté que sur les cartes marines. Et je ne vois que quelques pierres ponces au passage – sans doute est-ce une période tranquille.

C’est ici que nous quittons la province de Shefa. La désignation des six provinces du Vanuatu a donné lieu à la création de néologismes. Six mots nouveaux, qui évitent l’utilisation d’une langue au lieu d’une autre, dans ce pays où le nombre de langues parlées par habitant est le plus important au monde. Shefa évoque les Shepherd Islands et Efaté, et après avoir commencé par Tafea – Tanna, Aniwa, Futuna, Erromango et Aneityum – nous abordons maintenant la troisième de notre voyage, Malampa – Malekula, Ambrym et Paama.

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