Peu de temps après nous être lancés dans le Détroit de Cook, nous franchissons une grande étape. Vraiment peu de temps après, car Fleur de Sel est alors lancée à pleine vitesse, profitant au portant de la trentaine de nœuds qui balaie ce goulet naturel, sur une mer relativement plate car nous sommes quelque peu en eaux abritées, et qui plus est, un à deux nœuds de courant nous portent également vers l’est, si bien que le cocktail en devient supersonique, du moins à l’échelle de notre frêle mais vaillant esquif. Nous parlions cependant d’une grande étape, et ce n’est pas rien : nous terminons notre tour de l’Ile du Sud, puisque nous croisons notre route. C’était trois mois auparavant, et nous sortions de Wellington cap au sud. Tandis qu’après le Cap Palliser, nous ferons maintenant route au nord. Comme à tout oiseau migrateur qui se respecte, les saisons nous sont dictées et il faut respecter leur loi…

Evidemment, il est aussi d’autre lois qu’il faut respecter, car non seulement l’été est bel et bien terminé et l’automne déjà bien entamé – ce qui serait en soi motivation suffisante pour quitter les quarantièmes avant les tempêtes hivernales – mais en plus, notre visa arrivera bientôt à expiration. Eh oui, comme nous vous l’expliquions par le passé, il faut également se plier aux contraintes administratives. Nous avions fait prolonger notre visa de trois mois lors de notre escale à Dunedin, et il aurait été possible de demander une extension plus longue. Seulement c’aurait été plus compliqué et plus cher, car il nous fallait alors subir un examen médical avec radio des poumons, afin de s’assurer que nous n’étions pas atteints de tuberculose. Alors contentons-nous de six mois ! Finalement c’était aussi pratique de disposer d’une date butoir, qui nous obligeait à ne pas nous attarder. Car il faut l’avouer, nous aurions très bien pu rester plus longtemps en Nouvelle-Zélande, ce n’est pas l’envie qui nous manquait !

Fleur de Sel s’éclate dans le détroit de Cook. Propulsés par une bonne brise et aidés par le courant, nous parcourrons 46 milles en 6 heures !

Mais au fur et à mesure que la date fatidique du 1er mai se faisait plus proche, se faisait également plus pressante l’idée que la météo pourrait ne pas coopérer, et nous forcer à devoir quitter le pays avant d’avoir pu faire tout ce que nous souhaitions y faire (et pas seulement au niveau touristique), mais surtout nous obliger à devoir le quitter en pleine tempête – éventualité pour laquelle nous comptions sur la possible mansuétude des douanes néo-zélandaises. Bref, lorsque la météo s’y prêterait, il faudrait donc avancer vite et bien. Et c’est précisément cette motivation, plus encore que le fait de longer une nouvelle fois la côte est de l’Ile du Nord pour rejoindre le nord du pays, qui explique notre avance subite et fulgurante lors des jours suivants.

Depuis plus de deux semaines, nous attendions dans les Marlborough Sounds que le vent de nord cède, ce qui nous a donné le temps d’explorer ces jolis labyrinthes aquatiques. Mais le front approche, il nous a donné rendez-vous au Cap Palliser pour minuit, à nous d’être ponctuels. Fleur de Sel cavale d’ailleurs tant et si bien que nous sommes épatés de réussir à couvrir les 50 milles qui le séparent du Tory Channel en une marée ! Et dans la noirceur nocturne que balaie un double faisceau blanc toutes les 20 secondes, j’écoute à la VHF les chiffres des relevés météo en direct, qui égrènent des directions de vent comprises entre le nord et l’ouest, pour se terminer par 185° au Cap Campbell, à 40 milles de là. Effectivement, un long ruban noir vient couvrir le ciel étoilé qui avait fait suite à la pluie, et dans l’heure qui suit, nous empannons pour nous retrouver encore une fois au portant. Il y a de quoi être contents du timing, et la suite de l’étape sera une chevauchée débridée.

Harnachement et ciré complet pour affronter le front froid dans le détroit de Cook

Harnachement et ciré complet pour affronter le front froid dans le détroit de Cook

Vingt-quatre heures plus tôt qu’anticipé, en cinquante heures à peine, nous atteignons le port de Gisborne – la ville la plus à l’est du pays. Nous avons parcouru plus de 315 milles à 6,3 nœuds de moyenne ! Inutile de dire que si Fleur de Sel s’est éclatée, nous aussi… à force de nous faire projeter dans tous les sens ! Un peu de repos nous fera du bien, et il nous faut attendre la météo pour poursuivre. Car pour l’instant une belle dépression tropicale vient nous rendre visite. Le ciel, déjà plus tout à fait serein à notre arrivée, en devient vite franchement plombé, et le vent du sud-est tourne au nord-est. Aucun souci, Fleur de Sel est bien amarrée dans le petit port aménagé juste en aval du confluent des deux rivières qui se jettent là dans la Poverty Bay.

Un nom bien curieux et qui nous rappelle, tout comme les deux statues qui trônent de l’autre côté de la rivière, que Cook est passé par là. C’est même ici qu’il a mis le pied pour la première fois en Nouvelle-Zélande, et la deuxième statue est celle de Young Nick, le matelot qui a le premier aperçu la terre, le 7 octobre 1769. Premier débarquement, premier contact avec les Maoris, et premiers malentendus aussi, si bien que les navigateurs en mal de « rafraîchissements », n’ont pas pu trouver de quoi ravitailler, donnant ainsi son nom à la baie. Pour nous, c’est un peu moins compliqué, bien qu’on ait du mal à trouver une boulangerie correcte, et il suffit de nous rendre chez Pak n’Save pour trouver légumes, fruits, viande et produits laitiers. On remplit le réservoir d’eau au port, et le club de pêche installé juste là nous permet d’utiliser gracieusement ses douches et sa connexion Internet ! En tous les cas, et même si les frais d’amarrage au port ne sont pas donnés, les habitants ont amélioré leur hospitalité depuis deux siècles !

Il nous faut attendre quelques jours avant de pouvoir repartir, et nous faisons quelques petites promenades entre les averses, une fois vers la grande plage, une fois vers la colline qui surplombe la ville, mais il faut avouer qu’il y a peu à voir à Gisborne, en dehors des quelques monuments déjà cités. Pour vraiment profiter de la région, il faudrait louer une voiture, mais il faudrait alors un peu plus de temps. Alors nous en profitons pour discuter avec Robin, qui a mené son Katydid en solitaire à travers le Pacifique en cinq ans. Passionné d’économie et de géopolitique, ce qui assure des discussions intéressantes, il nous explique aussi qu’il tente maintenant d’obtenir un visa pour travailler quelque temps à Gisborne. L’industrie du bois y a besoin de bras, et notamment de ses compétences de mécanicien diesel. Dans le port, on observe d’ailleurs les allées et venues de cargos venus charger des milliers de troncs d’arbres chacun, avant de les emmener en Chine.

Le soleil est revenu sur Poverty Bay, alors que Fleur de Sel sort du port de Gisborne

Le soleil est revenu sur Poverty Bay, alors que Fleur de Sel sort du port de Gisborne

Mais remettons les voiles alors que le vent de sud refait son apparition, et nous poursuivons notre convoyage. En peu de temps, c’est une fraîche brise qui s’installe et qui nous permet de virer le East Cape dans des conditions pour le moins musclées, et de nuit évidemment, comme il sied à ce genre de situation. Mais Fleur de Sel connait son affaire, peut-être parce qu’elle est déjà passée par là, et obliquant sa trajectoire, nous mène à l’ouvert de la Bay of Plenty. Ici encore, pas plus qu’à Napier avant Gisborne, nous ne nous arrêtons pas. Même à Tauranga, port situé au fond de la baie, et où nos amis de Kind of Blue doivent être maintenant revenus à bord, nous ne faisons pas non plus escale. Et pour cause, nous passons en fait à 80 milles au large, le vent du sud nous intimant l’interdiction de nous approcher plus près de la côte. Finalement, la seule destination que nous parvenons à atteindre avant qu’il ne tourne à l’ouest est Great Barrier Island.

Nous y avions passé dix jours en décembre, mais sans parvenir à visiter la côte est. Cette fois-ci, à la faveur du temps estival qui se réinstalle pour quelques jours, c’est sur cette côte sauvage que nous mouillons, face à la grande plage de Whangapoua. Et après un peu de repos, en attendant que le vent se lève, nous effectuons quelques tâches d’entretien. L’éternelle couture évidemment, mais aussi le remplacement du flotteur-interrupteur de pompe de cale, corrodé. La pétole nous empêche de rejoindre Auckland rapidement, mais il ne faut pas trop attendre : lorsque le vent arrivera ce sera avec une nouvelle dépression tropicale. Décidément, on commence à croire qu’on était vraiment mieux dans le sud !

Moteur, donc, pour rejoindre juste au tomber du jour Kawau Island, de l’autre côté du Hauraki Gulf. Le lendemain matin une petite brise nous permet de progresser plus avant, mais nous abandonne à mi-parcours, et notre fidèle Yanmar s’attelle de nouveau à la tâche, pour nous mener en fin d’après-midi devant le Auckland Skyline. Nul autre building, évidemment, ne gratte plus le ciel que la célèbre Sky Tower qui fait l’orgueil des habitants de la ville. Plutôt que de nous parquer dans les marinas usines à gaz de Bayswater ou Westhaven, sur les conseils d’amis nous avons dégotté une place à la bien plus petite marina du Pier 21.

Mythique de naviguer face à Auckland et sa Sky Tower...

Mythique de naviguer face à Auckland et sa Sky Tower…

Non seulement nous sommes situés encore plus centralement qu’ailleurs, à proximité immédiate des nombreux shipchandlers qui nous intéressent particulièrement, mais nous découvrons aussi que beaucoup de cruisers s’y trouvent. Certains y ont passé des mois depuis leur arrivée en Nouvelle-Zélande, d’autres comme le Seaquest que nous croisons régulièrement depuis les Marquises l’ont utilisée comme base arrière pour des virées estivales dans le Hauraki Gulf. Evidemment, nous qui par notre incursion loin dans les quarantièmes, n’avons plus fréquenté ces navigateurs tropicaux pour qui atteindre le nord de la Nouvelle-Zélande équivaut à une expédition polaire, nous nous sentons subitement un peu en porte-à-faux. Ca ne signifie en rien qu’ils soient désagréables, bien au contraire : rien qu’en arrivant dans notre place de port, des équipages de trois bateaux se jettent sur nous pour prendre nos amarres ; sympa, parce que c’était bien serré et on était content que le vent ne souffle pas encore trop ! Mais en entendant que nous sommes allés jusqu’à Stewart Island, ils nous regardent tous avec des grands yeux…

A Pier 21, nous rencontrons aussi Eric, de Compay, dont il nous semble déjà avoir entendu parler. On pourrait dire qu’Eric nous suit à la trace, puisqu’il est passé juste après nous à Valdivia et aux Gambier. Mais il navigue depuis bien plus longtemps que nous, seul, et a visité beaucoup de coins atypiques et dépaysants, du Japon à l’Alaska, et à l’Asie du Sud-Est. A notre tour, maintenant, de paraître sans doute très « standards » pour lui !

Le lundi matin, notre première visite est pour la voilerie, où nous déposons notre génois et notre trinquette à faire réviser, et surtout pour faire reposer les bandes anti-UV. La plupart du reste, nous réussissons à faire avec notre machine ou à la main. Mais là il y a vraiment trop d’épaisseurs de tissu et sur une bien trop grande longueur. Ca fait trois ans que les voiles subissent les assauts du sel et du soleil, il est bien temps de s’occuper un peu d’elles ! Ensuite, pendant trois jours nous écumons les magasins, trouvant ici un clip de verrouillage pour nos winchs de pied de mât, là de nouvelles écoutes de trinquette et de génois, ici encore des joints de rechange pour les toilettes, là une nouvelle antenne de GPS fixe, de l’huile moteur et j’en passe. Nous parvenons même à nous faire livrer un petit lave-linge avec essoreuse qui peut tourner sur notre convertisseur 220V. Bref, les achats s’enchaînent et notre longue liste se raccourcit au fur et à mesure, même s’il reste toujours évidemment plein de choses à trouver, et surtout à installer maintenant que nous les avons achetées !

Quatre jours s‘écoulent à Auckland, et nous ne les verrons pas passer, tandis que dehors la pluie et le vent s’abattent sur nous. Nous passons même une soirée très sympa avec Jason, relation familiale d’amis. Et une fois la dépression passée, nous quittons Pier 21 et devant Auckland nous croisons les deux Class America kiwis qui font sans doute des démonstrations pour touristes. Reliques des coupes d’il y a cinq ou dix ans, ce sont de superbes oiseaux à la voilure fine et altière. Un régal de voir ça ! Nous mouillons ce soir là dans la Tamaki River, précisément là où nous avions mouillé début décembre, dans un petit trou d’eau entre les bancs de sable, et où nous aurons tout juste plus d’un mètre d’eau à marée basse. Ca n’empêchera pas une annexe de venir nous rendre visite au milieu de la nuit, pour nous prévenir que nous allions nous mettre au sec. Que nenni, eus-je du mal à expliquer à nos visiteurs, qui eux n’étaient clairement pas à sec…

Côté Mer de Tasman, l'entrée du Manukau Harbour au loin semble impressionnante ! Merci Tomtom de nous y avoir emmenés !

Côté Mer de Tasman, l’entrée du Manukau Harbour au loin semble impressionnante ! Merci Tomtom de nous y avoir emmenés !

Ce passage à Auckland est l’occasion de rendre une nouvelle et dernière visite à Clairette, Tomtom et petit Paul qui a bien grandi. Nous passons la soirée en leur compagnie, admiratifs devant le calme du bébé. Et nous récupérons au passage le colis de matériel envoyé par Constance des Etats-Unis : merci à l’expéditrice et à ceux qui ont réceptionné le paquet ! Le lendemain, Tomtom nous emmène pour une longue matinée de balade sur la côte ouest que nous n’aurions pas vue sinon. Nous n’imaginions pas cette longue côte sablonneuse aussi accidentée et vallonnée. Les panoramas sur la Mer de Tasman et sur l’entrée du Manukau Harbour sont superbes. Et Paul est toujours aussi adorable… Le lendemain matin, avant que nous ne partions, nous avons encore le plaisir d’avoir la petite famille à bord de Fleur de Sel pour un « Tamaki brunch ». On va les chercher en annexe, ce qui confère un petit air de vacances à ceux qui travaillent… Et puis ce sont déjà les adieux. Nous poursuivons notre route, qui s’apparente plus pour l’instant, il faut l’avouer, à un convoyage.

Enfin, continuer est un bien grand mot. Nous allons mouiller pour deux jours dans Islington Bay, à côté du petit volcan de Rangitoto, où nous serons bien à l’abri du vent du nord qui se lève déjà. Infatigable que ce vent du nord… Nous profitons alors pour faire encore un peu d’entretien à bord, remplacer le câble du combiné déporté de VHF, pour vérifier le gréement, et confectionner une chaussette de trinquette qui permettra de mieux protéger la nouvelle bande anti-UV du ragage (les écoutes de génois frottent dessus à chaque virement de bord). Et lorsque le vent tourne à l’ouest, nous voici repartis pour une étape non-stop jusqu’à Opua. En trois fois nous aurons remonté toute l’Ile du Nord, mais ce dernier tronçon ne sera pas aussi facile à négocier que les précédents au portant. Le bord de petit largue se transforme en près puis en louvoyage au fur et à mesure que la côte s’incurve à l’ouest. Et c’est dans une mer un peu vallonnée que nous passons le Cap Brett le lendemain avant d’atteindre la Bay of Islands, une fois la nuit tombée.

En quelque sorte, c’est un retour à la case départ, puisque c’est ici à Opua que nous avions atteint la Nouvelle-Zélande il y a six mois. Un peu moins, en fait, puisqu’il nous reste huit jours avant l’expiration de notre visa. Oh, nous aurions pu attendre deux ou trois jours pour passer le Cap Brett dans de meilleures conditions, mais depuis quelques jours déjà nous avons repéré que la situation météo semble justement parfaite à ce moment là pour s’élancer vers le nord. Comme il nous faut encore faire notre sortie du pays, mieux vaut arriver à temps, organiser tout cela, avoir le temps de se reposer un peu, puisqu’il faudra repartir vite. Nous trouverons même le temps de croiser Wendy et Shayne, de Waiora, le temps d’un déjeuner. Les pleins d’eau et de gazole sont faits, les derniers dollars dépensés en petites pièces d’accastillage qu’il nous manque encore et en dernières provisions pour la traversée. Une bonne douche pour être propres ne serait-ce-que quelques heures, et puis voilà. Les derniers blue penguins nous saluent au passage, et le rideau tombe sur ce pays merveilleux et attachant, ce pays où nous aurons passé six mois de notre vie. Te reverrons-nous un jour, Aotearoa ? Adieu !

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