Peu de temps après notre arrivée en Nouvelle-Zélande, un couple de Kiwis nous expliquait, en restant à peu près sérieux, que la Nouvelle-Zélande est composée de quatre îles  : l’Ile du Nord et l’Ile du Sud que tout le monde connait, Stewart Island, tout au sud, et encore l’Ile de l’Ouest que certains cartographes appellent aussi l’Australie… Cette boutade est bien révélatrice de la rivalité «  locale  » entre Aussies et Kiwis. Mais elle rappelle aussi qu’il y a d’autres îles dans l’archipel que les deux grandes. Nous avons déjà eu l’occasion d’en visiter bien d’autres, à commencer par Aotea (Great Barrier Island), la quatrième en taille du pays. Et d’autres bien remarquables, comme Ahuahu (Great Mercury Island), Whakaari (White Island), ou Tuhua (Mayor Island). Sans parler des multiples îles de la Bay of Islands justement, ou toutes celles du Hauraki Gulf. Mais ce serait oublier la troisième par la superficie, située tout au sud du pays  : Rakiura, ou Stewart Island. A l’aube de l’histoire de la Nouvelle-Zélande, elle a d’ailleurs porté le nom de South Island, lorsqu’on appelait encore l’actuelle Ile du Sud du nom de Middle Island.

Contrairement à bien d’autres petits coins mythiques du Pacifique, dont la légende est colportée par les navigateurs depuis bien longtemps, celui-ci est au contraire un secret bien gardé, même parmi les Kiwis, qui sont très peu nombreux à avoir visité cet extrême-sud de leur pays. Ce n’est que lorsque Yves Parlier a écrit ici l’une des pages les plus héroïques de l’histoire du Vendée-Globe que j’ai appris l’existence de ce bout du monde. Mais pas question d’imiter les concurrents de cette course, qui n’a rien à voir avec notre vagabondage, et c’est d’ailleurs à l’heure où les régatiers de l’édition actuelle bouclent leur circumnavigation que nous arrivons dans les parages, alors que Bernard Stamm était à Dunedin lorsque nous étions à Wellington. C’est dire la différence de vitesse  ! Il a d’ailleurs fallu batailler dur pour arriver à Stewart Island, non pas en raison du fort vent qui fait la renommée de ce coin du sud des quarantièmes, mais à cause de la pétole  !

Le bon vent qui nous a accompagnés sur la côte des Catlins – et qui nous a permis de doubler Nugget Point à bonne vitesse – nous lâche progressivement dans l’après-midi. La marée s’inversant, Fleur de Sel incurve alors sa route vers le sud, peinant à progresser dans le Détroit de Foveaux. Nous abandonnons assez vite l’idée d’atteindre Stewart Island avant la nuit – une nuit qui s’annonce peu productive car le vent doit être à peu près nul. Nous rallions donc au moteur l’île de Ruapuke, et Meri, qui anime la très vivante et active Bluff Fisherman’s Radio, nous déniche un corps-mort de pêcheurs auquel on peu s’amarrer en arrivant à la nuit tombée. L’eau est quasiment plate alors que nous sommes exposés au nord-ouest, ce qui nous assure une nuit tranquille. C’est très inhabituel, un anticyclone étant en train de nous passer au-dessus. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons saisi cette occasion d’avancer, et le lendemain nous effectuons les quinze derniers milles, non sans avoir d’abord admiré le joli endroit où nous avons passé la nuit. Les roches granitiques et la lande donnent à cette île basse une allure d’île bretonne. En revanche, lorsque nous arrivons à Stewart Island après un nouveau combat contre la pétole et le courant, c’est un tout autre paysage que nous découvrons. Les collines sont nombreuses, du moins par endroits, et la végétation est dense et exubérante.

Poussée par la brise qui tout à coup se lève, Fleur de Sel entre à pleine vitesse dans le Paterson Inlet, la vaste baie qui entaille la côte est de Stewart Island. De nombreuses anses et criques, ainsi que plusieurs îles nous y proposeront pléthore de mouillages, et pendant la semaine que durera notre séjours à Paterson, nous jetterons l’ancre – pour quelques heures ou pour la nuit – à Glory Cove, Millars Beach, Kidney Fern Arm, Golden Bay, Sydney Cove, et derrière The Neck. De la longue plage à la vaste baie ceinturée de forêt, en passant par le ria dont le coude nous permet de passer la nuit dans un coin des plus intimes, il faudrait des semaines avant de pouvoir épuiser les possibilités de ce plan d’eau.

Comme souvent en Nouvelle-Zélande, et particulièrement dans les endroits les plus reculés et inhospitaliers, on trouve des restes d’entreprises installées au XIXº siècle ou au début du XXº. De la Millars Beach, où une longue corde suspendue à un arbre me permet de jouer à Tarzan – cri inclus – nous marchons ainsi une vingtaine de minutes dans la forêt pour atteindre une petite anse où était installée entre 1925 et 1931 une base baleinière norvégienne. Les restes d’une chaudière, d’hélices et d’autres artéfacts rouillés sont jalousement gardés par des huitriers qui sonnent l’alarme lorsque les intrus que nous sommes s’approchent de ce site historique.

Les oiseaux sont nombreux dans cette partie de Stewart Island, et particulièrement sur la grande Ulva Island, qui occupe le milieu de la baie. Le Department of Conservation (DOC) piège les prédateurs introduits (rats, chats, possums, belettes, etc.) ce qui permet à l’avifaune originelle de retrouver un certain dynamisme. Sur Ulva, les intrus sont même éradiqués, et en une grosse demi-journée où nous avons parcouru une bonne partie des sentiers de l’île, nous avons pu y observer (en plus des éternels tui) des kereru, des kakariki, des robin (des rouge-gorge, mais ils n’ont pas la gorge rouge ici alors c’est un peu ridicule d’utiliser le nom français  !), et même des kaka et un weka que nous n’avions encore pas pu prendre en photo jusqu’ici. Mais il est un autre oiseau bien plus célèbre encore qui attire les visiteurs à Stewart Island.

Le kiwi – ce gros oiseau nocturne qui ne sait plus voler, dont la femelle pond un œuf d’une taille démesurément grande par rapport à sa propre taille, et qui est devenu le symbole de tout un pays – est plus facile à observer sur Stewart Island qu’ailleurs. En effet, il lui arrive ici de sortir en journée, ce qui n’est pas le cas ailleurs en Nouvelle-Zélande. Nous avons donc non seulement ouvert l’œil pendant nos promenades, mais nous sommes allés jusqu’à nous poster en observation pour tenter d’apercevoir ce volatile non volant. Comme il se nourrit la nuit d’insectes sous les algues, nous nous sommes installés un soir en face d’une plage de Glory Cove, sans résultat. Nous nous sommes donc levés aux aurores pour atteindre Ocean Beach peu après 6h du matin (il s’agit d’une réserve dont l’accès est interdit entre 6h du soir et 6h du matin), mais sans succès non plus. Pourtant ce matin là, nous avons entendu le cri rauque d’une femelle – comme si on étranglait quelqu’un qui a fumé comme un pompier toute sa vie…

Sur la plage du Neck, nous avons aussi tenté de voir des YEP (alias yellow-eyed penguins, les plus grands manchots en dehors du continent antarctique). Mais là non plus nous n’avons pas fait preuve de chance. Cela dit, nous devions en avoir trop avec le temps ensoleillé et clément que nous avons eu toute la semaine, car même au niveau pêche nous avons encore une fois pu démontrer l’étendue de nos compétences. Dans le coin à blue cod le plus facile de toute la Nouvelle-Zélande, celui que tout le monde recommande, et celui pour lequel tout le monde nous enviait en nous voyant nous rendre à Stewart Island, eh bien nous n’avons pas attrapé un seul de ces délicieux poissons à la chair blanche et fondante.

Alors, à défaut de devenir subitement des pêcheurs émérites, nous avons profité à notre manière du joli coin où nous nous trouvions, à commencer par une exploration du Kidney Fern Arm en kayak. Et puis il y a les nombreuses promenades que nous avons évoquées, sur Ulva Island, de Glory Cove à Ocean Beach, de Millars Beach à la station baleinière, pour traverser l’étroit isthme du Neck. Mais lorsque nous avons mouillé à Golden Bay, non loin du village de l’île, Oban, nous avons ici encore fait une belle marche dans la forêt, reconnaissant ici des manuka, ailleurs des fougères, le tout au son du chant inimitable des tui. Comme ce jour là, pas de chance, un paquebot a débarqué sa cargaison de touristes américains, nous réalisons combien nous nous sommes habitués à leur chant atypique. Alors qu’un couple nous rattrapait sur le sentier, un tui a chanté et le touriste s’est arrêté en s’exclamant  : «  What was that  !?  » Le paquebot arrivait de Melbourne et c’était manifestement leur première escale en Nouvelle-Zélande…

Le village d’Oban, au fond de Halfmoon Bay, est à la fois un petit port de pêche et le pôle touristique de l’île, en plus d’être le domicile des 500 habitants de Stewart Island. C’est l’occasion pour nous de trouver un accès Internet (gratuit, à la bibliothèque  !), d’acheter quelque ravitaillement à l’épicerie du village (surtout des produits frais), et de s’offrir un excellent fish and chips au blue cod (à défaut de l’avoir pêché…) Nous repasserons d’ailleurs en bateau dans Halfmoon Bay en sortant du Paterson Inlet, histoire d’acheter encore quelques vivres, et de prendre les dernières prévisions météo, car à la faveur d’un vent calme, nous mettons alors le cap au sud.

Il nous faut faire une bonne dizaine de milles pour atteindre Port Adventure, une baie qui marque le coin sud-est de Stewart Island. Mais comme le vent d’est s’est levé, et que la marée est encore avec nous pour une heure ou deux, nous décidons finalement de poursuivre. Quelques milles plus loin, c’est dans la Lords River que nous trouverons refuge pour quelques jours. Dans ce ria très bien protégé, nous n’aurons même pas besoin de mouiller dans le recoin qui permettrait de résister à toutes les tempêtes (The Nook). Au contraire, par le calme qui règne, nous sommes plus tranquilles au milieu de la rivière, loin des moustiques et des sandflies – d’insupportables gros moucherons qui piquent. Nous ferons ici encore une bonne exploration en kayak, tandis que nos tentatives d’exploration terrestres seront bien vite arrêtées par la densité de la végétation  : nous ne parviendrons jamais à faire le tiers des 700m environ qui nous séparent de la côte sud  ! Nous avons alors changé de mouillage pour nous installer à l’ouvert de la rivière, en face de Red Sand Beach qui porte bien son nom. Mais ici encore, nous n’avons aperçu ni YEP, ni kiwi.

Alors la météo prévoyant une occasion favorable pour progresser vers l’ouest, nous avons encore une fois quitté notre mouillage pour avancer vers Port Pegasus, le grand port naturel situé à l’extrémité sud-ouest de Stewart Island. Il n’est distant que d’une vingtaine de milles, mais étonnamment, le temps y est radicalement différent. Depuis dix jours, alors que nous profitons d’un soleil radieux et d’un vent très mou, le sud-ouest de l’île est balayé par des vents de 40 nœuds, et il y fait couvert et pluvieux. Ainsi en est-il lorsqu’un anticyclone s’installe sur la Nouvelle-Zélande, et que les Alpes du Sud dévient le flux. Nous profitons donc que l’anticyclone actuel s’en aille pour atteindre dans de bonnes conditions le coin le plus magique de l’île. Le plus sauvage et le plus venté aussi  ; d’ailleurs lorsque nous en approchons, les nuages se densifient et il se met à crachiner. Nous entrons dans un autre monde.

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