Le timing est bon : nous jetons l’ancre dans Mercury Cove, et nous sommes le 11 décembre. A peine un ou deux autres bateaux de plaisance et quelques pêcheurs passent la nuit ici, mais d’ici deux semaines, l’endroit grouillera de monde. Tout comme les îles du Hauraki Gulf, celles qui débordent la péninsule du Coromandel sont les destinations les plus prisées par les Aucklanders pour leurs grandes vacances d’été. Mais pour l’instant, nous profitons donc de l’endroit de manière délicieuse et confidentielle. Surpris par la beauté à la fois sauvage et domestiquée de cette île, nous décidons d’y passer une journée supplémentaire. Et le lendemain au réveil, nous admirons cette petite baie paisible et presque complètement fermée, entourée de collines harmonieuses. Et puis soudain, vers midi, nous croyons avoir de la visite.

Difficile, d’abord, de bien distinguer les énergumènes qui se profilent dans l’eau. Des dauphins ? Non, ils ne jouent pas assez. Des baleines ? Mais comment font-elles dans si peu d’eau, elles risquent de s’échouer. Et puis leur aileron fait plutôt penser à des requins. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochent, nous pensons à des orques, mais lorsqu’ils font surface pour respirer, nous ne voyons que du noir, sans les taches blanches si caractéristiques. Un peu comme des globicéphales avec de grands ailerons. Mais les voilà maintenant et la réponse devient évidente : ce sont bien des orques, ils sont juste restés sagement sous l’eau. Ils sont superbes et effrayants, tant ils sont énormes. Ils passent d’abord gentiment non loin de nous pour aller faire un tour dans le fond du mouillage. Et puis quelques minutes plus tard, ils reviennent vers nous, et les choses s’accélèrent. Ils viennent s’amuser autour de Fleur de Sel et notre émerveillement se teinte de crainte. Certains se mettent en plus à accélérer et ne sachant pas ce qu’ils font, nous en sommes quittes pour de bonnes décharges d’adrénaline. Ils sont six, huit, peut-être dix et passent à ras du bateau, sous l’annexe. Nous sommes ébahis et pétrifiés par le spectacle. Et les voilà ensuite qui poursuivent leur route vers la sortie. Ouf, rien de cassé, et nous en avons pris plein les yeux !

Cette après-midi là, nous allons faire un tour à terre, et nous parcourons les pâtures peuplées de moutons et de bœufs. Notre promenade nous emmène jusqu’au sommet du Mt Cook, nom qui commémore le premier européen à parcourir cette côte, ces îles, ces caps et ces baies. Eh oui, le souvenir de James Cook est omniprésent dans ces eaux, comme depuis que nous sommes arrivés dans le Pacifique Sud, d’ailleurs, et nous aurons encore l’occasion de le voir. Le soir même, nous sommes invités à bord du bateau voisin, que convoient trois compères dont l’un fête son anniversaire. Trois vieux loups de mer bien rigolos, avec qui nous passons de bons moments avant qu’eux ne poursuivent rapidement, tandis que nous composons avec l’humeur plutôt paresseuse du vent.

La navigation suivante nous voit longer la côte du Coromandel, et nous faisons une incursion dans la Mercury Bay. C’est là que Cook et les scientifiques embarqués avec lui ont observé le transit de Mercure en 1769. Cette observation de la plus proche des planètes passant devant le soleil a permis à Cook de confirmer avec précision la position de cette baie, afin qu’il puisse établir les cartes les plus exactes possibles, épisode qui comme tant d’autres est raconté dans le menu détail dans son journal de bord. Dans cette baie, nous passons au pied de falaises blanches, qui abritent une énorme grotte au fond de Cathedral Cove, avant de nous frayer un passage entre les cailloux pour regagner la mer ouverte. Et quelques milles plus loin, nous jetons l’ancre à Slipper Island, qui n’a pas du tout la forme d’une pantoufle contrairement à ce que raconte le guide.

Il ne s’agit pour nous que d’une escale sur la route, et de plus l’île est privée donc nous ne débarquons pas sur les terres de cette grande ferme. Lorsque le vent daigne se lever le lendemain, nous poussons encore d’une vingtaine de milles vers l’île suivante – que Cook a nommée Mayor Island en passant. Comme nous continuons à bénéficier d’un superbe temps anticyclonique et que le peu de vent est bien orienté, nous avons décidé de traverser la grande Bay of Plenty en prenant au plus court, sans passer par le grand port de Tauranga situé au fond. Le mouillage est bien plus bucolique à Tuhua, nom maori de l’île, et qui signifie obsidienne. En effet, ce volcan éteint regorge de cette roche, qui était si précieuse avant l’arrivée des Européens, car elle permettait de couper mieux que quoi que ce soit d’autre. L’île était donc sacrée et aujourd’hui encore elle est propriété d’un Trust Maori qui permet aux touristes de venir y camper et randonner pour une modique somme. Le lendemain, nous nous lançons d’ailleurs sur un chemin dans la forêt, qui nous permet d’atteindre le bord du cratère, avant de redescendre pour revenir au pied des pentes, le long de la mer, mais toujours dans une canopée impressionnante. Un dernier petit tour sur la péninsule qui ferme la petite baie où nous sommes mouillés, et puis nous revenons à bord, bien fourbus !

Après un bon repas, une petite sieste, un bain pour nettoyer la coque du bateau, nous repartons en milieu d’après-midi. C’est que nous avons un rendez-vous un peu particulier à honorer. Accompagnés à l’occasion par des dauphins, nous mettons le cap, cinquante milles plus loin, sur White Island – nom donné par Cook à l’île Whakaari, car de loin, un jour brumeux, elle lui semblait blanche. Et pour cause, les couleurs dominantes sur cette île volcanique toujours en activité sont plutôt le jaune et le rose, mais elle émet continuellement fumées et vapeurs qui l’enveloppent d’un nuage blanc ! Pas question, cependant, de visiter l’île seuls, et en fin de matinée, nous devons retrouver sur place le tour-operator qui vient du petit port de Whakatane sur la côte. Cet arrangement nous permet d’une part de ne payer que 40% du plein tarif puisque nous n’avons pas besoin du transport, et d’autre part de ne pas avoir à trouver un endroit où laisser Fleur de Sel. En revanche, les émissions volcaniques sont extrêmement acides, et nous souhaitons exposer le bateau le moins longtemps possible aux fumées qui ne manqueront pas d’attaquer les tissus des tauds et des voiles, les cordages, etc. Nous prévoyons donc d’arriver au petit matin, et de repartir après la visite.

A 11h, la vedette PeeJay V arrive donc avec à son bord une soixantaine de touristes qui sont débarqués en pneumatique, tout comme nous, avec chacun un casque dur et un masque à gaz. Pendant une grosse heure et demie, nous parcourons alors une petite partie de l’île. Des parois escarpées entourent le cratère sur trois côtés, tandis qu’à l’est – où nous nous trouvons – on peut y accéder sans pratiquement faire de montée. Des fumerolles chuintent leurs vapeurs soufrées ici ou là, ailleurs des petits « bains » de boue pétillent de leurs bulles bouillantes, tandis que certains orifices expulsent du soufre jaune. Quelques ruisseaux charrient tout cela sur la pente douce, faisant de ce paysage une palette invraisemblable. Mais le plus fabuleux nous attend un peu plus loin, lorsque nous arrivons au bord du cratère. Légèrement en contrebas, entre les immenses nuages de fumée, on discerne par moments un lac qui emplit plus ou moins le cratère – son pH est inférieur à 0, c’est dire combien il est acide. Et le volcan semble en plus se réveiller quelque peu, puisque quelque jours auparavant il a formé un dôme de magma, que nous ne verrons cependant pas, perdu qu’il est dans les nuées.

Nous revenons à bord éblouis par un tel déchaînement de puissance. Nous nous sentons tous petits (et sales !), et c’est merveilleux d’avoir pu visiter un tel endroit avec Fleur de Sel. Il nous faut cependant songer à repartir, mais comme depuis que nous sommes dans la Bay of Plenty, le vent joue les abonnés absents. C’est donc l’occasion de faire une petite sieste, pour récupérer de la navigation nocturne passée, et qui précède celle à venir. En fin d’après-midi, un petit souffle nous permet enfin de nous déhaler, et nous poursuivons cap à l’est. La météo annoncée devrait nous être favorable pour la suite, et la navigation commence bien puisque malgré le manque d’ardeur du vent, la houle est très douce, ce qui nous permet de bien faire porter les voiles pendant la majeure partie de la nuit. Nous passons alors le premier d’une série de caps aux noms colorés : Cape Runaway. Lors de son premier voyage, Cook y a croisé des pirogues d’indigènes un peu trop belliqueux. Une démonstration d’armes à feu étant devenue nécessaire, le résultat fut une rapide fuite des esquifs et de leurs équipages, ce qui a laissé son nom au cap.

Le cap suivant a un nom nettement moins original, mais il marque une étape importante : c’est le East Cape, le plus à l’est du pays, et là où nous pouvons remettre le cap au sud. La mer y est souvent animée, en raison du courant de marée qui s’y renforce, et du vent qui y souffle souvent de deux directions à la fois. C’est donc parfait que nous puissions le franchir dans de bonnes conditions, au portant et à l’étale. C’est d’ailleurs à peu près le seul moment où nous aurons du vent comme il en faut, grâce au passage d’un petit front chaud. D’habitude on préfère éviter les fronts en passant les caps, particulièrement ceux qui ont une sale renommée, mais là Fleur de Sel s’ébroue enfin joyeusement après une semaine à petite vitesse. Et puis de toutes les manières, quelques milles plus loin, l’excitation est retombée, si bien que nous commençons la descente de la côte est à une allure très modérée, qu’il faut compenser parfois par un petit coup de moteur.

Au petit matin nous approchons enfin du port de Gisborne, lieu du premier débarquement de Cook en Nouvelle-Zélande. Mais le vent fait mine de se lever à l’approche de Poverty Bay – Cook n’y avait pas trouvé de quoi se ravitailler, tandis qu’il avait pu faire carton plein dans la Bay of Plenty, d’où le nom. Et surtout la météo nous incite à poursuivre sans tarder. En effet, le cyclone Evan qui a dévasté les Samoa et les Fidji semble vouloir venir mourir sur la Nouvelle-Zélande. Entre Gisborne et Napier un peu plus loin, nous serions à l’abri d’un éventuel coup de vent, mais c’est l’idée d’être coincés sous 72 heures de pluie pour Noël qui nous séduit moins. Alors même si la trajectoire de l’ex-cyclone est incertaine, dans le doute nous décidons de poursuivre, la météo nous laissant envisager une descente possible sur le Détroit de Cook (encore lui) d’ici peu. Nous nous résignons donc à faire l’impasse sur la ville sympa que semble être Gisborne, et nous poursuivons vers Napier.

Malheureusement le vent de nord-ouest qui nous avait portés jusqu’au Table Cape (qui est effectivement tout plat) nous abandonne le long de la Mahia Peninsula. C’est le problème avec le vent de terre lorsque l’intérieur du pays est aussi montagneux : on dirait parfois que la navigation prend un caractère quelque peu méditerranéen, avec tout ou rien. Moteur en plein cagnard pour longer cette presqu’île. Vu le calme plat, nous en profitons pour prendre le passage à terre de Portland Island, ce qui nous économise plusieurs milles. Nous entrons alors dans la Hawke Bay, longue de près de 50 milles, et l’un des hauts-lieux de la viticulture kiwi ! Il nous faudra toute la nuit, au bon plein par petits airs, pour la remonter jusqu’au port de Napier, le seul abri de la région. Nous mouillons à l’aube dans la rade, préférant entrer dans le port de jour et un peu plus reposés. Nous sommes accueillis au Napier Sailing Club, qui nous permet de prendre une douche, de faire notre lessive, et dont le commodore en personne m’emmène à la station service remplir quelques jerricans de gazole ! Il nous reste alors le temps cette après-midi là pour nous rendre en ville en bus – l’ambiance est vraiment relax et bon enfant, le chauffeur du bus nous fait même un brin de causette !

Napier a été rasée en 1931 par un terrible tremblement de terre de 7,9 sur l’échelle de Richter. La reconstruction lui a permis de gagner une unité architecturale en style Art-Déco, que l’on perçoit encore bien aujourd’hui. Les édifices arborent des motifs aux inspirations locales (maori) et lointaines (espagnoles, mayas), et sont peints de couleurs pastel, ce qui convient particulièrement à cette ville baignée de soleil et dont les collines en arrière-plan trahissent un climat quelque peu aride. Mais le centre-ville n’est pas bien grand et en moins de deux heures, nous avons fait le tour et nous reprenons le bus en sens inverse. Le soir même nous nous offrons un bon dîner dans un restaurant thaï, ce qui nous évite de devoir cuisiner alors que nous sommes bien fatigués et que nous nous apprêtons à repartir le lendemain pour une nouvelle étape qui ne sera pas de tout repos.

A deux titres, cette journée fait donc exception à ce que nous avons pu voir jusqu’ici de la Nouvelle-Zélande, car d’habitude ni la cuisine ni l’architecture ne sont le fort des Kiwis. C’est rassurant, car ce pays est très attachant pour tout le reste et heureusement qu’ils n’ont pas tout ! La cuisine est indubitablement de tradition anglaise, avec ce que ça implique même en dehors des idées reçues. Pourtant, nous avions dégusté un excellent gigot d’agneau chez Bruce et Elizabeth, mais le reste est plutôt assez quelconque, et il faut se rabattre sur les cuisines étrangères, encore que même les sushis ici sont moyens, car ils sont faits sans poisson cru ! Mais ce qui nous a plus surpris, c’est l’architecture que nous avons pu voir jusqu’ici. Au milieu de maisons finalement assez banales, nous voyons de temps en temps une maison ayant du caractère. Mais il n’y a aucune harmonie entre les constructions, tant et si bien que l’ensemble parait malgré tout un peu foutoir. Ce passage à Napier fait donc du bien, même si l’inévitable urbanisation qui a eu lieu en 80 ans tend petit à petit à engloutir les belles cicatrices de cette tragique époque.

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