Il y a mille et un trésors à découvrir le long de la soixantaine de milles qui séparent l’Ile des Pins de Nouméa. Et comme la météo ne semble pas nous donner de signes nous intimant de nous presser à partir pour la Nouvelle-Zélande, nous profitons des conditions idylliques pour traîner en chemin. L’ambiance est un peu à la fin des grandes vacances, et nous en profitons donc encore au maximum pendant les derniers jours de notre séjour calédonien. Notre premier arrêt sera en Baie du Prony, que nous atteignons après une quarantaine de milles de portant dans un lagon animé par un vent juste suffisant pour nous pousser, sans trop nous secouer. En fin de journée, nous franchissons donc la passe qui nous fait entrer dans cette gigantesque baie du sud de la Grande Terre. On y trouve de tout : aussi bien un grand complexe minier où viennent charger les cargos que des parcs naturels qui protègent la flore et la faune terrestres et marines.

Les mouillages ne se comptent presque pas dans la Baie du Prony, et il nous faut faire un choix. Comme il est prévu que le soleil brille le lendemain matin, nous optons pour l’une des petites criques du côté sud de Bonne Anse. En effet, de l’autre côté de la péninsule qui nous abrite se trouve le Cap N’Doua, accessible à pied et qui permet d’embrasser un panorama somptueux. Le lendemain matin, donc, au terme d’une petite promenade en annexe qui nous permet de rejoindre le début du sentier, nous attaquons quelques centaines de mètres de dénivelé dans un paysage qui combine au début forêt dense, humide et sombre, et ensuite maquis « minier » – c’est-à-dire des arbustes et buissons typiques du sud de la Grande-Terre, et qui poussent sur un sol des plus rouges.

Le chemin est donc aussi intéressant que la destination, et on ne nous avait pas menti au sujet de cette dernière. La vue du haut du cap vaut allègrement le petit exercice. Et comme il fait beau, c’est presque tout le lagon sud que nous pouvons admirer. Les multiples îlots et récifs d’un côté avec l’Ile des Pins en toile de fond, la Baie du Prony de l’autre avec ses coins, recoins et encadrées de montagnes, et le Canal Woodin que nous avions embouqué en arrivant en Nouvelle-Calédonie et où nous avions été accueillis par des baleines à bosse. Nous apprenons justement que se trouve ici l’observatoire permettant d’étudier les cétacés. C’est certainement ce que faisaient les gens que nous avions vus 6 semaines auparavant, et il s’agissait certainement même de scientifiques qui améliorent notre compréhension de leurs comportements et leurs migrations.

Avant de redescendre, nos yeux se gavent une nouvelle fois de couleurs : turquoise, bleu dense, rouge, ocre, vert un peu métallique. La mer, la terre et les plantes viennent se marier dans une merveilleuse palette. Et puis une fois de retour à bord, en route encore une fois : nous voulons profiter de chaque moment pour aller découvrir de nouveaux recoins, à commencer par le fond de la baie. Nous remontons presqu’une dizaine de milles jusqu’au bout d’un bras, avant de mouiller dans un décor presque fluvial, et dont certains aspects nous rappellent les rivières brésiliennes ! C’est ici que nous allons trouver la solution à l’un de nos problèmes : nous sommes presque à court d’eau, n’ayant pas réussi à en trouver à l’Ile des Pins. Cela fait près de 5 semaines que nous vivons avec une centaine de litres par semaine à peine et les cuves sont vides. Il nous reste encore de quoi boire, mais pas vraiment assez pour nous laver… Or, se jette non loin le ruisseau des Kaoris, une source d’eau tiède qui a été canalisée dans une petite piscine « japonaise », perdue en pleine nature ! Parfait pour se refaire une beauté.

Nous avons la bougeotte, puisque le lendemain Fleur de Sel change encore de domicile. Adieu la Baie du Prony, que nous sommes heureux d’avoir au moins pu entrevoir. En sortant, nous passons non loin d’une nouvelle source, sous-marine cette fois-ci : l’Aiguille du Prony est un récif affleurant qui remonte verticalement de 30m de fond. Une véritable stalagmite des mers, fait de concrétions coralliennes sur le site de résurgences d’eau douce. Une petite merveille pour la plongée, parait-il, mais nous ne sommes pas équipés et d’autres trésors nous attendent. Nous snobons aussi l’Ilot Casy, assis au milieu de la baie, et nous retrouvons le lagon après quelques virements de bord. L’alizé souffle fraîchement et une fois au débridé, nous traçons juste au vent de l’Ile Ouen, protégés par de multiples récifs. Cette île que nous avons déjà passée deux fois sans nous y attarder mérite d’être explorée, et nous commençons par en faire le tour. Une fois arrivés sous son vent – chose impérative tant le vent souffle maintenant fort, en ce milieu d’après-midi – nous mouillons dans la Baie de la Tortue.

Heidi nous motive alors pour une nouvelle exploration. Infatigables que nous sommes, nous nous lançons à la conquête du somment ! Oh, humble entreprise, puisqu’il y a moins de 300m à faire, mais le soleil commence à décliner. Après avoir trouvé le chemin et nous être débarrassés de deux chiens qui voulaient nous accompagner, nous commençons à prendre de l’altitude, et nous admirons le lagon non pas sous l’éclairage vif du soleil haut dans le ciel, mais avec les tons adoucis de la fin de journée. Le corail ressort moins, mais la vue n’en est pas moins belle, puisque le rouge de la terre est amplifié par la lumière dorée. Nous admirons ici encore les îlots et les récifs se perdant presque à l’infini dans cet immense lagon sud.

Départ tôt le lendemain, même si le vent joue aux abonnés absents. C’est lundi, et nous nous étions déjà dit que ce serait bien d’être à Nouméa pour le début de la semaine, histoire d’avoir le temps de faire tout ce que nous devons y faire. Seulement, nous avons encore envie d’en profiter… Une petite journée supplémentaire, vu que le temps est de la partie. Nous bifurquons donc en route vers l’ilot Amédée, connu surtout pour son phare. Cette tour métallique a été fabriquée en France sous Napoléon III, transportée en pièces détachées et montée sur place en quelques mois. Elle avait pour but de baliser la Passe Boulari, toute proche, car le commerce naissant avec la Nouvelle-Calédonie était sévèrement freiné par les dangers du lagon et d’ailleurs les épaves ne se comptent plus. A peine arrivés sur place, et alors que l’alizé souffle maintenant avec puissance, nous débarquons pour aller admirer la tour blanche dont on voit le faisceau dans tout le lagon sud-ouest par temps clair. Du joli ouvrage, et après l’ascension de l’interminable escalier en colimaçon qui nous permet de rejoindre la plateforme supérieure, un joli point de vue. Lagon, corail, brisants sur les récifs, on connait la rengaine et pourtant on en redemande !

Une fois descendus, et après avoir aperçu quelques tricots rayés se frayant leur chemin sinueux à terre, nous retournons à bord pour faire encore un petit snorkeling, le dernier pensons-nous. Malgré le vent qui agite l’eau et la visibilité médiocre, nous apercevons sous l’eau quantité de nasons de taille plus que fortement repectable et autres poissons comme ce poisson scorpion que Heidi aperçoit fugitivement avant qu’il ne se cache furtivement. Pendant ce temps, j’admire de belles tortues absolument pas farouches. C’est l’intérêt des réserves naturelles, qui assurent en plus de la protection des espèces, un formidable spectacle ! Allez, cette fois-ci, nous l’avons décidé, nous « rentrons ». Cap au nord, au portant, et Fleur de Sel nous amène à Nouméa telle une fusée. Nous sommes partis en toute fin d’après-midi si bien que nous arrivons malgré tout de nuit, et nous mouillons dans le nord de la Petite Rade.

Peu après le réveil, nous avons la visite d’un bateau du Port Autonome, qui nous informe (même si nous le savions déjà) que nous sommes hors de la zone de mouillage. Cela dit, les marinas sont chroniquement pleines, et il est impossible de trouver une place dans les zones de mouillage autorisées… Nous temporisons, ce qui nous permet de faire nos courses chez le shipchandler de Nouville-Plaisance, et puis miracle ! Port Moselle peut déjà nous proposer une place à quai ! Nous sautons sur l’occasion, d’autant que cette fois-ci notre réservoir d’eau est bel et bien sec. Eau et électricité à volonté, les ascètes que nous sommes à ce sujet deviennent alors épicuriens… Lessives, nettoyages du réservoir, des sols, de la cuisine, du pont, de l’annexe, tout y passe au fil des jours !

Le séjour à Nouméa s’articule autour de ces tâches ménagères et de l’entretien habituel, mais nous finissons aussi de préparer Fleur de Sel pour les navigations exigeantes qui l’attendent. Il faut enfin faire remplir la bouteille de gaz, et nous en profitons pour acheter de la mousse pour refaire le siège de la table à carte ainsi que des coussins. Et il y a l’avitaillement à faire, ce pour quoi Julien nous apporte une aide précieuse. Connaissance de connaissance, nous avons pris contact et il vient nous aider avec sa voiture pour faire le tour des supermarchés afin de faire un stock qui l’a peut-être un peu effrayé. Même si la vie est chère, les taux de changes néo-zélandais et australiens font que les provisions ne seront certainement pas bon marché par la suite non plus, et nous trouvons ici des produits que nous ne reverrons pas avant la Réunion, dans un an environ ! Mais Julien a un cœur en or et à la corvée de caddie, il ajoute sa touche à lui, puisqu’il en profite pour nous faire découvrir la ville, nous conduisant d’abord à Montravel, une colline d’où l’on domine toute la péninsule sur laquelle est bâtie Nouméa, et ensuite le long des baies qui la bordent. Au final, cette après-midi qui ne s’annonçait pas forcément comme passionnante aura été très sympa !

Nous rencontrons aussi Juliet, dont on nous avait également donné les coordonnées, et qui s’est chargée de réceptionner notre courrier. Merci beaucoup, car nous avons ainsi récupéré 9 mois de documents divers (assurances, banques, etc.) ! Et puis nous faisons aussi connaissance avec nos voisins de ponton américains, Priscilla et Don, de Chattauqua, qui nous présentent leurs amis d’en face, Ellen et Ed, de Entre-Acte. Ensemble, nous passons une soirée hilarante à bord, puisque ces bourlingueurs qui n’en sont pas à leurs débuts nous racontent histoires après histoires, et notamment leurs découvertes culturelles au Cap d’Agde et aux Canaries, à savoir les plages nudistes !!! Du grand sport pour américains habituellement puritains et raconté de manière à dérider même les plus sérieux…

On ne s’embête pas à Nouméa, et nous allons encore visiter le superbe Aquarium des Lagons où nous retrouvons beaucoup de vieux amis, mais où nous faisons aussi connaissance avec les coraux phosphorescents et avec les extraordinaires nautiles. Seulement nous avons d’autres idées derrière la tête, et notamment le fait de vouloir traverser dès que possible vers la Nouvelle-Zélande. Ah oui, mais on ne contrôle pas la météo… Et en ce moment, elle n’est pas propice du tout à nous laisser passer, mais alors pas propice du tout du tout. Des dépressions se forment les unes après les autres sur la Mer de Tasman – certaines déchaînant des vents de 50 à 60 nœuds 24 heures à peine après avoir vu le jour ! Et comme rejoindre la Nouvelle-Zélande n’est pas une entreprise à prendre à la légère, nous sommes épaulés par Tomtom pour analyser les cartes, les fichiers gribs et les bulletins. Résultat : rien ! Même pas l’ombre d’une ouverture pendant des jours.

Mais vient un moment où nous entrevoyons le bout du tunnel, et dans notre impatience, nous nous empressons de faire nos formalités de départ auprès des autorités, pendant que nous terminons les derniers préparatifs. Et puis au moment de partir, la bulle se dégonfle, une nouvelle dépression doit se former non pas dans le sud ce qui risque de nous faire un sacré comité d’accueil, mais là juste à côté de nous, ce qui nous assurerait un comité de départ musclé. La décision est difficile à prendre : ou bien nous restons à Nouméa, ce qui alourdit la facture de la marina (et de toutes les manières nous sommes sur le point d’être expulsés car il faut laisser la place aux nouveaux arrivants), ou bien nous quittons Nouméa, mais il faudra vraiment que nous partions après la dépression, car nous serons un peu clandestins entre-temps !

Eh oui, c’est au moment où nous vous avions parlé des formalités à faire – article dans lequel nous avions insisté sur notre volonté d’être le plus en règle possible – que nous « fraudons » en restant en fait en Nouvelle-Calédonie après avoir fait notre sortie… Nous passons une nuit à Kuendu, non loin de la ville, mais une baie qui nous semble finalement un peu quelconque, et puis nous venons ensuite mouiller dans la Baie des Citrons, en face du cœur branché de la ville. Le mouillage est un peu agité, mais finalement moins désagréable que la Baie de l’Orphelinat surchargée. Et c’est l’occasion pour nous de compléter notre avitaillement en produits frais. Etant donné que les Néo-Zélandais nous jetteront tout à note arrivée chez eux, nous avions calculé juste pour une quinzaine de jours, mais certainement pas pour une grosse semaine d’attente supplémentaire, voire plus…

Finalement, notre décision est prise, nous rejoindrons l’Ile des Pins par le chemin des écoliers, en vadrouillant dans le lagon sud pendant que nous attendons. Nous voulions y aller et nous n’en avions pas eu le temps, c’est l’occasion ! Nous profitons donc de quelques jours de tropiques supplémentaires, en commençant sur l’Ilot Ua. Nous sommes à vingt milles dans le sud de la Grande-Terre, un peu au milieu de nulle part ! Seuls quelques autres îlots comme le nôtre nous entourent, ainsi que le grand récif qui nous protège de la houle. Les oiseaux sont plus nombreux dans ce petit coin idyllique, qui est cependant également peuplé de catamarans de charter dans la nuit du samedi au dimanche. Mais en semaine, nous sommes seuls ou presque, de même qu’à l’Ilot Kouaré où nous passons aussi une nuit. Sur le sable, nous voyons les tricots rayés tracer leurs S en se déplaçant, et nous évitons soigneusement ces serpents amphibies qui bien que pas du tout agressifs sont malgré tout plus venimeux que les cobras !

Après quelques jours passés à se détendre dans une atmosphère nettement plus agréable que celle de la ville (mais sans connexion internet qui nous permet de suivre l’évolution de la météo), nous nous remettons en route. Un petit passage rapide à l’Ilot Koko, tout au sud du lagon – nous débarquons pour admirer les noddis et les fous, et c’est seulement alors qu’on peut lire un petit panneau stipulant que le débarquement est fortement découragé – et hop nous nous remettons en route vers l’est. La baie de Kuto, que nous commençons à bien connaître, nous attend, et nous pouvons sans crainte y arriver de nuit. Mais dès le lendemain matin il nous faut changer d’abri et rejoindre la Baie de Kanuméra, située juste de l’autre côté de l’isthme. Le coup de vent qui nous bloque ici passera finalement très près et rendra la Baie de Kuto trop agitée.

Nous voilà maintenant à la croisée des chemins. Soit la météo se décide ensuite à nous offrir une fenêtre, soit il nous faudra retourner à Nouméa, pour annuler notre départ (en faisant croire que nous avons du faire demi-tour). Rien n’étant ni blanc ni noir, les prévisions nous laissent entrevoir une fenêtre qui n’a rien de la grande baie vitrée, mais plutôt du petit hublot ou du vasistas modeste. Après avoir beaucoup analysé la donne, et épaulés par Tomtom déjà en Nouvelle-Zélande, nous optons finalement pour le départ, mais il faudra déjà s’élancer dans la fin du coup de vent pour ne pas perdre de temps. Vendu, nous passons donc les dernières heures à préparer Fleur de Sel pour le poste de combat. Ca sera sportif, mais il y a la promesse d’y aller, de mettre un terme à des semaines d’attente (même si nous avons su bien nous occuper pendant ce temps), et au bout nous attend le pays des antipodes !

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