Neiafu a beau être la deuxième agglomération des Tonga, ce n’est guère plus qu’un gros village, et en son centre tout tourne autour du tourisme. Pour les « yachties », qui peuvent y trouver certains services qui leur sont utiles, mais plus généralement à l’attention de tous les touristes, qui viennent surtout ici pour voir les baleines. Mais mis à part ces tours-opérators qui auraient pu être les mêmes qu’au Brésil, qu’en Mer Rouge ou qu’à Hawaï, il n’y a pas grand chose d’autre que des maisonnettes plutôt rafistolées. Peu de choses nous retiennent donc en ville une fois qu’on a fait quelques courses de première nécessité, passé une dernière soirée avec nos amis de Taurus et lu nos emails. Nous ne pourrons pas aller très loin, puisque les Vava’u sont un groupe d’îles très compact ! Mais fidèles à nous-même, nous voici en route pour le bout du monde. Enfin, le bout des Vava’u…

Peu de fond, peu de repères, et des brisants au loin : il faut soigner sa navigation, et vive le GPS !

Peu de fond, peu de repères, et des brisants au loin : il faut soigner sa navigation, et vive le GPS !

Alternant voile et moteur pour slalomer entre les îles, parfois face au vent de sud, nous atteignons une passe sinueuse et dépourvue de tout balisage. C’est le seul moyen d’atteindre l’est de l’archipel et heureusement on y voit suffisamment pour distinguer à peu près là où il faut passer. Vive le GPS, parce que sans lui, trouver l’entrée aurait été une autre paire de manches ! Passée cette barrière, nous sommes dans une zone un peu plus exposée et moins fréquentée, c’est ce qui nous plait. Quelques milles plus loin, nous mouillons devant l’île de Kenutu, et nous y sommes malgré tout quatre bateaux à l’ancre. Fleur de Sel va alors passer deux nuits sous le vent de cette île à la végétation dense et qui n’est qu’un maillon d’une chaîne d’îles orientées Nord-Sud.

Au cours d’une bonne promenade le lendemain, nous ne trouvons pas le chemin pour grimper vers la côte au vent, mais nous parvenons au pied des falaises tout de même en longeant la plage d’un côté et de l’autre (à basse mer, car sinon l’eau vient lécher les pieds des arbres et il ne reste plus grand chose comme sable pour marcher !) Bien que le vent ne soit pas démentiel, la mer vient briser avec fracas aussi bien sur les promontoires rocheux de l’île que sur les récifs qui l’unissent à ses voisines. Le spectacle est superbe, aussi bien côté mer que côté terre, où la forme déchiquetée de l’île calcaire trahit son histoire de récif corallien surélevé. Mais à marée haute, qui a heureusement lieu le matin et le soir au moment où nous y sommes, la houle passe par dessus les récifs, et on ne dort bien qu’en milieu de nuit.

La houle d'est qui vient frapper sur Kenutu a façonné de splendides paysages...

La houle d'est qui vient frapper sur Kenutu a façonné de splendides paysages...

Et comme la météo semble quelque peu incertaine pour les jours à venir, nous nous rabattons vers un mouillage plus protégé, situé en deçà de la fameuse passe sinueuse. A l’approche de la baie de Tapana, nous nous trouvons bord à bord avec Waiora, bateau néo-zélandais que nous avons rencontré en arrivant aux Vava’u. Pendant les quelques jours que nous passerons là, à attendre une hypothétique rotation du vent, ou éventuellement de la pluie, nous passerons plusieurs soirées chaleureuses ensemble, à écouter leurs histoires de bourlingueurs, à parler de la Nouvelle-Zélande qui n’est plus très loin maintenant, ou à rire avec leur adorable petite fille Kaya – une perle qui fait preuve d’une incroyable maturité du haut de ses onze ans. On en profite aussi pour faire quelques travaux à bord. Amélioration de la menuiserie du carré en y ajoutant quelques boulons, recollage des couverts à l’époxy armé au fil de fer inox – eh oui, les cuillers, les couteaux et les fourchettes, pourtant spécialement pour usage marin, n’ont pas survécu à deux ans d’utilisation quotidienne…

Le mauvais temps semble se jouer de nous, le vent joue les filles de l’air et la pluie préfère sécher. Comme le snorkeling n’a rien d’extraordinaire, même si c’est un peu mieux qu’à Kenutu, la bougeotte nous reprend. Nous repartons au bout du monde, mais à Hunga cette fois-ci, tout à l’ouest. Il s’agit d’un lagon quasi-fermé, auquel on accède par une passe étroite qui permet de rentrer dans l’ancien cratère inondé. Oh ça n’est pas du tout aussi serré qu’à Puerto Hoppner, à l’Ile des Etats, mais tout de même. Le principal problème, comme dans d’autres baies des Vava’u, c’est de réussir à mouiller lorsque les fonds sont quasiment partout de 40m, parfois plus. Nous trouvons une profondeur un peu moindre sur une pente de sable, mais il ne faut pas que le vent tourne. Surtout, cette fois-ci, ça semble bon : la météo nous promet un bon coup de vent, et il faut donc bien s’assurer que nous ne déraperons pas. D’autant qu’il doit pleuvoir et nous toilons donc Fleur de Sel de tous ses tauds récupérateurs, afin de collecter l’eau de pluie. Ca va donc sérieusement tirer sur l’ancre !

C’est le moment que choisit notre GPS fixe pour faire des siennes. Cela fait plusieurs fois qu’il n’arrive plus à nous donner la position, mais il avait toujours fini par re-fonctionner. Oh, pour la navigation ce n’est pas si terrible, nous avons des GPS portables, nous pouvons faire la navigation à vue ou au sextant, là n’est pas le souci. Ce qui nous gène le plus, paradoxalement, c’est que nous sommes privés d’alarme de mouillage – un outil drôlement pratique dont nous nous servons systématiquement. Vu les 35 nœuds annoncés, nous dormirions bien mieux en étant prévenus si le bateau dérape, et nous nous attaquons donc au problème qui semble venir du câble d’antenne. Après quelques tests avec un câble de VHF, il semble qu’il nous sera possible de réparer avec un peu de soudure et de silicone. Le plus difficile, au final, aura été de repasser le câble, mais le soir même, hourra ça fonctionne ! Ca tombe bien, car dès le lendemain matin, les prévisions de vent avaient raison : c’est plutôt décoiffant, et nombreux sont les bateaux, à la VHF, qui sont un peu nerveux. Pas que les bateaux, d’ailleurs, puisque nous entendons le désespoir d’un local : « Mais avec ce vent là, les bananes vont s’envoler ! » Heureusement, toujours à la VHF, il y a Baker, qui nous fait un topo météo deux fois par jour pour l’occasion, avec commentaire des photos satellite, des cartes, des prévisions de modèles, etc. Même pas besoin de prendre des fichiers météo par satellite, c’est parfait. En revanche, s’il est une chose sur laquelle tout le monde s’est trompé, c’est à propos de la pluie : nous n’en avons eu que peu, le plus gros étant passé plus au nord. Mais heureusement, vu la surface des tauds que nous pouvons maintenant déployer, cela nous a néanmoins collecté une centaine de litres. Pas assez pour la prochaine traversée, mais c’est toujours ça.

La superbe pirogue de Vaha, qui remonte au vent bien mieux que n'importe quel pneumatique

La superbe pirogue de Vaha, qui remonte au vent bien mieux que n'importe quel pneumatique

A Hunga, Vaha est venu nous saluer en pirogue à balancier chaque jour, ce qui fut un plaisir car c’est à peu près le seul local avec lequel nous avons eu un contact intéressant. Vu le nombre de bateaux qu’il y a aux Vava’u, ce n’est pas étonnant que les Tongiens cherchent à vivre leur vie sans se soucier des « yachties ». Mais comme Vaha est revenu le lendemain de sa première visite avec des bananes et des papayes comme il nous l’avait proposé, nous l’avons invité à prendre le café à bord. Le lendemain il nous apportait des citrons et nous lui avons offert du corned-beef en échange. Nous ayant expliqué qu’il cherchait une ancre pour remplacer celle de son bateau de pêche, perdue coincée dans un fond rocheux, nous décidons de lui donner l’une des nôtres qui ne nous sert pas, est trop petite et bien rouillée. Après un peu de décapage, elle lui sera bien utile, comme il nous le fait comprendre. En échange, nous obtiendrons un tapa fabriqué par sa femme (du tissu à base d’écorce frappée), et des pendentifs sculptés en os. Ce que nous a raconté Vaha lorsqu’il venait prendre le café chaque jour, c’est que les habitants du village passent leur temps à pêcher les concombres de mer qui abondent par ici. Ils sont rassemblés sur le quai, transportés à Neiafu où ils sont bouillis et séchés, avant d’être expédiés vers la Chine. Ca fait vivre tout le village et nous comprenons enfin la frénésie de pêche à pied qui anime la baie à chaque marée basse.

En débarquant dans le village, nous sommes horrifiés de constater que les habitants vivent sous des bâches sur le quai, mais il s’agit en fait de campements provisoires pour être plus proches de l’eau, en vue de la fameuse pêche ! Les maisons dans le village ne sont pas reluisantes, mais c’est déjà nettement mieux que ce qui ressemblait au pire bidonville jamais vu. Vaha nous a aussi indiqué où aller plonger, juste en dehors de la passe, et le paysage sous-marin de canyons de coraux est si superbe que nous y retournerons une seconde fois. La seule frustration que nous avons, c’est de ne pas encore avoir vu de baleine alors que tout le monde autour de nous se vante d’en avoir vu tourner autour de son bateau au mouillage, d’avoir nagé avec une mère et son baleineau, d’en avoir entendu en plongée, etc.

Mais le temps passe, et une fois le calme revenu nous remettons le cap vers Neiafu, après notre dizaine de jours de vadrouille dans les îles. Nous y avons rendez-vous avec nos amis de Kind of Blue, et puis nous allons préparer Fleur de Sel pour la suite du voyage. La soirée de retrouvailles avec Chris et Dana, ainsi que quelques autres, se poursuit autour d’une, deux, n bières et nous aurons bien besoin du lendemain pour rattraper notre retard de sommeil. Pendant que nous sommes en ville, nous essayons de faire les nombreuses choses qu’il nous faut faire sur Internet, mais il faut l’avouer : malgré le développement touristique important des Vava’u, la connexion Internet est ici la pire que nous ayons encore rencontrée de tout notre voyage. C’est lent, peu fiable et souvent frustrant, mais c’est ainsi ! Nous faisons aussi quelques courses, ce qu’il nous faut pour les prochains jours, mais pas trop non plus car entre les îles du Pacifique, il y a souvent la quarantaine à passer et on nous jettera les produits frais s’il nous en reste.

C'est dimanche !

C'est dimanche !

Nous passons le week-end à Neiafu et autant le samedi il y a encore un peu d’activité, autant le dimanche est vraiment calme. Mis à part la messe bien-sûr ! Car il y a ici aussi de très nombreuses églises de toutes dénominations, et la journée est consacrée au service religieux et au repas qui s’ensuit. Nous nous rendons donc à la grande église catholique blanche qui surplombe tout le port car c’est là, parait-il, qu’on entend les plus beaux chants religieux de Polynésie. Nous nous permettons de nuancer ce jugement, car si l’assemblée chante effectivement à merveille, nous sommes en revanche stupéfaits des chants en question. La polyphonie est très polynésienne, comme ce que nous avons entendu auparavant, tandis qu’il y a peu de rythmique et que les harmoniques sont décidément très occidentales. A peu d’exceptions près, on aurait pu penser à des chants de chez nous, très beaux certes (bien qu’incompréhensible car en tongien), mais un peu décevant car peu exotiques. Visiblement, ceux qui pensent avoir entendu les meilleurs chants ici n’ont pas été à Rapa – mais combien ont la chance comme nous d’avoir pu nous y rendre ?

A la sortie de l’église, nous tombons sur Lily, australienne bourlingueuse d’origine chinoise avec qui nous engageons la conversation. Et de fil en aiguille, nous nous retrouvons à aller avec elle à une « Tongan feast » (traduire four polynésien). Nous y dégustons non seulement de bons poissons cuits dans un four creusé dans le sol à la façon polynésienne, mais nous goûtons aussi au kava – cette boisson euphorisante et presque narcotique, bien que non addictive, qui est l’objet central de toutes les cérémonies traditionnelles dans le Pacifique Sud-Ouest. Pour notre part, nous ne trouvons vraiment pas ça bon ! Et puis on a l’impression d’avoir eu une anesthésie locale à la langue… Heureusement, le dessert n’est pas à la fraise, sinon on se serait vraiment cru chez le dentiste ! Nous rencontrons, lors de ce repas, tout un groupe de touristes australiens, venus de Sydney pour voir les baleines. Comme toujours, ils sont stupéfaits d’apprendre ce que nous faisons : avec un si petit bateau, venus depuis la France, sur un aussi grand océan ? Mais vous êtes fous ! Allez, et puis pour digérer un peu tout ça, accompagnés de Lily, nous enchaînons avec l’escalade du Mt Talau, une grosse colline du haut de laquelle on a plusieurs points de vue très agréables sur les Vava’u – surtout à la lumière déclinante de fin d’après-midi. Et puis nous passerons encore la soirée avec Lily, à discuter de tout et de rien, et surtout des différences et similitudes entre la Chine et l’Europe. C’était une rencontre inhabituelle pour nous et très rafraîchissante ! En tout cas, pour un dimanche à Neiafu, nous avons eu une journée bien remplie !

Evidemment, depuis que nous sommes arrivés à Neiafu, il fait très beau – c’était parfait pour admirer la vue du haut du Mt Talau – et la température est remontée d’un cran. En plus les nuits dans le havre naturel le plus protégé du Pacifique sont vraiment sans vent, alors on est parfois à court d’air. Mais n’exagérons pas non plus, il y a ceci de surprenant qu’en ayant fait 300 milles vers le sud, on trouve aux Tonga un climat bien plus agréable qu’aux Samoa. Dans ces dernières, le temps est le plus souvent bien chaud et très humide (et pourtant c’est la saison sèche !), tandis que depuis que nous sommes aux Vava’u la pluie est très rare et les températures la nuit sont même presque fraîches. L’océan est lui-même passé de 28° à 25° et il nous arrive même d’avoir froid en faisant du snorkeling !

Les oiseaux sont indénombrables à Maninita

Les oiseaux sont indénombrables à Maninita

Avant de partir, il nous faut faire un double plein : d’eau d’abord, ce qui permet de dessaler Fleur de Sel et de remplir son réservoir resté désespérément sec ou presque depuis un mois. Et puis le lendemain, après avoir fait nos formalités de départ auprès de l’immigration et du Port Captain (mais avant d’obtenir la clearance des douanes), nous pouvons faire le plein de gazole détaxé. Formidable, nous en profitons pour remplir tous nos jerrycans, car il est bien meilleur marché ici que tout ce que nous trouverons par la suite. Dans la foulée, nous larguons les amarres du quai où était venu le camion-citerne, et nous parcourons pour la quatrième et dernière fois le chenal de Neiafu.

Normalement, ayant fait les formalités de sortie du pays en ce mercredi, nous devrions prendre la mer immédiatement. Mais la météo ne deviendra optimale qu’à partir de vendredi. Nous n’avions juste plus envie d’attendre à Neiafu, et de toutes les manières les douanes tongiennes se fichent un peu de ce que l’on fait en dehors du port. Nous visons donc Maninita, l’îlot le plus au sud des Vava’u, dans une zone où nous ne sommes pas encore allés. Et sur la route nous croisons maman baleine et son baleineau, enfin ! A l’arrivée dans ce mouillage très étroit (on mouille une ancre arrière pour immobiliser le bateau), nous allons finir de faire un peu de cuisine en vue de la traversée, nettoyer la coque, faire encore un snorkeling très sympa, et nous promener à terre, où nichent un grand nombre d’oiseaux. A marée haute, les vagues passent par-dessus le récif, alors question sommeil ce n’est pas la panacée, mais nous profitons bien ici de notre dernière escale tongienne. Et après une journée de calme plat le jeudi, nous prenons la mer le vendredi matin. En route pour où ? C’est toute la question que nous nous posons depuis des semaines…

1 commentaire

  1. François JULIENNE écrit :

    Que de merveilleuses descriptions à faire rêver les français de France qui vont de La Trinité à La Teignouse. C’est toujours la même chose et le même paysage.
    En lisant chaque jour le message indiquant la position de Fleur de Sel, je suis impressionné par votre optimisme et plus encore par celui de votre baromètre qui indique chaque fois 1013 hpa et tendance + 1 hpa pendant les 3 dernières heures. A ce rythme là, l’anticyclone va gonfler. Mais Non! le lendemain c’est la même rengaine. J’en conclus que la pression monte pendant la journée et redescend la nuit. Ma supposition est-elle correcte? Alors, bon vent pour la suite de l’expédition.
    BP.

    23 août 2012, 8 h 43 min

Nous serions heureux d'avoir votre commentaire !

*