Une fois absorbé le traumatisme de la journée volée, nous voici donc amarrés au ponton. Eh oui, dans une vraie marina, car le port d’Apia a installé de belles infrastructures dans l’endroit le plus protégé de la baie. Quel confort que de pouvoir avoir de l’eau à volonté ! Sans parler de ne pas se restreindre sur l’utilisation de l’ordinateur pour ne pas décharger les batteries… Nous goûtons évidemment les plaisirs du mouillage forain, surtout dans les lieux magiques où nous avons la chance de naviguer, mais une fois de temps en temps, qu’il est agréable de pouvoir descendre à terre pour un oui ou pour un non, sans prendre l’annexe que l’on doit toujours laisser dans un endroit que l’on espère sûr.

Dans un premier temps, cependant, nous sommes cantonnés à bord, puisqu’on attend les officiels. Dans l’ordre, nous verrons passer la santé, la quarantaine (biosécurité), les douanes et l’immigration. A la fin de la matinée, les papiers sont faits et le thazard dépecé. C’est parfait ! Et dire que nos voisins japonais ont visiblement attendu 2 jours que les douanes et l’immigration passent… Le plus drôle, dans l’histoire, c’est que tous portent le lavalava, aussi bien les hommes de la santé et de la douane que les femmes de la quarantaine et de l’immigration. Le lavalava, c’est le costume national : il nous rappelle un peu le paréo polynésien, mais est porté seulement à la taille. Pour l’usage informel, il peut être en coton comme le paréo, mais pour l’usage plus formel – et notamment pour les uniformes – il est dans un tissu similaire à celui de nos costumes masculins ou tailleurs feminins. En ville, nous verrons que la plupart des employés de bureau ou fonctionnaires portent le lavalava avec une chemisette d’uniforme, mais certains hommes d’affaires le portent conjointement avec un veston dans le même tissu soigné : effet classe exotique garanti !

Le centre-ville d'Apia, avec la tour de l'horloge, les quelques bâtiments officiels et un bus kitsch

Le centre-ville d'Apia, avec la tour de l'horloge, les quelques bâtiments officiels et un bus kitsch

Dès le vendredi après-midi, en effet, nous profitons de la fin de la semaine pour faire un tour en ville. Il semble y avoir beaucoup de travaux partout. La cathédrale catholique, signalée dans les instructions nautiques comme étant un amer incontournable du front de mer était invisible. Et pour cause : elle a été démolie et est en reconstruction. Le marché de produits frais est sur le point de subir le même sort : il était en démolition et nous avons été acheter nos fruits et légumes dans les étals éparpillés un peu plus loin. En fin de journée, Apia semble être une ville bouillonnante alors que chacun semble se précipiter vers le bus qui le ramènera dans son village. Car il ne faudrait pas se faire une idée des Samoa sur sa seule capitale.

Avec ses 40’000 habitants, Apia est une ville de bonne taille qui embrasse la modernité à bras ouverts, à en juger par les publicités pour les opérateurs mobiles, les nouveaux immeubles et centres commerciaux ou encore les supermarchés bien achalandés en produits en tous genres. Mais nous avons succombé au syndrôme du tour de l’île – et compte tenu de la taille d’Upolu, cela veut dire louer une voiture – ce qui nous a permis de découvrir les facettes complémentaires de la société samoane. La majorité de la population est rurale, habite dans les multiples villages qui se trouvent principalement non loin du littoral. Les habitations, les fale, sont des structures à grands toits traditionnellement ovales et en feuillages – mais aujourd’hui fréquemment aussi rectangulaires et en dur – soutenus par un multitude de colonnes en bois – ou en béton. C’est dans ces grandes « cases collectives » ouvertes que l’on aperçoit le mobilier des familles, qui viennent les protéger par des auvents lorsqu’il pleut. Le mode de vie traditionnel est connu sous le nom de Fa’a Samoa, la « manière Samoane ». Et il convient de ne pas oublier que si la Polynésie Française a été peuplée à partir du III° siècle environ, Hawaii au IX° siècle, et la Nouvelle-Zélande et l’Ile de Pâques au XIII° siècle, c’est des Samoa et des Tonga que ce mouvement de colonisation est parti. Les premiers arrivants dans ces îles sont arrivés il y a trois millénaires déjà, et c’est donc avec raison que les Samoa se considèrent comme « le berceau de la Polynésie ».

Mais les choses ont changé depuis l’arrivée des Européens, et particulièrement les missionnaires. Les structures les plus frappantes, dans les villages, sont les églises. Là où nos villages traditionnels étaient bâtis autour d’une église, ce sont deux, trois, souvent quatre églises que l’on remarque dans chaque village samoan. Les mormons, les méthodistes, et de multiples autres dénominations protestantes viennent s’ajouter à une minorité catholique. Mais quelque soit leur croyance, une chose est certaine, les Samoans ont un mode de vie très marqué par la religion et autant le service religieux que le repos dominical sont des institutions très respectées. Chaque soir, même, la prière est sonnée par un gong et les touristes doivent attendre qu’elle soit terminée un quart d’heure plus tard avant de vaquer à leurs occupations. Quant aux églises elles-même, leur taille et leur décoration contraste singulièrement avec la relative simplicité des maisons. On est quelque peu stupéfaits d’imaginer la collecte de fonds nécessaire à leur édification dans ce pays plutôt pauvre. Et pourtant, régulièrement sur la route nous en verrons de nouvelles en construction !

Les pittoresques tas de cocos au bord de la route

Les pittoresques tas de cocos au bord de la route

Au cours de nos deux journées en voiture, l’une des autres choses que nous remarquerons, c’est l’ampleur de l’aide internationale, du moins par rapport à l’économie Samoane. Le pays est indépendant depuis 1962 après avoir été sous tutelle allemande puis néo-zélandaise – tandis que les îles orientales de l’archipel sont toujours américaines. Depuis, il fait son chemin seul, mais ses seules ressources sont d’ordre agricole : le coprah et d’autres produits dérivés de la coco, ainsi que le jus de noni. Quant au tourisme, il y a bien quelques resorts, mais c’est loin d’être massif – heureusement ! Que ce soit à Apia ou dans les villages autour d’Upolu, on remarque donc régulièrement des mentions « Canada Fund », « Proudly sponsored by NZ », « Donated by Australia » ou encore « Sponsored by Japan ». Sans oublier ici ou là un drapeau chinois et même européen. Ce qu’il est intéressant de noter c’est que les japonais ont surtout l’air de construire des écoles, les européens des installations sanitaires et de traitement des eaux, et les australiens de financer les forces de l’ordre. De là à en déduire que le Japon tient à l’éducation, l’Europe à la qualité de la vie et que l’Australie serait un état fortement réglementé, peut-être qu’on extrapole un peu trop. Peut-être pas tant que ça…

Plusieurs endroits nous plaisent particulièrement sur ‘Upolu, à commencer par la côte nord-est, près de Fagaloa Bay. Contrairement au reste de l’île où les montagnes centrales viennent se jeter en pentes douces vers la mer, cette côte est très accidentée et une série de sommets jouxtent la côte. En revanche, l’accès n’y est pas facile, car les routes deviennent assez hasardeuses, si bien qu’il nous faut par deux fois faire demi-tour, faute de conduire un 4×4. Les pointes est et ouest sont également jolies, la première avec un chapelet d’îlots plus petits à quelques encâblures du rivage, qu’un récif protège de la houle. De la seconde, on voit les îles de Manono et Apolima qui obstruent le détroit d’Apolima. Au-delà, c’est la grande île de Savai’i, perdue dans les nuages. En de nombreux endroits, nous remarquons la végétation luxuriante et les beaux arbres. Les oiseaux ne s’y trompent pas, et si l’avifaune marine ne semble pas très développée (sans doute les oiseaux manquent-ils d’habitat sur le littoral), au contraire les oiseaux terrestres sont superbes. On a ainsi remarqué plusieurs cardinaux rouges et noirs, qui virevoltent dans les sous-bois. Sur les routes, on a souvent vu un petit oiseau à long bec, trappu et courbé traverser en courant sans véritablement réussir à s’envoler : marrant !

Vailima, la jolie mansion coloniale de la famille Stevenson

Vailima, la jolie mansion coloniale de la famille Stevenson

Impossible enfin de parler des Samoa, d’Apia, sans mentionner Stevenson. Vous savez, Robert Louis Stevenson, auteur de Dr. Jekyll et Mr. Hyde, ou de L’Ile au Trésor. De l’Ecosse aux Samoa, nous faisons honneur à cette noble famille de bâtisseurs de phares. Pourtant, RLS n’a pas suivi les traces de ses ancêtres, car sa santé était bien trop fragile pour aller braver les tempêtes de l’Atlantique Nord. Et c’est ainsi qu’il s’est retrouvé aux Samoa à la fin du XIX° siècle. C’est ici qu’il s’est installé sur les hauteurs, à Vailima, et qu’il a vécu les dernières années de sa vie en compagnie de sa famille et notamment de son épouse américaine Fanny. Ses funérailles furent quasi-royales, car il fut très aimé des Samoans de l’époque, sans doute car il fut de bon conseil pour tenter de leur éviter le joug colonial – à tel point que les colons faillirent le déporter ! Il fut surnommé Tusitala, c’est-à-dire conteur d’histoires, et il est enterré au sommet du Mt. Vaea. Nous avons ainsi visité sa mansion – qui fut la première demeure présidentielle du pays après l’indépendance – avant d’escalader la montagne jusqu’à sa tombe. Le moment le plus émouvant de la visite fut sans doute avant de descendre vers la dernière pièce de la maison, lorsque la guide nous a interprété en musique le poème de RLS qui est maintenant son épitaphe. C’est par ce poème mis en musique que le souvenir de RLS est aujourd’hui entretenu parmi les Samoans. Peu avant la fin du chant, la voix de la guide est prise de trémolos comme si un très bon ami était mort la veille…

Voilà en bref ce que nous avons retiré de la grosse semaine passée à Apia et alentour, qui nous a permis d’en savoir plus sur ce pays qui a des voisins français – Wallis et Futuna ne sont qu’à un jet de pierre à l’ouest ! Mais parmi nos oeuvres de la semaine, on compte aussi le remplissage de nos bouteilles de gaz – ce qui nous permettra peut-être de tenir jusqu’après la Nouvelle-Calédonie, la Nouvelle-Zélande et l’Australie, où faire le plein sera impossible. Egalement nous avons terminé les derniers rabats sur notre taud de soleil, éliminé un stock important de lessive sale, et fait encore quelques bricoles. Et peu avant de partir, nous avons retrouvé les copains de Kind of Blue, rencontrés à Suwarrow, et avec lesquels nous avons fait une superbe soirée crêpes à bord. Mais il est temps de se remettre en route. Les Tonga nous attendent, mais d’abord Savai’i, l’autre grande île des Samoa – plus authentique et préservée.

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