Lorsque nous embouquons la passe Tumakohua, dans le sud de Fakarava, le courant est légèrement sortant. Mais en raison du vent mou ce n’est vraiment pas grave, et devant nos yeux défile doucement sur tribord l’ancien village de Tetamanu. Seules quelques familles y vivent encore, avec quelques petites pensions et des clubs de plongée. C’est que Fleur de Sel survole en ce moment un superbe terrain de jeu sous-marin, mais pour l’instant il nous faut trouver un mouillage. Pas facile, car du côté du « village » il y a énormément de patates de corail, et de l’autre côté de la passe les fonds sont bien meilleurs mais il serait imprudent de traverser lorsque le courant se met à pulser, vu la petitesse de notre moteur d’annexe. Une fois l’ancre posée dans un coin à peu près sain, et la chaîne soutenue entre deux eaux par des pare-battages, nous rendons visite au voilier voisin en allant arranger quelque chose avec le club de plongée. Finalement il y aura apéro à bord de Muscade ce soir-là et plongée le lendemain.

Malheureusement, lorsque le jour se lève le temps est assez couvert, si bien que les couleurs du corail ne sont pas si belles. En revanche, les requins sont au rendez-vous. C’est pour eux qu’on vient, surtout, car en début de marée montante, ils constituent un véritable « mur » dans les eaux claires qui viennent de l’océan. Les pointes-noires cèdent ici la place aux plus gros requins gris, ainsi que quelques ailerons blancs et de petites pointes-blanches. Ils sont une cinquantaine, peut-être plus, à nager dans le fond de la passe, par 20 ou 25m de fond. Heidi constate que les autres poissons ne sont absolument pas effrayés par les squales, ce qui la rassure beaucoup. Sous l’eau elle est bien tranquille ce qui contraste avec l’appréhension d’avant la plongée. Pour ma part, vu que je suis encore débutant, je crois que j’en suis encore à essayer de bien gérer ma plongée, et ça m’occupe si bien que je ne réalise pas complètement que nous côtoyons ces carnassiers des mers. Ils auraient presque l’air dociles comme ça ! Mais tout a ses limites, la bouteille d’oxygène aussi, et de toutes les manières le courant nous emmène vers le lagon. Nous remontons progressivement, passant ici devant un barracuda, puis là près d’un napoléon, d’un poisson-lime, de balistes, et encore d’une myriade d’autres, qui vivent leur vie tranquillement dans un jardin de corail. Alors que les fonds sont maintenant réduits à 3m, nous accélérons vivement grâce au courant, et quelques minutes plus tard nous voici en surface, dans le lagon, non loin de Fleur de Sel !

Après cette superbe expérience, l’un des plus beaux sites des Tuamotu d’après les spécialistes, il nous faut en revanche composer avec la météo. Le temps couvert n’est pas anodin, un front n’est pas loin, et il vient nous rendre visite, ce qui occasionne quelques heures de vent de NW soutenu. C’est l’heure de faire l’expérience des difficultés des Tuamotu. En effet, les lagons sont une bénédiction qui nous protègent de la houle, et qui offrent de superbes spectacles, mais ils peuvent aussi se transformer en redoutables pièges. Lorsque le vent vire au NW, nous nous trouvons maintenant au vent du motu voisin, et le fetch – c’est-à-dire la distance sur laquelle le vent souffle et peut lever des vagues – est de 30 milles. C’est que l’atoll de Fakarava est immense, et nous nous trouvons maintenant du mauvais côté, si bien que les vagues approchent 1m de haut assez rapidement. On danse sur notre ancre, sans rien pouvoir faire : il fait gris, on n’y verrait rien aux patates de corail si l’on voulait bouger, et il nous faut donc étaler patiemment. Heureusement ce petit coup de semonce ne sera ni trop fort ni trop long, et en plus nous avons la maigre consolation de voir que nous ne sommes pas seuls, puisque Muscade subit tout comme nous ce moment désagréable.

Ce requin gris va-t-il finir par tourner ?

Ce requin gris va-t-il finir par tourner ?

Comble de malchance, ce n’est pas fini, car les prévisions indiquent que le front reste dans la zone et qu’il va générer une dépression tropicale. A priori, elle semblerait passer tout juste à notre nord, et à la faveur d’une éclaircie de quelques heures, nous nous dirigeons vers le bon mouillage de Hirifa, dans le coin est de l’atoll. Mais étant donné que la trajectoire prévue est très proche (moins de 50 milles), il faut envisager le cas où elle passerait finalement au sud, et nous y serions vraiment pas bien du tout. Muscade et nous suivons donc avec attention la météo pendant ces quelques jours, vérifiant deux ou trois fois par jour ce qui doit se passer. Finalement nous aurons de la pluie, assez drue par moments (ce qui est génial pour nous réservoirs !), mais moins que ce à quoi nous nous étions attendus. Quant au vent, il a effectivement soufflé du secteur est, et notre pari était le bon, puisque nous étions bien à l’abri. Mais à la BLU, nous avons entendu des équipages qui subissaient des bourrasques de secteur W vraiment pas loin au nord… Ouf !

Pendant ces cinq jours de mauvais temps, nous sommes allés nous promener sur le récif, nous avons bricolé un peu, bouquiné beaucoup, joué à quelques jeux de société, discuté et enchaîné les apéros et les dîners avec Muscade. On a aussi pu croiser Benoit, Jean et la famille de sa sœur, des Paumotu vraiment typiques, qui vivent sur leur motu au bout du monde, à faire du coprah. Mais c’est un peu frustrant de ne pas vraiment pouvoir profiter de ce gigantesque lagon. Et en plus, il nous faut gagner le village de Rotoava, situé tout au nord de Fakarava, pour regarnir un peu la cambuse. C’est que la dernière carotte et la dernière tomate sont mortes depuis longtemps. Les dernières bananes ont fini séchées il y a longtemps aussi. Et seuls restent les kilos de citrons cueillis chez Raymond à Anaho, qui nous procurent l’agréable gigantesque citronnade fraîche quotidienne. Le riz c’est bien gentil, mais pas tous les jours ! Heureusement, Heidi nous fait de bonnes pâtisseries pour varier les plaisirs.

Alors dès que le temps s’est calmé, nous fonçons sur Rotoava. Tant pis pour les agréables mouillages intermédiaires, nous nous rattraperons plus tard et ailleurs. En ce 1er mai, nous parcourons les 30 milles du lagon du sud au nord, même si le ciel est nuageux. Nous nous fions au balisage, aux cartes et aux photos satellite, et Fleur de Sel suivie de Muscade évitent ainsi toutes les têtes de corail dont certaines sont proches du chenal. Devant Rotoava, ce n’est pas très abrité, et heureusement le vent est vraiment léger. On vient à terre entre les patates, pour débarquer sur une petite plage en face de la jolie église. Très joliment décorée à l’intérieur, d’ailleurs, avec des guirlandes en coquillage et des bénitiers en… bénitiers ! On achète le strict nécessaire, car tout est hors de prix. Enfin, disons que les prix aux Tuamotu seraient risibles ailleurs, mais évidemment lorsqu’on se dit qu’il faut de la terre, de l’eau et du soleil pour faire pousser des tomates, on réalise qu’ici il n’y a que le soleil ! On s’offre tout de même deux ananas, qui s’avèrent pourris, et que la vendeuse nous échange gracieusement. Et des concombres, qui comme la plupart de nos emplettes, viennent de Tahiti, apportés par le Cobiah, la goélette justement arrivée ce matin. En revanche, pas de miel, trop cher, et Heidi fait donc durer son dernier pot jusqu’au bout.

Pour franchir la passe Garue, au nord de Fakarava, l’horaire de marée est intraitable. C’est entre 7h30 et 8h qu’il faut passer. Le 3 mai au matin, après avoir été chercher à 6h le pain commandé la veille – et qui selon la boulangère serait prêt dès 5h, mais auquel il manquait encore 5min de cuisson à 6h – nous avons donc levé l’ancre. La passe est large, très large, c’est la plus large de Polynésie et c’est vraiment facile. Suivent quelques heures de navigation au portant pour atteindre la passe Otugi, un peu moins large, mais qui est bien calme. Nous entrons ainsi à la mi-journée dans l’atoll de Toau, et parcourons les quelques milles vers le nord qui nous permettent de mouiller à Maragai.

Nous pensions trouver un petit village, mais ce sont à peine 3 maisons désertes qui se trouvent là. Nous voici maintenant le long de jolis motus avec de jolies cocoteraies, et au bord d’une véritable piscine géante. D’un mille de diamètre, et de quelques dizaines de centimètres de fond, elle donne au lagon une superbe couleur, si bien que nous sommes entourés de toutes les teintes de turquoise, du bleu foncé au blanc. A terre, des barils recueillent l’eau de pluie des gouttières des quelques maisons et nous en utilisons un peu pour faire quelques lessives et prendre une bonne douche ! Avec Christine et Jean-François, de Muscade, nous nous partageons un bon cœur de palmier, que nous allons prélever dans la brousse, et puis ce sont nos adieux, puisqu’ils partent en direction de Tahiti le lendemain déjà. En annexe, nous parcourons la « piscine » jusqu’à une ancienne passe obstruée qui nous permet de gagner le récif à pied. Nous y admirons les couleurs orangées du corail tout en ramassant des coquillages. Mais tout n’est pas parfait : côté lagon, les coraux ne sont pas fabuleux et les poissons sont peu nombreux.

Découpe d'un coeur de cocotier qu'on se partage à deux bateaux

Découpe d'un coeur de cocotier qu'on se partage à deux bateaux

Après quelques jours passés à Maragai, dans un décor superbe, nous changeons alors de mouillage pour aller au sud de la passe. Là-bas, la cocoteraie est encore mieux entretenue, et nous faisons un petit stock de noix de coco. C’est que notre séjour aux Tuamotu touche lentement à sa fin et la météo nous laisse entrevoir une bonne fenêtre pour la traversée retour vers Tahiti. Nous profitons de nos derniers jours dans cette solitude absolue pour faire une longue promenade vers le bout du récif, près de la passe, qui a l’air bien moins sage que lorsque nous sommes entrés. Nous enfilons aussi palmes, masque et tuba, non pas pour voir les poissons mais pour aller frotter la coque ! Eh oui, même avec un antifouling tout neuf, elle se salit bien trop vite à notre goût dans ces eaux chaudes. Et on profite donc de l’eau claire à souhait pour lui rendre un peu de son lustre.

Après une dernière nuit dans cet univers fabuleux, après avoir remis le bateau en ordre de marche, rangé et calé tout ce qui pourrait tomber, et préparé du pain frais, nous appareillons vers midi, histoire d’être à l’heure. A l’heure pour quoi, au fait ? Le marnage dans le NW des Tuamotu n’est vraiment pas énorme, 30 à 50 cm environ, une broutille. Mais 40cm de hauteur sur des centaines de km² de lagon, ça fait un gigantesque volume d’eau qui ne peut sortir de l’atoll que par deux passes, dont la principale fait moins d’un demi-mille de large. Le courant est donc vif, et il vaut mieux passer à la renverse, c’est-à-dire le moment où le jusant (le courant sortant qui accompagne la marée descendante) s’annule et devient flot (le courant rentrant qui accompagne la marée montante). Le principe est finalement le même que dans le Golfe du Morbihan ; c’est simple, non ?

Non, c’est un peu plus compliqué que ça. Pour preuve, la marée était basse à 12h19 et nous avons tournée pendant 2 heures en face de la passe en attendant que le courant s’inverse. Du courant sortant ça parait sympathique pour sortir de l’atoll, mais le vent soufflait entre 15 et 20 nœuds d’est, c’est-à-dire contre le courant, ce qui ne manquait pas de créer une grosse barre avec vagues déferlantes quasi-stationnaires et tout le tralala. Bref, on préfère éviter, et on a donc attendu. Mais pourquoi bien plus longtemps que ce que prévoyait l’horaire de marée ? Eh bien en plus du vent d’ESE qui soufflait et qui amenait donc des vagues qui venaient rendre la passe un peu effrayante, une houle de 1m50 à 2m et venant du SW touchait alors les Tuamotu. Ce sont des vagues hautes et longues qui ont été générées très loin d’ici, sans doute à plus de 30°S, c’est-à-dire à plus d’un millier de milles. Cette houle vient briser sur le récif, qui nous protège bien, et qui nous empêche donc de nous balancer dans tous les sens au mouillage. Mais aux endroits où le lagon n’est pas ceinturé par des motus mais par un simple platier de corail, l’eau rentre tout de même. Le niveau du lagon, qui se fait donc remplir sur des kilomètres de front, monte ! Et devinez par où il se vide ! Evidemment par les passes, puisque ce sont les seules portes de sortie… Le jusant se trouve donc renforcé et prolongé, tandis que le flot se trouve affaibli et raccourci. Dans certains atolls, il arrive même qu’il n’y ait pas de renverse de courant pendant des jours, mais c’est difficile à prévoir. Alors au bout de 2h d’attente, voyant que la barre s’était un peu calmée mais que le courant continuait néanmoins à sortir – alors que la marée montait, vous suivez ? – nous avons un peu forcé le passage, en serrant bien sur la rive sud de la passe où c’était plus calme. Quelques vagues difficiles à négocier ont heureusement vite cédé la place à une mer un peu plus maniable, et hop nous étions en mer ouverte !

La ligne de pêche est à l’eau et nous la trainerons tout autour de Toau, sans prendre quoi que ce soit malheureusement. Nous longeons la barrière récifale sur des dizaines de milles. La perspective vue de la mer est bien différente de celle qu’on a dans le lagon. Des motus et des cocotiers, oui évidemment, mais avec une mer qui vient briser avec fracas sur le récif, tandis qu’à l’intérieur on peut observer dans le calme tous les détails des rivages protégés. Le corail invisible reste le danger, car les patates affleurantes sont remplacées par le récif qu’on situe de jour grâce aux brisants. Mais de nuit, lorsqu’on est au vent de la côte, même le sondeur ne permettra pas de voir venir le danger. Nous donnons donc un peu de tour, et lorsqu’on passe devant l’Anse Amyot, on n’en verra que les feux verts de l’alignement d’entrée et les feux blancs des voiliers au mouillage. Malgré tout le bien qu’on nous aura dit de cette fausse passe très protégée et de l’accueil qu’on y reçoit, nous ne nous y arrêtons pas.

Route sur Tahiti, en évitant de se prendre la pointe SE de Kaukura, l’atoll voisin. Nous ne passons qu’à 2 milles, dans le noir puisque la Lune n’est pas encore levée. Avec le radar on vérifie que la position GPS est correcte. On ne sait jamais, une erreur ici aurait de tragiques conséquences et le système GPS n’est pas infaillible. Alors deux précautions valent mieux qu’une. Pour le reste, c’est une navigation sans histoire, un peu secoués vu la mer croisée, mais pas un grain jusqu’à Tahiti ni même un seul bateau de pêche. Fleur de Sel s’est éclatée au largue, avec un ris dans la grand-voile, et a foncé tout du long. Ca fait plaisir !

1 commentaire

  1. François JULIENNE écrit :

    J’avais fait un commentaire certainement remarquable et intéressant. Malheureusement, j’ai dû faire une mauvaise manip et il n’a pas été enregistré. J’essaierai une prochaine fois de faire mieux. Au demeurant, cet article m’a beaucoup intéressé. Ce qui est merveilleux, c’est que nous vivons avec vous. Bon Papa;

    23 mai 2012, 8 h 58 min

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