Cette entrée un peu atypique dans notre journal de bord vous surprendra certainement. Ce d’autant plus que vous nous imaginez certainement profitant des superbes trésors que le Pacifique Sud a su préserver (et c’est le cas !) Mais loin de nous l’idée de rejeter pour autant la « civilisation ». Nous profitons de coins reculés, c’est un fait, mais ce n’est pas pour autant que le cerveau s’arrête de fonctionner ! Au contraire, ce voyage nous permet aussi de prendre du recul, de réfléchir aux choses telles qu’elles sont et telles qu’elles pourraient être. Ce voyage nous permet d’affiner en nous-mêmes ce qui définit notre identité, et ce aussi bien par l’introspection favorisée par les moments d’isolement que par la découverte des autres qui permet de mieux se comprendre soi-même.

L’adresse de notre site est quelque peu atypique, vous avez d’ailleurs du mal à la retenir, et il faut la mettre en favori pour ne pas l’oublier. Si « belle-isle » fait référence au premier horizon maritime qui était le mien, celui de Belle-Ile-en-Mer, la bien nommée et l’inaccessible sauf lors de trop rares croisières d’enfances, on nous demande de temps à autre « c’est quoi .eu ? » Pourquoi pas .com, comme tous les noms de domaines. Commerciaux, oui, américains, oui, mais ce n’est pas notre cas. Pourquoi pas .fr ou .ch ? Nous venons d’horizons et de cultures différentes, et ça ne nous convenait pas car cela ne nous paraissait trop réducteur. Nous sommes Européens avant tout, et c’est comme tels que nous aimerions nous décrire. Dans le jargon Internet, .eu est le « nom de domaine de premier niveau » de l’Europe (ou plus précisément de l’Union Européenne).

Si nous souhaitons en parler aujourd’hui, c’est qu’il est peut-être opportun de rappeler ce qu’est l’Europe alors que nous nous trouvons à la croisée des chemins, et que l’Europe se voit régulièrement accusée de tous les maux – et ce encore plus fréquemment ces derniers temps. L’Europe c’est le continent d’où nous venons, un continent qui au fil de l’histoire a vu naître de très belles choses comme de très atroces. Un continent peuplé de 500 millions de personnes environ, qui portent en elles un héritage commun, fondé en grande partie sur une culture antique gréco-romaine, à laquelle sont venues s’ajouter des influences de peuples germaniques, arabes, d’Asie Centrale même, et plus récemment de la planète entière. C’est un vaste espace – quoique le voyage que nous faisons en ce moment nous rappelle combien la Terre est bien plus vaste encore – dans lequel cohabitent des nations qui aiment chacune à rappeler combien elles sont différentes les unes des autres, comme elles ont leur individualité propre et leur histoire.

Certes, mais il serait peut-être bon de se souvenir que cet état d’esprit, seul, ne mène pas loin. Sans nier les particularités propres à chaque peuple – et qu’à l’extrême on pourrait finalement réduire au fait que chaque individu est différent – il est peut-être bon de se rappeler ce qui nous unit. Nos valeurs communes, héritées elles aussi de nos particularités, et l’humanisme parmi celles-là plus que toute autre. Contrairement à ce que voudraient faire croire certains sceptiques ou démagogues, l’Europe n’est pas un mastodonte impersonnel. L’Europe est bel et bien une institution construite par les Européens pour les Européens. Il est toujours facile de dire « C’est la faute à l’Europe », car c’est un moyen d’éviter de se dire « C’est notre faute ». Et inversement comme on préfère toujours se féliciter soi-même que de féliciter les autres, à chaque succès chacun s’envoie des fleurs en se disant « C’est grâce à moi » plutôt que d’avouer que c’est grâce à l’Europe.

Evoquons, d’ailleurs, ce qui est grâce à l’Europe. En premier lieu, et il est trop facile de l’oublier, les pays européens n’ont pas connu de conflit militaire depuis presque 70 ans ! Du jamais vu, même sous l’Empire Romain, et certainement pas depuis. Trop jeunes pour avoir connu les souffrances, les misères et les destructions de la dernière guerre, nous trouvons néanmoins que ce seul accomplissement est un succès en soi. Car la rhétorique belliqueuse de certains aujourd’hui nous parait mener droit vers la peur. Et comme le rappelaient les gardiens de la paix dans une galaxie lointaine, « Fear leads to anger; anger leads to hate; hate leads to suffering.» Au contraire, plutôt que de taper sur les noirs, les femmes, les syndicalistes, les musulmans, les riches, les homosexuels ou encore les immigrés d’ici ou de là, il nous parait plus constructif de reconnaître ce que chacun peut apporter à la construction de l’édifice commun. Vouloir expulser les uns de force ou vouloir faire fuir les autres serait une erreur. Faire croire aux gens que ce genre de mesure leur apportera le bonheur relève du pur mensonge. Rappelons qu’alors qu’elle était au faîte de sa puissance en 1492 en découvrant l’Amérique, l’Espagne a scellé son destin la même année en expulsant les juifs. Ceux que la postérité consacrera comme de grands hommes d’état ne sont pas ceux qui mènent aux conflits ni ceux qui organisent des pogroms. Ce sont ceux qui auront su apporter la paix et la prospérité.

La prospérité, justement, parlons-en ! C’est le second succès de l’Europe, et au risque de paraître iconoclaste en ces temps de crise, la monnaie unique en est le plus fort symbole. Oui, vous avez bien lu, nous sommes intimement convaincus que la crise de l’Euro n’est pas celle de l’Euro, mais bien celle des Etats européens. Si l’on n’avait pas franchi l’étape de passer à une devise commune, les errements et la gestion désastreuse des finances de nombreux états auraient eu des conséquences bien plus graves. L’Euro a constitué un bouclier puissant qui a permis de limiter la casse et de reporter les échéances et c’est peut-être là son seul travers. Grèce, Portugal, Italie, Espagne, Irlande et même France auraient du réagir bien plus tôt. Au lieu de cela, installés dans l’insouciance et la protection que leur a procuré l’Euro, ces pays n’ont pas eu le courage de faire les réformes nécessaires. Et une fois encore les démagogues accusent l’Euro et l’Europe de tous leurs maux. Ils ne font que s’accuser eux-mêmes, sans se l’avouer.

Fleur de Sel arbore lorsqu'elle le peut (c'est-à-dire lorsque ça ne lui cause pas trop de soucis) le pavillon européen

Fleur de Sel arbore lorsqu'elle le peut (c'est-à-dire lorsque ça ne lui cause pas trop de soucis) le pavillon européen

Fleur de Sel arbore, lorsqu’elle le peut, le pavillon européen, celui que nous devrions pouvoir porter si les Européens n’avaient pas cédé à la peur. Si plutôt que de préférer leurs différences, ils avaient su cultiver leur ressemblance. Au lieu de cela, chacun cherche à tirer la couverture à soi, quitte à accuser le voisin ou l’union elle-même. Pourtant, s’il est une chose qui est devenue évidente au cours de notre voyage, c’est à quel point l’Europe s’embourbera en chamailleries ridicules. C’est combien ces querelles stériles ne seront que l’instrument du déclin de l’Europe. Or, il n’y a plus de temps à perdre, car nous avons pu voir comme au Cap-Vert, la Chine, les Etats-Unis et les Russes sont présents tandis que l’Europe est absente. Nous avons vu comme les Brésiliens sont dynamiques. Loin de n’être plus que très pauvres et très riches, la classe moyenne travaille d’arrache-pied à développer le pays de manière durable et raisonnée. Ou aussi, comme le Chili se construit rapidement malgré les cicatrices encore bien récentes de la dictature. Et encore, nous n’avons pas encore atteint l’Asie qui est bien plus dynamique encore. Et l’on sait à quel point les Américains, malgré les travers qui sont les leurs, sont toujours pleins de ressources.

A l’inverse, à travers les bribes d’actualités que nous captons ici ou là, nous sommes consternés. Car il nous parait absurde de construire un pays sur des seules mesures dirigistes et coercitives, basées sur l’arbitraire et le favoritisme, et tout en dressant les gens les uns contre les autres (cf. droite française). De même, on ne peut pas non plus vivre au-dessus de ses moyens et verser les gens dans l’assistanat, tout en oubliant que les droits viennent avec les devoirs (cf. gauche française). Malheureusement, jusqu’au fond du Pacifique, on constate les ravages de cette culture de l’assistanat, et d’une culture fondée d’abord sur le fonctionnariat et qui refuse d’accepter les contraintes économiques, pourtant bien réelles et présentes. D’autres encore choisissent de s’engager pourvu que ce soit à leur avantage, ne prenant que ce qui les arrange (cf. les britanniques, voire les danois et les suédois). Et puis parmi les européens, certains persistent encore à vouloir vivre en tournant le dos à leurs voisins (cf. les suisses, mais il est vrai que les discordes incessantes de l’Europe ne les incitent guère à s’impliquer plus). Et lorsque la bonne gestion de certaines fourmis allemandes fait des envieux chez les cigales méditerranéennes, il nous semble particulièrement mal venu d’accuser les industrieux d’impérialisme, alors que ce sont des principes sains qui sont prônés pour le bien de tous. Mais voilà, les élus qui comprennent les fonctionnements de l’économie – elle qui donne du travail aux gens, qui leur permet de payer nourriture et logis – sont si rares… Ce sont sans doute ceux-là les véritables grands hommes d’état.

Ainsi, alors que les urnes françaises se verront remplir quatre fois en quelques semaines, c’est sans regret que je ne pourrai remplir mes bulletins. Aucun des candidats présidentiels ne semblait compétent pour autre chose que la démagogie qui pourrait briser le rêve européen, et les partis ne proposent aucun projet viable, surtout pas ceux qui se veulent une alternative aux forces traditionnelles. La vision à long terme est absente des basses promesses des uns et des autres, et pourtant ce qu’attendent véritablement les électeurs est une vision solide et courageuse. Car un état européen – et au XXIème siècle, il ne faudra rien espérer de nos états actuels – ne pourra survivre que si l’on s’en donne les moyens. Oui il faut accepter qu’on puisse prendre des décisions au niveau européen à la simple majorité, c’est-à-dire même lorsque l’un ou l’autre n’est pas d’accord. Oui, il nous aurait fallu une constitution européenne. Oui, il faudra à l’avenir « céder notre souveraineté », chose qui semble être des plus douloureuses pour certains. Mais envers qui ? Envers l’Europe ! C’est-à-dire à nous-même ! Rien n’est donc cédé, mais mis en commun.

Et l’alternative à cet effort important mais essentiel étant l’effacement de notre culture et de notre mode de vie, il serait grand temps de se prendre en main. Pas chacun dans son petit domaine, mais tous ensembles dans le grand domaine .eu.

3 commentaires

  1. Marie-Caroline Remy écrit :

    J’aime ta mesure et te reconnais bien là, mon Nicolas. Les propos sont clairs et je suis bien d’accord, ayant constaté, en vivant à l’extérieur de l’Europe comme nous sommes proches de nos voisins italiens, allemands, belges ou… grecs. J’ajouterais que cette expérience au loin, qui permet de prendre du recul, d’avoir une vue globale et d’oser mettre en oeuvre des solutions originales aux problèmes est sans doute ce qui manque le plus à nos femmes et hommes politiques.
    Bon vent vers les Fidji!
    Maman

    21 mai 2012, 10 h 09 min
  2. JULIENNE Jean Paul écrit :

    Nous avons tout particulièrement apprécié vôtre plaidoirie
    pour l’EUROPE et je pense qu’à votre retour en EUROPE
    l’année prochaine ou celle d’après,vous aurez fort à faire pour
    réconcilier les Européens avec eux mêmes.
    Ne tardez pas , car il est déjà bien tard !!!!!!!

    22 mai 2012, 10 h 31 min
  3. Philippe Lagarrigue écrit :

    Tout à fait d’accord Nicolas ! Je suis comme toi Européen avant d’être Français mais je suis même Terrien avant d’être Européen.
    L’idéal serait que le monde entier s’unisse comme essaye de le faire l’Europe mais pour ça l’humanité n’est pas encore prête.
    Bon vent
    Philippe

    31 décembre 2016, 9 h 03 min

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