Pour les plages de sable blanc, bordées d’eaux turquoise et limpides, ce n’est pas la bonne adresse. A de très rares exceptions près, les Marquises ne sont pas l’archipel typique et mythique des mers du sud. Et pourtant, leur simple nom évoque chez le voyageur, fut-il de salon, un paradis pacifique, que l’on peine pourtant à se représenter – s’imaginant souvent la carte postale précédemment décrite avec une vahiné qui se déhanche lascivement sous un cocotier.

Brisons donc tout de suite l’image préconçue : les atolls, nous les avons laissés derrière nous (du moins pour l’instant), et les Marquises n’ont rien à voir avec Tahiti, puisque nous avons parcouru plusieurs centaines de milles pour atteindre le Henua Enata – la Terre des Hommes. Nous sommes exactement à mi-chemin du Mexique et de la Nouvelle-Zélande, où des îles volcaniques ont surgi hors des eaux il y a relativement peu de temps. Trop peu, en tout cas pour que se forment déjà des récifs de corail, trop peu aussi pour que l’érosion ait pu niveler un peu ces masses de roches sombres. Nous ne sommes plus très loin de l’équateur, ce qui a plusieurs effets en cette fin de février. D’une part, nous avons de nouveau le soleil exactement au-dessus de la tête à la mi-journée, ce qui rend par moments la chaleur difficilement supportable. D’autre part, et pour la première fois depuis longtemps, on perçoit très bien une houle du nord, signe que l’hiver et son cortège de tempêtes se déchaînent loin dans le Pacifique Nord. Oh, la houle de sud n’a pas disparu pour autant, elle arrive épisodiquement jusqu’à nous, car l’Océan Austral ne reste que rarement tranquille…

Le mouillage de Hanavave, qui fait une encoche dans la côte ouest de Fatu Hiva, est donc en permanence animé d’ondulations, qui transforment le mât de Fleur de Sel en métronome. Et pourtant, la mer est plutôt tranquille, et la réputation des mouillages marquisiens est tellement mauvaise que nous nous en accommodons sans peine. Nous sommes restés une semaine dans la Baie des Vierges – ou des Verges, comme vous l’apprendra une anecdote très répandue dans tous les guides et sur Internet, parce que croustillante à souhait – bref, dans la baie de Hanavave. Les pitons qui s’élancent des parois de la baie sont effectivement phalliques, mais ils en font surtout un cadre somptueux. Que ce soit en pleine journée sous un beau ciel bleu matraqué par l’ardeur du soleil, à la tombée du jour lorsque la lumière dorée vient transformer le vert de la végétation en violet, ou encore sous un grain de pluie intense, lorsqu’ils ne sont plus que masses sombres devant un rideau gris.

Les fruits poussent à profusion à terre, et nous nous voyons offrir par les habitants des urus (fruit de l’arbre à pain), citrons, pamplemousses, et mangues. Parlons-en des mangues : c’est la saison, et les nombreux manguiers (dont il existe nombre de variétés différentes !) croulent sous leur poids. Les mangues mûres viennent s’écraser par terre, sur la route, dans la rivière, sur les chemins, dans la forêt, et une « douce » odeur de mangue fermentée vient alors vous saisir à la gorge… La nature est ici aussi généreuse, et le trésor fruitier est complété par les biquettes qui crapahutent sur les pentes raides, par les cochons qu’on trouve dans les enclos ici ou là, et par les poissons et langoustes que ne manquent pas de rapporter les pêcheurs.

Nous goûterons d’ailleurs à un merveilleux festin de tout cela, lorsque Simon organisera pour les voiliers au mouillage un délicieux four marquisien. La cuisson se fait en terre, dans un trou où les braises et les pierres chauffées viennent cuire à l’étouffée le porc, la chèvre, l’uru et les bananes. Un délice, surtout lorsqu’à cela s’ajoute encore du poisson cru, et du poe (pâte sucrée aux fruits, par exemple à la banane ou à la mangue, miam !). Les autres équipages sont tous français, tous basés depuis des années en Polynésie, et il faut bien l’avouer un peu trop franchouillards à notre goût… La « horde sauvage » de bateaux venus de Panama et des Galapagos n’est pas encore arrivée, et c’est d’ailleurs ce que nous espérions, mais du coup les rencontres ne sont pas très intéressantes, même si les relations sont tout de même cordiales et que l’un d’entre eux nous offrira même un poisson fraîchement harponné.

A terre, l’île de Fatu Hiva est connue pour son artisanat. C’est le seul endroit de Polynésie Française où l’on fabrique encore des tapas, du tissu à base d’écorce tapée et aplatie, puis ensuite teinte avec des motifs marquisiens. Mais c’est surtout dans l’autre village de l’île, Omoa, qu’ils sont confectionnés. A Hanavave, c’est surtout la sculpture qui occupe les artisans, et Simon nous montre l’élaboration d’un superbe casse-tête, tandis que Jacques nous montre les tikis (statues rituelles) qu’il a sculptés. Suite au cataclysme qu’ont subi les Marquises au cours des 200 dernières années, les contacts avec les Européens ayant quasiment entraîné l’extinction du peuple marquisien – en raison des maladies, des guerres, de la christianisation, du cannibalisme devenu sauvage, et de la dépression collective – les Marquisiens retrouvent aujourd’hui leur identité au travers de l’artisanat. Mais toute tradition ayant disparu, nous constatons que chacun possède un exemplaire du même ouvrage réalisé par un scientifique du début du XX° siècle, catalogue de pièces d’artisanat marquisien, et dans lequel chacun puise aujourd’hui son inspiration !

Jeux de lumières entre pluie et soleil dans la vallée de Hanavave

Jeux de lumières entre pluie et soleil dans la vallée de Hanavave

Et puis, il a fallu se dégourdir un peu les jambes. Nous sommes donc partis explorer un peu plus loin que le seul village de Hanavave. La seule route de l’île, qui serpente sur 17km jusqu’à Omoa (alors que par la mer il n’y a que 3 milles !), monte très raide au-dessus de la calanque. Nous sommes évidemment partis un peu tard et le soleil tape très violemment. Mais nous poursuivrons malgré tout jusqu’au col qui sépare les deux vallées, à plus de 650m d’altitude. En route, nous profitons de belles vues sur le mouillage, et sur l’intérieur de l’île, mais le plus somptueux est sans doute la vue des arêtes qui enchâssent le village dans son écrin de verdure, et ce d’autant plus lorsqu’un arc-en-ciel vient couronner le tout. Une autre fois, moins motivés par un effort conséquent, nous remontons le fond de la vallée en suivant la rivière, crapahutant dans la forêt sur la fin, pour atteindre une jolie cascade, qui n’est à ce moment là qu’un simple filet d’eau. Mais la chute est conséquente et au pied se trouve une petite piscine d’eau claire et bien rafraîchissante.

Le temps file, et cela fait une semaine que nous sommes au même mouillage. Pourtant, nous prolongeons encore notre séjour d’une journée, car en ce vendredi doit faire escale ici l’Aranui. C’est le navire ravitailleur des Marquises ; mais contrairement aux autres goélettes, celle-ci est moderne et prévue pour embarquer des touristes ! Ils sont à peu près une centaine à visiter ainsi cet archipel toutes les trois semaines. A l’arrivée du cargo, le ballet des chalands bat son plein : matériaux de construction, fûts de gazole, nourriture et autres produits commandés à Tahiti sont débarqués, tandis qu’ils rembarquent du coprah (noix de coco séchée), des fûts de noni (fruits qui servent à faire du jus) et quelques autres bricoles. Le village s’affaire d’abord à récupérer et à expédier ses marchandises, mais ils sont nombreux à s’être mis sur leur trente-et-un pour recevoir ensuite les touristes, qui sont débarqués une ou deux heures plus tard. Chacun regarde les sculptures et les tapas, se promène dans le village. Ensuite a lieu une démonstration de fabrication du monoï, de danse et de musique traditionnelle (donc fortement teintée de percussions). Par rapport à l’activité rurale et tranquille du village au cours de la semaine passée, cette fébrilité change un peu, et c’est aussi un spectacle amusant à regarder.

Mais il va falloir songer maintenant à déménager, car nous allons finir par prendre racine ! C’est qu’il nous reste encore cinq îles à visiter. Nous appareillons donc dans la nuit, sur les coups de une heure, alors qu’il reste encore un peu de lune. Rendez-vous le lendemain sur Hiva Oa !

1 commentaire

  1. Helgard écrit :

    Nous nous réjouissons de vos nouvelles et vous souhaitons une belle traversée!

    15 mars 2012, 23 h 16 min

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