C’était un peu présomptueux de vouloir partir à peine à l’eau. Fleur de Sel a retrouvé son élément le vendredi 10 février dans la matinée. Il restait bien évidemment pas mal de choses à faire, petites et moins petites. Nous avions essayé de terminer  le maximum auparavant, du moins dans le temps que nous avions entre les couches de peinture. Mais plusieurs choses n’étaient faisables qu’à flot, notamment installer la nouvelle girouette en tête de mât. C’eût été trop risqué à terre. Et puis regréer, les trois voiles, la bôme, tous les cordages qu’on avait rangés pour minimiser la prise au vent en cas de cyclone. Pourtant, Fleur de Sel était prête en soirée, et ce au prix d’un bon coup de soleil, attrapé on ne sait comment entre les averses.

Mais côté équipage, ça n’aurait pas été raisonnable. Nous étions sur les rotules, et nous nous sommes effondrés tôt en soirée pour pouvoir mettre en route tôt le lendemain. Moins de 24 heures après avoir retrouvé la sensation du roulis imperceptible, Fleur de Sel était donc lancée, histoire de profiter de la météo étonnement favorable. Sortie par la passe Tapuaeraha tout d’abord, avant de faire le tour de la presqu’île. Le vent d’WNW très mou forcit bien à la pointe sud, ce qui nous permet de bien marcher. Mais voilà, il nous faut traverser le dévent de Tahiti, et c’est le moteur qui nous déhale donc de nouveau. On passe au nord de la petite île de Mehetia dans la nuit, et puis le temps à grains qui nous permettait d’avancer encore pas trop mal par moments laisse la place à du beau temps calme. Le soleil tape dur pendant la journée et on poursuit notre chemin au moteur. Dans la nuit suivante, les grains font leur retour, accompagnés d’éclairs.

Ce n’est que le lundi que le vent revient au sud suffisamment fort pour nous propulser. Mais comme prévu par la météo, il tourne très vite vers l’est, et nous sommes maintenant forcés de poursuivre notre bord vers le nord. Nous virons en toute fin de journée à la pointe sud de Fakarava. C’est notre premier atoll des Tuamotu ! Et il est gigantesque ! 30 milles de long par 10 de large et 4m de haut environ… On n’en aperçoit donc qu’une petite partie, à seulement quelques milles de distance. De l’autre coté du canal on devine tout juste l’atoll de Faaite avant que la nuit ne tombe. Nous sommes arrivés trop tard pour pouvoir entrer en sécurité dans le lagon de Fakarava. La marée n’aurait probablement déjà plus été favorable, et la lumière déclinante n’aurait pas permis de repérer les dangers pour réussir à trouver un mouillage. Nous poursuivons donc, en gagnant toujours vers l’est, laissant l’atoll Raraka bien au nord, ainsi que Katiu que nous longeons dans la journée du lendemain.

On ne peut s’empêcher de penser à tous les navigateurs qui sont passés ici avant les années 80, avant que le GPS ne vienne rendre plus accessibles ces atolls. Bougainville avait baptisé les Tuamotu l’archipel dangereux, et avant lui Roggewin avait évoqué un labyrinthe. Les récifs à fleur d’eau, visibles à quelques milles seulement de jour, et au dernier moment de nuit, les courants aléatoires (nous confirmons), tout cela rendait la navigation dans les Tuamotu très délicate. On essayait encore récemment d’aborder l’archipel à la pleine lune (si même on ne pouvait pas l’éviter), en espérant que les grains ne viennent pas obscurcir la nuit au mauvais moment. A l’inverse, nous passons au travers du labyrinthe sûrs de nous, presque à toute vitesse, et cela grâce au GPS. Et pourtant, il pourrait bien tomber en panne. Et alors il faudra vite recaler notre estime avec des points d’étoiles.

Mais, miracle de la technologie moderne, nous nous trouvons face à la passe ouest de Makemo à 15h35 comme le GPS nous l’avait indiqué. C’est l’heure de la marée basse, et donc la renverse aura lieu d’ici une heure environ. Mais le courant n’est pas si important, et nous réussissons donc à embouquer l’étroit chenal large de 70m environ. Balisage parfait, temps calme, pas de houle non plus, et beau temps. C’est presque trop facile, mais pour notre premier Tuamotu, c’est aussi bien. Ca nous permet de mettre la pioche en face du motu Teava, entourés de plusieurs haut-fonds coralliens. Bon timing, puisqu’alors que le soleil se couche, le temps se couvre, et les grains vont se succéder pendant toute la nuit, nous faisant tourner à peu près dans tous les sens. Nous sommes bien protégés au nord et à l’ouest, mais nous sommes peu à l’aise lorsque le vent souffle du sud-est. Le fetch est alors de presque 35 milles, et la côte n’est qu’à quelques centaines de mètres sous le vent. Heureusement, il ne s’agit que de grains localisés et temporaires, si bien que la mer ne se lève pas, et tout se passe bien.

Le lendemain, le temps est toujours bien bouché, si bien que nous ne bougeons pas, la navigation dans le corail nécessitant une bonne visibilité. Mais dès le surlendemain, nous poursuivons notre route, à la faveur d’un vent portant, et d’un beau soleil. Nous savons en plus que nos copains du Taurus sont arrivés la veille au village de Pouheva, situé au niveau de l’autre passe de Makemo, 25 milles plus à l’est. La soirée de retrouvailles se fait autour d’un bon dîner à leur bord. Le lendemain matin, nous nous promenons dans le village et y faisons quelques emplettes. Malheureusement, l’après-midi snorkeling se transforme en après-midi réparation du moteur hors-bord, infructueuse qui plus est. Le moral est dans les chaussettes, d’autant plus que nous en avons maintenant la certitude : malgré les tests qui semblaient bon à Papeete, notre VHF a bel et bien un problème de réception. Babsi, Christoph et Heidi me persuadent d’aller nous changer les idées à terre : il y a une « soirée cinéma » organisée par l’école primaire, avec vente de brochettes, saucisses, frites et gâteaux. Moment très sympa, et intéressant qui plus est : quelques dessins animés projetés sur un mur extérieur de l’école rendent petits et moins petits hilares. Passent quelques clips et voilà les gamins en train de danser !

Retrouvailles avec Taurus dans un cadre turquoise

Retrouvailles avec Taurus dans un cadre turquoise

Allez, le lendemain les conditions sont bonnes. Nous étions partis rapidement de Tahiti, histoire de profiter de cette bonne fenêtre météo. A la latitude de Tahiti, les alizés soufflent normalement de l’est, tandis qu’en cette saison, dans la région des Marquises, ils oscillent entre E et NE. Autant dire qu’il faut gagner plus de 750 milles au vent. Nous sommes véritablement à contre-sens. D’ailleurs très peu de monde fait le trajet que nous faisons. Et ceux qui l’ont fait nous ont bien expliqué que le plus difficile est de gagner dans l’est, ce que nous avons fait presque à marche forcée pour atteindre Makemo. Il faut profiter d’une perturbation dans l’alizé, chose qui se passe jusqu’à la latitude de 15°, mais guère plus au nord. C’est le passage d’une telle perturbation qui nous a poussés à partir très vite de Tahiti. La suivante peut ne venir que 3 ou 4 semaines plus tard ! Une fois qu’on commence à gagner dans le nord, la probabilité d’une perturbation devient infime, et on ne peut compter que sur une éventuelle rotation de l’alizé, qui vient alors plus ESE que l’ENE dominant durant l’été austral. C’est précisément ce que la météo prévoit pour les prochains jours et cela nous donne l’espoir d’atteindre les Marquises sur un seul bord, sans devoir louvoyer.

Malgré tout, du près, du près, 5 jours de près, voilà ce à quoi nous aurons droit. Dans une dizaine de nœuds de vent au début, ce n’est pas désagréable. Il faut juste que le vent souffle assez fort pour nous permettre de le serrer un tant soit peu. Dans la pétole, Fleur de Sel n’est pas un bateau de régate, loin s’en faut, surtout lorsqu’il y a un petit clapot. Mais dès la nuit suivant le départ, le vent monte bien, on subit quelques lignes de grains, et le lever de soleil nous trouve en train de danser. Oh, pas non plus la mer à boire, entre 15 et 20 nœuds seulement, et Fleur de Sel se débrouille bien. Mais ça gite, c’est inconfortable et par moment ça saute bien. « Vive le pays du shaker » écrit Heidi dans le journal de bord, histoire de garder le sens de l’humour.

Petit moment d’excitation alors que la deuxième journée de mer se termine par un bain de soleil : un gros bruit nous fait sursauter et nous réalisons que c’est une touche sur la ligne de pêche. Après un bon combat, nous réussissons à ramener un joli thon (sans doute rouge) au niveau du tableau arrière. Mais à ce moment là, l’hameçon se tord (!) et voilà nos rêves de sushis, de pavés, de darnes et de tartares qui s’enfuient dans le sillage…

Prendre un ris, le renvoyer, le reprendre au grain suivant, le renvoyer dans la molle qui suit. On connait la musique, mais heureusement le tempo s’adoucit pour notre troisième journée de mer, et on retrouve une navigation toujours à la gite mais plus agréable, avec les panneaux ouverts pour pouvoir aérer un peu. C’est d’autant mieux que nous avons constaté la veille, alors que les vagues balayaient le pont, que notre panneau avant n’était pas étanche… Et puis comme un bonheur ne vient jamais seul, le vent adonne, nous permettant de faire cap à l’ENE. C’est toujours ça de pris pour l’inévitable moment où il refusera, et nous grapillons milles après milles. A la tombée de la nuit, nous réussissons même à passer au vent de Napuka, petit atoll perdu dans le coin avec sa voisine Tepoto. Il reste 250 milles à parcourir.

Tout comme nous l’avions déjà remarqué en traversant vers l’Ile de Pâques, il semble qu’une journée agréable soit souvent suivie d’une journée pénible et réciproquement. C’est donc au tour de la journée désagréable, et nous voici de nouveau à réduire la voilure dans les grains. Mais ce qu’on déteste par-dessus tout ce sont les molles qui suivent. Aussi, nous n’hésitons pas à lancer le moteur pour retoucher le plus vite possible du vent. C’est aussi histoire de maximiser notre utilisation de la fenêtre météo. Car si la journée du lendemain nous voit toujours faire une bonne route, la météo prévoit que le vent refusera au nord-est pour la fin du parcours. Et c’est donc au petit matin du 23 février, 12 jours après avoir quitté Tahiti, que nous apercevons la silhouette de Fatu Hiva droit devant. Mais comme en plus un courant contraire vient nous ralentir, nous bataillons toute la journée pour réussir à arriver avant la nuit. On ne verrait pas d’un mauvais œil l’idée de dormir au mouillage, plutôt que de capeyer au dehors en attendant le lever du jour. En plus, au coucher du soleil, la baie de Hanavave, plus connue sous le nom de Baie des Vierges, est un régal pour les yeux. Une belle introduction aux Marquises…

1 commentaire

  1. Isabelle écrit :

    Il y a un cachet particulier à s’autoriser de temps en temps une route hors des sentiers battus ou à l’envers des vents dominants. Une des nombreuses différences entre les voyages plus « consommateurs » et les voyages plus « aventureux », même s’il n’existe pas de frontière nette entre ces deux variétés du genre humain, mais plutôt un continuum.

    Nous attendions la reprise de vos aventures depuis le jour où, en préparation pour la Norvège, nous sommes tombés sur votre excellente note sur cette question. C’est chouette de vous savoir de nouveau en mouvement.

    13 mars 2012, 18 h 31 min

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