Mangareva n’est pas la seule île aux Gambier, et de Rikitea on a d’ailleurs face à nous Aukena et Akamaru. Cette dernière sera notre première destination extra-mangarévienne, lorsqu’après presque trois semaines nous levons enfin l’ancre. Oh, il ne s’agit pas d’un long voyage : cinq milles à peine seront nécessaires pour atteindre Mekiro. C’est l’îlot voisin d’Akamaru, et il domine un superbe platier de sable que parsèment ici ou là des têtes de corail. En une heure, nous voici au sein du « lagon dans le lagon » ! Moins de deux mètres de fond, une eau qui passe du bleu profond au turquoise cristallin, et un arrière-plan luxuriant, c’est presqu’un petit paradis tropical. Evidemment, les quillards trop profonds ne peuvent pas atteindre ce mouillage époustouflant, mais Fleur de Sel n’aura pas de mal à nous emmener dans aussi peu d’eau !

C’est Bertrand qui nous guide pour trouver l’entrée du dédale. Installé depuis une quinzaine d’années dans le lagon d’Akamaru pour cultiver ses perles, il vit maintenant sur une pirogue double tout confort et connait presque mieux que quiconque ce petit monde. Il nous suffit donc de suivre son annexe pour slalomer entre les patates de corail. Une fois l’ancre 1m50 plus bas, posée sur ce sable blanc, nous faisons donc sa connaissance et visitons sa maison-catamaran. Nous rencontrons aussi Jean-Jacques, qui est arrivé aux Gambier il y a un an, et qui revient tout juste de quelques mois en France. Nous terminons tous autour d’un verre dans le carré entre po’opas (les européens).

La plongée autour de Fleur de Sel est assez marrante. Le monde devient presque en deux dimensions tant il y a peu de profondeur. La coque n’est plus qu’à trente ou quarante centimètres du fond, et c’est l’endroit idéal pour établir un petit mouillage temporaire le temps d’inverser la chaîne de mouillage. Plus agréable, nous faisons grimpette sur Mekiro, moins habilement certes que les dizaines de chèvres qui gambadent sur l’îlot. De là-haut la vue est splendide, le turquoise du lagon ressort encore plus, et on peut même déceler les teintes violacées de certains coraux. La scène en devient même un peu dramatique car un petit front approche par le sud-ouest et la bande nuageuse gris foncée tranche avec ce décor ensoleillé.

Le lendemain, samedi, nous rejoignons Bertrand, Rémi (son fils) et Jean-Marc (un jeune qui habite sur Akamaru avec ses grands-parents) lorsqu’ils nettoient les huîtres perlières (ici on dit les nacres). Elles sont sorties de l’eau dans leurs filets pendant quelques heures, le temps de les passer au jet pressurisé pour les débarrasser des algues et coquillages parasites qui viennent ralentir leur croissance. Puis nous plongeons avec les trois travailleurs pour les observer alors qu’ils rattachent les filets à des lignes immergées deux à trois mètres sous l’eau. C’est là que vivent les nacres, et il y en a un nombre incroyable. Il faut dire que les Gambier sont un véritable haut-lieu de la production des fameuses perles noires, et Bertrand n’est que l’un des soixante producteurs de l’archipel.

Dimanche, de retour de la pêche au fusil, Bertrand et Jean-Jacques passent nous inviter à un barbecue. Quelques morceaux de bois rassemblés sur Mekiro, une grille posée dessus, et voilà Bertrand cuisinant à merveille les deux ume (nasons) et l’umetare (nason à éperons oranges) qu’il a tiré le matin même. Accompagné de ri z au lait de coco, c’est un délice, et le repas se termine par deux délicieux gâteaux préparés par Jean-Jacques et par Françoise et Bernard de Pitcairn, venus nous rejoindre pour le dessert.

Le lendemain, souhaitant explorer un peu la grande île d’Akamaru, nous préférons nous en approcher en bateau, et du haut des barres de flèche je guide Heidi dans le corail pour atteindre à quelques centaines de mètres de là un trou d’eau profonde au milieu du lagon. L’accueil est mitigé, car un vieux nous demande de retourner mouiller plus loin, prétextant que nous allons polluer leur lagon. Au contraire, Rémi et Jean-Marc nous conseillent de ne pas faire attention et Jean-Marc nous donne même une grande quantité de cocos en mettant à disposition son pic pour les débourrer. Malheureusement ce n’est plus trop la saison des citrons et des pamplemousses et il ne lui en reste plus beaucoup.

Nos balades sur l’île nous permettent d’admirer des jardins potagers joliment soignés, de visiter l’église de l’île, construite en bloc de corail chaulé et peinte en blanc et bleu comme à Taravai, et de faire un tour vers la plage de l’ouest. Nous récupérons un poulet local auprès d’un des habitants, et même si nous réussissons à le tuer, le plumer et le vider, il n’aura finalement pas très bon goût. Et puis vient le moment de revenir à Rikitea, car cinq jours se sont déjà écoulés. Nous faisons donc nos adieux à Jean-Marc, Jean-Jacques et Bertrand, et en route après être repassés sur le beau platier de sable.

Carte de nos explorations mangaréviennes

La halte n’est que de courte durée, le temps de ravitailler en produits de base à Rikitea, et nous voilà de nouveau en route, cap au nord cette fois-ci, car la météo est bonne pour encore quelques jours. Au bout d’une nouvelle petite navigation de deux heures, nous atteignons Totegegie, la plus longue île du récif. C’est d’ailleurs sur celle-ci qu’est construit l’aéroport, mais aucun risque d’être dérangés par le trafic aérien : il n’y a que deux vols par semaine. Après avoir mouillé sur des bancs de sable peu profonds, le programme de l’après-midi est une balade sur ce grand motu : d’un côté le lagon, turquoise et parsemé de patates de corail, au milieu l’île en roche corallienne et boisée de pins, de pandanus et de cocotiers, et de l’autre côté le large, juste au-delà du platier de corail. Une simple bande de terre entre mer et mer, un avant-goût des Tuamotu où la seule terre est le récif (dans les atolls, il n’y a plus d’îles hautes dans le lagon).

Le lendemain, les découvertes se font sous l’eau, avec palmes, masque et tuba. En T-shirt bien-sûr, pour éviter les coups de soleil trop importants, nous pataugeons autour des têtes de corail, à observer les nasons, les balistes, les chirurgiens ou autres perroquets. Lorsqu’on ne connaît pas, difficile encore de les reconnaître tous, mais ce n’est pas grave, le spectacle est beau, surtout lorsque le corail a des formes et des couleurs si variées. Les bénitiers aux ouvertures fluorescentes essaient aussi de bien se dissimuler. Et puis une fois le soleil assez haut, à l’heure où la navigation est possible dans le corail, en route. Nous changeons de nouveau d’emplacement.

Nous longeons le récif vers le nord, et du haut des barres de flèche, j’admire les couleurs du lagon, les silhouettes des cocotiers sur leur motu de sable, et la houle du large qui brise de l’autre côté. Six milles plus au nord, c’est derrière Puaumu que nous mouillons, entre de nombreuses patates. Elles feront l’objet d’une nouvelle plongée admirable le lendemain matin, alors que Fleur de Sel baigne une nouvelle fois dans deux mètre d’eau. Cette fois-ci nous reconnaissons certaines espèces, et nous restons un bon moment à admirer les couleurs chatoyantes de certaines, la brillance d’autres, et la dissimulation d’autres encore. Même si c’est inutile, nous essayons de suivre des perroquets et des balistes, bien plus rapides que nous, et Heidi fait un face à face avec un petit baliste-Picasso caractériel !

Auparavant, tôt ce matin-là, une détonation avait retenti sur l’îlot. Une équipe de six ou huit gaillards était venue sur les coups de six heures tuer l’un des nombreux cochons. Ce sont toujours les préparatifs pour l’inauguration de la cathédrale, dont la restauration avance à grands pas, et Piggy sera emmené et dépecé sans autre forme de procès pour être cuit dans un four tahitien géant, que nous ne serons malheureusement pas là pour voir. Mais mis à part ce petit intermède, quelle tranquillité à l’abri de l’îlot sablonneux et hérissé de cocotiers (encore, évidemment !)

Seulement voilà, la météo prévoit que le vent repassera à l’ouest, nous ne serons alors plus protégés par le récif, et il vaut donc mieux rentrer à Rikitea. La route du retour nous fait de nouveau slalomer entre les bancs de sable et le corail, mais une difficulté supplémentaire s’ajoute au parcours : il faut éviter de se prendre les lignes de nacres immergées à faible profondeur. Heureusement, avec notre tirant d’eau réduit, ça passe sans souci, même si l’on n’aime pas passer au-dessus d’un cordage. Et nous voici à embouquer un chenal devenu familier. Finies les vacances, c’est le retour à la ville. Oui, enfin, n’exagérons rien, c’est vrai. Mais on retourne voir les amis, retrouver une connexion Internet, et un mouillage abrité par tous les temps. Et puis, franchement, nous croyons l’avoir déjà dit, il y a largement pire que Mangareva où l’on se sent si bien…

 

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