Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Cela fait déjà dix jours que nous sommes en mer, et en ce 26 juillet, nous sommes maintenant à mi-distance environ de notre point de départ et de notre objectif: chacun est à près de 1’000 milles, tandis que Lima au Pérou est à 1’100 milles dans notre nord-est. Autant dire que nous sommes au milieu de nulle part, et pourtant nous atteignons maintenant l’autoroute. Enfin, théoriquement, du moins, car le fait que nous soyons en hiver apporte un peu de piment à cette traversée, car il nous faut toujours compter sur notre voisin proche, l’anticyclone du Pacifique Sud. Nous décidons de changer d’heure, en sautant directement d’UTC-4 à UTC-6, ce qui nous fait maintenant 8 heures de décalage avec l’Europe. Ainsi l’heure du bord correspondra à l’heure en vigueur à Rapa Nui. Du coup il fait jour de 7h à 18h au lieu de 9h à 20h, mais de toutes les façons, peu importe. Finalement nos seuls impératifs horaires sont pour les fichiers et les cartes météo, et c’est plus simple de penser en UTC. Pour le reste, nous faisons selon notre rythme biologique, si tant est qu’on puisse y trouver une certaine régularité au fil des quarts de veille.

Finalement, la pluie et les lignes de grains qui nous collaient à la peau depuis deux jours finiront par nous abandonner, et en début de nuit nous pouvons admirer un beau ciel étoilé. Le bilan de nos stocks est positif : nos réservoirs d’eau contiennent encore 300 litres, le plein de diesel est à peine entammé par nos heures de moteur dans la pétole, et donc tout va bien. En plus, la mer désordonnée va petit à petit se tasser, si bien que dans les jours qui suivent la navigation se fera plus sereinement. Le vent d’est nous impose d’avancer au grand largue sur de longs bords. Etant donné que nous sommes montés assez au nord, qu’il a plutôt tendance à souffler de l’ESE, et qu’il nous faudra redecendre pour atteindre Rapa Nui, nous commençons donc bâbord amures. Le bord durera 4 jours. Et il est vrai qu’en l’absence de quelque changement d’allure que ce soit, que sans aucun autre bateau à l’horizon, et qu’aucun poisson ne mordant à la ligne, nous finirons pas trouver le temps un peu long. Essayant de gagner le plus possible sous le vent, nous sommes souvent la proie du roulis, surtout qu’il est rare que la longue houle de SW ne disparaisse, elle qui est due aux grands monstres dépressionnaires qui vagabondent dans les latitudes rugissantes et hurlantes du sud, et qui est donc omniprésente en hiver. La seule variable pendant ces journées aura été la prise et le renvoi de ris, lorsque le vent forcissait ou mollissait.

Les levers et couchers de soleil, en revanche, nous lassent moins. Bien qu’il y ait toujours des nuages d’alizés autour de nous, les couleurs sont toujours belles, jaunes, orangées et rougeoyantes vers le soleil, tandis qu’à l’opposé le ciel prend ses teintes roses et violettes si caractéristiques des tropiques. Le soir du 28, une fois n’est pas coutume, nous nous octroyons un petit apéro, chose rare en mer car nous sommes peu enclins à boire de l’alcool, mais la navigation est si tranquille, et puis Tonton Régal veille. Dans la nuit, les étoiles filantes se font très nombreuses, car c’est apparemment le maximum des Delta-Aquarides. Avec la nouvelle lune, c’est parfait pour observer cette pluie de météores. En revanche, lorsque les nuages masquent les étoiles et la Voie Lactée, la nuit est vraiment noire. Le prochain lampadaire doit être à 2’000km, et Alpha du Centaure, la prochaine étoile, qui nous guide chaque nuit, est à 4 années-lumières, alors évidemment, il ne fait pas très clair…

De jour, l’eau a cette teinte dense, intense et envoûtante, celle qu’on ne peut qu’appeler bleu Pacifique, et sa température augmente progressivement au fur et à mesure que nous gagnons dans l’ouest. Le 29 elle atteint les 19°, et ce soir là non seulement nous passons les 100°W – ce qui fait apparaitre pour la première fois un troisième chiffre de longitude sur le GPS – mais en plus il nous reste moins de 500 miiles à parcourir ! Pendant cette navigation tranquille, nous dévorons bouquin après bouquin de la bibliothèque du bord pour ma part, et audiobook après audiobook de la bibliothèque de l’iPod pour Heidi – eh oui, il y en a qui sont plus modernes que d’autres… En nous plongeant dans de nombreux récits, nous oublions le roulis, compagnon fidèle de ces journées de mer, et dont on se débarasserait bien. Par moments, nous sommes bien fatigués, mais finalement cela reste tolérable. Lorsque le vent mollit au point que les voiles battent sans rien pouvoir y faire, nous mettons du moteur, ce qui nous permet de recharger les batteries du bord.

Le 30 juillet, nous empannons tribord amures car le vent a basculé plutôt ENE comme prévu. Les cartes météo et les fichiers GRIB avaient raison, c’est tout de même magique d’avoir des prévisions à peu près fiables. Cela nous permet de faire cettre traversée dans d’excellentes conditions, le vent n’étant pratiquement jamais monté au-dessus de 20 noeuds. Lorsque l’extrémité d’un front approche comme en ce 31 juillet, nous sommes au courant et nous remontons donc en latitude, franchissant au moteur une petite dorsale. Le 1er août le front n’est plus très loin et le vent revient progressivement au nord en forcissant doucement. Fleur de Sel marche bien au largue, et on assiste au spectacle de deux houles assez importantes s’opposant, une longue de SW et une plus courte de NE. Ce soir là, nous dînons d’un rösti-oeuf pour fêter la Fête Nationale suisse.

Dans la nuit, nous subissons le passage du front, très affaibli, si bien que le ciel est complètement bouché et qu’il crachine, mais rien de plus sérieux. Nous pouvons faire route directe, alors que le temps se dégage progressivement dans la journée. Malheureusement, les dernières prévisions météo pour l’escale sont moins bonnes qu’auparavant, car le vent devrait continuer de souffler des secteurs nord et ouest pendant de nombreux jours. Or, nous approchons maintenant de l’Ile de Pâques, appelée Rapa Nui en polynésien, et les abris y sont à la fois rares et précaires. Nous abandonnons donc l’idée d’aller mouiller devant la plage d’Anakena, exposée au nord, et nous faisons cap sur Hanga Roa, la « capitale » de l’île. Fleur de Sel avance bien pendant cette dernière journée, alors que le vent tire doucement au NW.

Au matin du 3 août, il fait beau, et le GPS nous place à une trentaine de milles de l’ile, et sur les coups de 9h, une fois le soleil bien levé, on aperçoit les collines de l’île. Là, à l’horizon, sur bâbord avant, les voilà ces volcans éteints. Il y a indubitablement quelque chose de magique, après presque trois semaines de mer, à voir apparaître la terre, quand on l’attend et là où on l’attend. Dans cette immensité bleue, on douterait presque de son existence, si elle n’était pas portée sur les cartes. Il est clair qu’avant le GPS cela devait être autrement moins facile de trouver l’île dans cette botte de vagues, particulièrement dans l’ancien temps lorsque les positions relevées étaient très approximatives, surtout en longitude. Par la suite, d’heure en heure on la voit grossir, cette île qu’on aurait d’abord pu prendre pour un nuage bas. En début d’après-midi on discerne maintenant les collines, les rares parties boisées de cette île globalement pelée, et enfin la toute petite plage d’Anakena avec sa rangée de moais.

Nos appels VHF à l’armada chilienne – pour les informer d’une part de notre présence dans le coin, pour les aviser d’autre part de notre intention de venir à Hanga Roa, et pour leur demander enfin s’il est possible de rentrer dans le minuscule port d’Hanga Piko – restent malheureusement sans réponse dans un premier temps, en raison de notre VHF défectueuse. La portée réduite de notre VHF portable ne permet pas encore d’atteindre l’armada, et nous patientons encore avant de pouvoir voir quelles seront les possibilités d’abri. Car Hanga Roa, la baie faisant face au village, est battue par les vagues et le mouillage y serait si ce n’est intenable, tout au moins inconfortable au possible.

Finalement, c’est avec l’aide de nos copains du Magalyanne, arrivés ici il y a une petite semaine, que nous organisons l’entrée dans le port. Il s’agit d’une toute petite crique, accessible par une passe très étroite, et l’armada exige qu’un pilote nous quide (contre espèces sonnantes et trébuchantes, bien entendu). Il faut donc qu’un des pêcheurs de la Cofradia de Pescadores vienne à notre rencontre, ce qui prend un peu de temps à organiser. Puis une fois les voiles affalées, les pare-battage sortis à la va-vite des coffres au fond desquels nous les avions rangés, ne pensant plus en avoir besoin avant un moment, nous suivons la barque d’Arturo, entre les brisants et les haut-fonds. Les vagues brisent tout près de nous et on sent qu’il ne faut pas s’écarter de trop. Mais tout se passe bien, et une fois dans le bassin étroit, nous réussissons avec l’aide des Magalyanne à passer nos multiples aussières, qui doivent nous maintenir à distance du quai en dépit du ressac. L’armada et l’officier d’agriculture viennent ensuite à bord faire les formalités pendant qu’on gonfle l’annexe. Et enfin, une fois tout cela terminé, alors qu’il ne reste plus qu’à commencer à ranger, voici que plusieurs équipages passent et repassent devant nous à bord de pirogues à balancier. Leurs évolutions dans le soleil couchant sont véritablement un spectacle féérique. Certes, nous sommes encore loin des lagons turquoises, des récifs coralliens, et des plages de sable blanc, et ici on parle encore espagnol car nous sommes dans une possession chilienne. Mais nous voici déjà en Polynésie, il n’y a plus de doute !

Au terme de ce qui doit être la plus longue étape de cette transpac, après 2’265 milles parcourus en 19 jours et 4 heures, nous pouvons maintenant partir à la découverte de Rapa Nui, de ses mystérieuses statues (évidemment), mais aussi de sa population polynésienne.

1 commentaire

  1. maria montez écrit :

    je continue à vous suivre bons vents et que le cyclone arte ailleurs ! salutations amicales Maria Santa Montez
    João Pedro et Claire partent en Sicile pour une semaine à voile dans un bateau avec des amis autour des îles !

    8 août 2011, 12 h 07 min

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