Peu de monde connait le nom de Pitcairn. Mais ceux qui ont déjà entendu parler de cette minuscule île perdue dans le Pacifique savent le plus souvent combien son histoire est mêlée à la célèbre mutinerie de la Bounty. Pour ma part, depuis que dans mon enfance Bonne-Maman m’avait offert l’incroyable récit des Dix-neuf hommes contre la mer, il y a toujours eu quelque part dans le sud du Pacifique l’image de la Bounty et de sa chaloupe. Or, sur la route entre Rapa Nui et les Gambier se trouve la fameuse île de Pitcairn, une escale à ne pas manquer pour tous ceux qui ont lu et relu les histoires de marins ! Seulement voilà, et sans rentrer dans le détail de l’histoire de la Bounty que vous trouverez certainement bien résumée sur Internet, ou mieux encore, racontée dans les trois romans de Nordhoff et Hall, si Fletcher Christian et les siens avaient choisi de s’y terrer pour échapper à toute recherche, c’est aussi car l’île était très difficile d’accès. Pitcairn allait donc nous donner du fil à retordre.

En quittant Ducie, l’une des quatre îles de l’archipel de Pitcairn, les prévisions météo ne sont malheureusement pas idéales. Au moment où nous arriverions sur Pitcairn, le vent devrait souffler de secteur nord, et la houle de SW devrait être plutôt bien prononcée. Dans ces conditions, ce serait difficile de débarquer, et nous obliquons donc vers l’île de Henderson, située un peu au nord de la route entre Ducie et Pitcairn. Impossible de s’abriter là-bas non plus, mais c’est l’occasion de voir un atoll surélevé. En effet, Henderson devait ressembler à Ducie à une époque, avec son anneau de corail et de sable encerclant un lagon. Mais depuis l’île a monté et c’est maintenant un plateau de corail s’élevant une trentaine de mètres au-dessus de la mer, qui semble très boisé. La mer vient briser avec fracas sur les falaises qui l’encerclent sur la majorité de sa périphérie. Sur la côte nord en revanche, s’étend une superbe plage de sable blanc, malheureusement défendue par un récif de corail, et surtout battue par la mer, donc impossible de s’y arrêter.

Alors que nous approchions de l’île, l’AIS nous signale un navire au mouillage près de la pointe NE, l’Aquila. A y regarder de plus près, deux hélicoptères font un ballet d’aller-retours entre le bateau et l’île, en transportant ce qui nous semble être des bétonnières. A la VHF, nous apprenons qu’ils effectuent un « Conservation Project », mais de quel type de mission écologique s’agit-il, nous n’en savons rien. Ce n’est que plus tard que nous apprendrons qu’il s’agit d’une expédition d’extermination des rats qui ont infesté l’île, et qui massacrent les oiseaux. Etant au louvoyage, nous avons le temps d’admirer l’adresse des pilotes d’hélicoptère qui positionnent leur appareil à merveille malgré les vagues et le vent, pour aller ensuite répandre leurs granulés de poison.

Et puis nous voici de nouveau en route, vers Pitcairn, que le vent forcissant nous fait rejoindre en moins d’une journée. Au petit matin, Heidi qui est de quart voit apparaître les deux sommets de cette île accidentée, et vers 8h30 environ, alors que nous sommes à deux milles seulement de l’île, nous prenons contact avec Pitcairn Radio. Simon nous répond et nous indique que c’est au mouillage de Down Rope que nous aurons le plus de chance de trouver un abri. Nous contournons donc la pointe est de l’île pour rejoindre cette baie située au SE, mais malheureusement la houle transformait l’endroit en un chaudron de sorcière. Impossible, donc, de mouiller, et nous nous mettons à la cape, en attendant des jours meilleurs. Au bout de quelques heures, on refait route pour regagner le terrain perdu, et nous effectuons des aller-retours sous le vent de l’île. Pendant que nous capeyons, grand’voile à deux ris bordée plat, trinquette à moitié roulée et barre amarrée sous le vent, nous dérivons à moins d’un noeud, mais au petit matin, il nous faut regagner une douzaine de milles, chose que nous faisons pendant la matinée. Down Rope semble un peu mieux, mais ce n’est pas encore calme, et en tout cas il est hors de question d’y laisser le bateau seul pour débarquer.

Nous faisons donc le tour de l’île dans l’après-midi, et c’est sous d’autres angles que nous admirons la beauté de ce rocher perdu en mer et couvert d’arbres. Les roches ont des couleurs chatoyantes qui font contraste aux feuillages exubérants, et le tout baigné par le Pacifique toujours bleu est un plaisir pour les yeux. En fin d’après-midi, nous parvenons à mouiller à Down Rope, où seul souffle un petit vent et où la houle s’est assagie. Evidemment ce n’est pas tout calme, mais au moins cette nuit-là pouvons-nous tous les deux dormir tranquillement. Nous espérons très fort que la météo nous donnera un petit répit le lendemain matin, car ce sera demain ou jamais. Le vent doit rester au nord mais baisser et la houle sera maniable. Peut-être, dans ces conditions, réussirons-nous à débarquer ne serait-ce-que quelques heures sur Pitcairn. Peut-être pourrons-nous voir où la Bounty a été sabordée, où son équipage mixte anglais-tahitiens et mixte hommes-femmes a construit sa petite colonie. Peut-être pourrons-nous mieux nous imaginer l’horrible histoire qu’ils vécurent. Et surtout, peut-être pourrons-nous rencontrer les habitants de cette petite communauté parmi les plus isolées de la planète, dont la plupart descendent de leurs ancêtres passés à la postérité malgré eux.

Un peu dépités, nous abandonnons l'idée de débarquer à Pitcairn...

Un peu dépités, nous abandonnons l’idée de débarquer à Pitcairn…

L’île compte une cinquantaine d’habitants, dont une quarantaine d’autochtones et une dizaine de personnes en poste, dont le pasteur, l’instituteur et peut-être un médecin. C’est une dépendance britannique, la dernière du Pacifique, et elle est administrée depuis le consulat britannique à Auckland en Nouvelle-Zélande. Et mis à part les visites des rares voiliers comme nous qui tentent d’y faire escale, le seul contact de l’île avec le reste du monde est le ravitaillement trimestriel par cargo. Or, justement, le lendemain est jour de ravitaillement ! Brenda, avec qui nous discutons par VHF, nous indique que les habitants seront d’ailleurs très occupés ce jour-là, car ils auront à débarquer des containers, et c’est un peu comme Noël nous dit-elle. Malheureusement, les conditions dans Bounty Bay interdisent d’y mouiller. Devant l’insistance des éléments, il nous faut renoncer, car les prévisions annoncent plus de 5m de houle d’ici peu de jours, sans aucun répit concernant le vent de nord. Tant pis, nous ne rencontrerons pas Brenda, Simon et les autres, nous ne verrons pas cette île si belle et si proche. Nous ne pourrons pas non plus poster de lettre avec les timbres si rares de Pitcairn, mais c’est ainsi.

Tôt ce matin là, aussi bien l’Aquila que le navire ravitailleur Claymore II viennent mouiller sous le vent de Pitcairn. Nous nous disons que c’est mauvais signe, si même les bateaux de commerce ne peuvent pas mouiller au vent de l’île. Et c’est donc un peu la mort dans l’âme que nous levons l’ancre et que nous passons une nouvelle fois devant Bounty Bay. Un appel radio pour saluer Brenda, que nous n’aurons pas pu rencontrer, et déjà nous passons la pointe nord-ouest de l’île. Le vent est soutenu, plus fort que ce qui est annoncé. De toutes manières, nous n’aurions donc eu aucune chance de débarquer avant une semaine, et encore, avec de la chance. Comme pour enfoncer le clou, Pitcairn refuse de s’effacer, et dans le ciel limpide restera visible jusqu’en début d’après-midi, surmontée de son petit nuage.

La première journée de ce trajet nous permet de bien avancer, tant et si bien que nous sommes à peine à plus de 100 milles de Mangareva lorsque le vent tombe après le passage d’un front peu actif. Vu la houle qui monte, et qui fait claquer les voiles, nous voici obligés de remettre le moteur. Mis à part quelques lignes de grains qui nous procureront des souffles d’air passagers, la dernière journée est calme, trop calme, et c’est donc au moteur toujours que nous longeons l’atoll de Temoe. C’est la Polynésie Française, mais il n’y a pas de passe, et de toutes les manières les brisants sont impressionnants, donc on ne s’approche pas trop.

Mais déjà avant d’apercevoir Temoe, qui ne dépasse guère au-dessus du niveau de l’eau, nous avions déjà repéré la montagne flottante, Mangareva. D’abord lointaine, encore à quarante milles, puis se détachant plus nettement sur l’horizon, Mangareva est ensuite rejointe pas d’autres voisines moins élevées, et c’est finalement en fin d’après-midi que nous franchissons le récif submergé pour rentrer dans le lagon. L’heure tardive ne nous permet malheureusement pas de parcourir le chenal jusqu’à Mangareva. Dans le corail il faut naviguer avec le soleil haut pour y voir quelque chose, et nous sommes donc en train de transgresser toutes les règles en rentrant si tard. Nous avons donc trouvé, en étudiant la carte, un petit motu que nous imaginons protégé. Erreur, au fur-et-à-mesure que la nuit avance, et que la houle se lève, le lagon devient une arène de rodéo. De bonne heure, ayant très peu dormi, nous sommes donc prêts à lever l’ancre pour rejoindre Rikitea, le village de l’île de Mangareva. Après une navigation sans histoire, si ce n’étaient les vagues qui nous empêchent de porter le génois, nous atteignons enfin Rikitea, baignée d’eaux turquoises et entourée de collines boisées. Les deux navires aperçus à Pitcairn sont déjà là, ils nous ont doublés en route. En arrière-plan, le Mont Duff domine l’archipel, et la douceur de vivre nous envahit déjà. Peut-être, il est vrai, en raison de l’eau plate qui nous promet déjà une bonne sieste réparatrice.

4 commentaires

  1. Bruno et Helgard écrit :

    Merci pour cette histoire passionnante. Mangareva doit etre très jolie. Tant pis pour Pitcairn, qui, en tout cas, a « mauvaise réputation ». Consolez vous, à partir de ce moment, verrez surement pleines de belles îles….

    30 août 2011, 7 h 45 min
  2. Nicolas

    Nicolas écrit :

    Eh oui, il n’y a pas plus belle consolation que les Gambier. Mais bon, Pitcairn, malgré son histoire tumultueuse aurait été tout à fait fréquentable de nos jours. Mais notre bonne amie la météo, toujours elle, en a décidé autrement…

    21 septembre 2011, 23 h 38 min
  3. Moriani- Rousseau écrit :

    Mes chéris,
    Quelle joie de vous retrouver dans cette dernière lettre de ‘Fleur de Sel’, quelles aventures, mais quelle vie ! Que ta prose Nicolas nous fait rêver, mais je vous envie, merci de partir pour nous et avec vous dans vos bagages ! les photographies de Heidi et les récits superbes …. mais ne donnant qu’un petit aperçu de ce que vos yeux, votre âme, voient ! l’instant présent , furtif et tellement beau ! Ca me donne la chair de poule, tous ses roulement de vagues, cette houle déchaînée, ses creux, ses montées soudaines, et changement de météo quel stress pour vous de devoir arriver puis repartir quelques heures en ayant tant espérer de rester sur un bout de rocher , Pitcairn et quel bonheur de vous suivre !
    Toute notre petite famille se porte bien. Clémence toujours a Lyon, travaille et illustre quelques petits projets, Grégoire et Sofia roucoule a New York, Aude a reprit les bancs d’HEC pour sa dernière année après un an de stage, Albane reprend sa 1ere année a Camondo en archi et design d intérieur, Marie-(Capucine) est en 2e année a l ‘ESSCA , au campus parisien, a Boulogne-Billancourt et JM créer sa boite de consultant, finance et management ,
    J’ai eu Jenn-y, qui fait une expo ! j’espère avoir ta maman soon ! C’est sympathique d’avoir de tels amis ! tu sais! ns vous aimons beaucoup ! depuis longtemps ! tu le sais ! ; )
    Jean-Marc croise ‘Mon Trésor’, (ton père) de temps en temps !
    Sinon j’ai hâte de connaître la ‘New Mansion’ a la Trinité ! eh eh !

    Merci pour ces voyages fabuleux d’Heidi et Nicolas avec Fleur de Sel !

    Je me régale ! bons vents, toute mon affectueuse amitié, pour vous deux. CM

    28 septembre 2011, 12 h 48 min
  4. isabelle écrit :

    bonjour,
    Je voudrai avoir des renseignements sur Ducie Island, Y avez vous mouillé ?
    Merci.. voyage fantastique !

    21 août 2012, 18 h 36 min

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