Arrêtés devant le passage à niveau, barrières fermées, à attendre que le train (de dépressions) passe, nous avons patienté presque six jours. C’est long, et dans ce laps de temps, alors que Fleur de Sel était amarrée bien sagement dans la jolie Caleta Lamento del Indio, pas moins de quatre fronts nous sont passés dessus, tour à tour. Evidemment, nous trépignions d’impatience, le train prenait des allures de convoi de marchandises interminable, et suspendus à la réception des cartes météo et des fichiers GRIB, chaque jour nous nous faisions la même réflexion : c’est déjà l’automne, et on se dit que plus on attend, moins il y aura d’occasions de franchir ce passage difficile. Il ne faudra pas louper l’occasion lorsqu’elle se présentera, même si évidemment elle ne sera jamais idéale. Nous avions déjà connu pareils cas aux Iles Féroé ou en Ecosse, alors que nous étions tard en saison. Alors on s’occupe comme on peut : il y a toujours du bricolage à faire, et notre combiné déporté de VHF fonctionne maintenant à nouveau. On en profite pour se mitonner de bons petits plats. On se repose en bouquinant ou en regardant des films. La station du phare de San Pedro nous appelle chaque jour pour savoir quelles sont nos intentions, et pour nous donner les prévisions météo pour les heures à venir.

Et puis la fenêtre est arrivée, la houle devant s’abaisser à 2-3m au lieu de 8, le vent devant tourner au sud-ouest après une énième chute du bromètre. Un peu courte évidemment, la fenêtre, juste de quoi nous permettre de nous faufiler, alors nous n’avons fait ni une ni deux. Départ une heure à peine après le minimum de pression, alors que le front froid n’avait pas encore fini de nettoyer le ciel. Rangement des quatre lignes à terre et préparation du bateau pour un petit tour de manège. Ca fait longtemps que nous n’avons pas goûté à l’océan, ce sera la première fois vraiment dans le Pacifique, et nous redoutons un peu ce passage. Effectivement, dès la sortie de la Bahía Tarn, ça danse pas mal. En fait, la grande houle du large, générée par les dépressions qui passent bien au sud, aborde le golfe comme partout ailleurs le long de la côte. Mais à cet endroit particulier, il n’y a pas d’îles pour protéger de la houle. D’autre part le talus continental est tout proche, et les fonds remontent brusquement de plus de 3’000m à moins de 100m. Et enfin, s’il fallait simplement traverser le golfe ce serait déjà mouvementé, mais il faut en plus en sortir pour gagner à l’ouest, contre le courant, afin de contourner un cap en mer, la Península de Taitao, qui se termine au fanal du Cabo Ráper. Un joli cocktail, donc, qui a rendu ce lieu célèbre. Le grand écrivain chilote Francisco Coloane lui fait d’ailleurs la part belle dans quelques unes de ses nouvelles. Et aujourd’hui encore, même les gros bateaux s’abstiennent de le franchir lorsque les conditions sont mauvaises. Mais aujourd’hui, même si ça bouge un peu, c’est plutôt maniable, et Fleur de Sel ne tarde pas à réussir à gagner au vent, même sans appuyer au moteur. Nous voici donc en route, et pour de bon, et après quelques heures, le vent a déjà bien adonné, si bien que nous avançons bien. Espèce de Penas, tu nous auras bien secoués, tout de même !

Finalement, nous pêcherons peut-être par excès de prudence, car nous visons le plus au large possible, de manière à atteindre les grands fonds au plus vite. Une fois au large, le vent mollit et la nuit s’écoule tranquillement, alors que la houle est devenue plus régulière. Cela fait quasiment trois mois que nous n’avons pas passé de nuit en mer, alors le rythme est un peu difficile à reprendre, particulièrement en commençant par se faire secouer. Mais après avoir croisé un cargo, nous doublons le Cabo Ráper, et l’heure du choix est venue. En effet, soit nous nous arrêtons dans l’Estéro Cono, un très joli coin bien abrité et réputé somptueux, soit nous poursuivons. Le problème est que la fenêtre météo semble se refermer vite, le vent revenant dès le soir au secteur nord, et ce plutôt indéfiniment, comme d’habitude. Alors tant pis, encore une fois nous faisons l’impasse sur un endroit qui nous semblait joli, afin de ne pas nous retrouver coincés par le temps. Heureusement, nous nous rappellerons plus de tous ces coins que nous avons pu visiter dans d’excellentes conditions, plutôt que de regretter de ne pas avoir pu voir d’autres lieux également dignes d’intérêt. Il faut bien faire un choix et la nature se charge de nous aider dans la sélection ! De toutes les manières, on pourrait passer des décennies à explorer les milliers d’îles, de canaux, de détroits et de criques de Patagonie. Et nous n’avons pas des décennies. L’hiver approche même à grands pas, et il vaut mieux retrouver des latitudes plus clémentes !

La course contre la montre s’engage, car le vent est plutôt mou, et il ne devrait reforcir qu’une fois revenu au nord. C’est donc au moteur que nous gagnons les derniers milles qui nous permettent d’embouquer la Bahía Anna Pink en fin d’après midi. Drôle de nom, mais surtout un coin mal pavé de caillasses, qu’il aurait été imprudent de franchir de nuit. Nuit qui tombe vite, d’ailleurs, puisque les jours raccourcissent irrémédiablement. Heureusement, il existe un mouillage qui nous semble facile d’accès, y compris au radar, et dans lequel nous pouvons simplement passer la nuit à l’ancre, sans avoir à porter de lignes à terre. C’est parfait, et c’est à la nuit tombée que nous mouillons, après 175 milles de mer. Ouf ! C’est fait, le Golfo de Penas est derrière nous. Nous sommes heureux que cela se soit bien passé, et les dernières cartes météo nous confortent dans notre choix, car cela semble de nouveau être la fête en bas. Espèce de Penas, tu nous auras bien fait peur !

Au contraire, nous découvrons maintenant un environnement tout en douceur. Du moins, il nous parait comme tel après les paysages emprunts de rudesse que nous avons pu voir dans le sud. Nous abordons par le sud l’archipel des Chonos, et leur relief nous parait plus rond, leur végétation plus haute. Nous voici dans un nouveau petit monde, à découvrir par exemple d’innombrables bancs de minuscules langoustines qui viennent ponctuer la mer de tâches rouges. C’est aussi un certain retour vers la « civilisation » : même s’il nous reste quelques milles à parcourir jusqu’à Puerto Aguirre, le premier village, nous découvrons dans de très nombreuses criques les installations tentaculaires des salmoneras, les élevages de saumon. Quant aux pêcheurs, les voici tout à coup partout à surveiller leurs lignes à merlus. L’un d’eux nous a même appelé pour nous donner des filets pour trois repas : « Vous êtes au Chili, et ici les étrangers on les choye » dit-il, lorsqu’on lui demande combien lui doit-on. Côté navigation, la marée prend ici de l’importance, et nous nous évertuons à essayer d’en décrypter les mécanismes, à tenter de comprendre le sens et l’heure de renverse des courants. Mais une chose est certaine, le climat semble plus amène par ici. Alors que nous nous blottissions dans une crique au passage des dépressions dans le sud, ici leur passage se fait sentir de manière nettement moins prononcée. Ah, il fait une sacrée frontière, cette espèce de Penas !

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