Ce qui n’était encore qu’un début en arrivant à Puerto Aguirre s’est par la suite accentué. Les salmoneras et les bateaux de pêcheurs, premiers signes de la présence des hommes, ont été suivis de petits villages, de bateaux plus nombreux, d’exploitations aquacoles toujours plus imposantes, sans parler du trafic incessant à la radio. Clairement, nous étions de retour dans la civilisation, avec ses bons côtés – comme la proximité des hommes – et ses mauvais côtés – comme la proximité des hommes… Malheureusement, même dans ces régions relativement isolées par rapport à d’autres plus intensément colonisées (la baie de Rio, les côtes européennes, etc.), nous avons relativement vite commencé à croiser des signes de pollution, qu’il s’agisse de flotteurs à la dérive, de tuyaux de ferme aquacole perdus, on encore d’irisations d’hydrocarbures à la surface des eaux portuaires. Après la relative communion que nous avons vécue pendant des semaines avec la Nature, ce fut inévitablement un choc.

Après notre escale à Puerto Aguirre, nous avons quelque peu continué sur notre lancée patagonienne, aidés par la météo qui nous a offert plusieurs jours de temps calme et ensoleillé – mis à part l’impressionnante brume matinale. Nous en avons donc profité pour faire de longues navigations au moteur, progressant vers le nord-est et nous enfonçant une dernière fois dans les contreforts des Andes, en remontant le Canal Puyuguapi. Les salmoneras, dont l’impact écologique fait l’objet d’importants débats, sont aussi le plus important secteur d’emploi dans la région. Une chose est certaine, elles n’améliorent pas le paysage, même si jusqu’alors nous ne les avons pas encore trouvées trop gênantes dans les mouillages. Les maisons – soit regroupées en petits hameaux de pêcheurs disséminés le long des canaux, soit au contraire sous forme d’estancias isolées – se font lentement plus nombreuses. Nous retrouvons le roulis éphémère mais caractéristique du sillage d’un bateau qui passe lorsque nous sommes au mouillage. Et c’est devant un bel hôtel à l’architecture bavaroise que nous mouillons près de Puyuguapi, le temps de laisser passer une perturbation pluvieuse et de nous reposer. La route se poursuit vers le nord-ouest, afin de regagner les îles, et nous passerons encore quelques soirs tranquilles dans une merveilleuse petite baie, la Caleta Poza de Oro, à profiter de nos derniers moments en Patagonie. Une jolie maison, sise sur les bords de la grande piscine naturelle, abrite un homme seul, et un geste de la main sera notre seul contact. Sommes-nous prêts à nous replonger dans le monde des hommes ? On peut se le demander, après ces mois passés dans la galaxie insulaire de Patagonie.

Finalement, ici encore, la météo nous aidera à décider, elle qui depuis le Golfo de Penas déjà nous a signalé que ce n’est plus le même monde qu’auparavant. Les conditions sont bonnes, malgré un petit vent de nord-ouest, et la mer est plutôt calme. Aussi décidons-nous de prolonger la navigation qui devait nous mener tout au nord de l’archipel des Chonos du côté de Melinka, le dernier des minuscules ports après Edén et Aguirre. Une petite nav’ de nuit, voilà de quoi nous bousculer un peu, et cela marquera sans doute encore un peu plus la césure qu’est le franchissement de cette simple ouverture sur le Pacifique qui s’appelle la Boca de Guafo. Au sud les Chonos, encore en Patagonie, et au nord Chiloé et son archipel, un autre monde. Nous pensions auparavant que Chiloé serait la fin de notre aventure patagonienne, mais dès l’aube il devient clair que celle-ci est déjà bel et bien terminée, tandis que nous arrivons dans un autre univers. Les côtes de cette île plus grande que la Corse (tout de même !) sont envahies de maisons, de routes et de fermes, tandis que les eaux abritent des salmoneras et des parcs à moules à n’en plus finir, et sont parcourues en tous sens par une multitude de bateaux. Histoire d’en finir avec ce retour à la civilisation qui se prolonge, nous fonçons directement à Castro, la capitale de l’île. Après une trentaine d’heures de navigation, nous voici au mouillage devant cette petite ville grouillante d’activité, après avoir parcouru des paysages qui nous font un peu penser à l’Angleterre sud, à la Normandie en découpé, ou aux côtes abritées d’Irlande.

Le retour en ville a de bons côtés : on trouve une boulangerie, ce qui nous permettra d’avoir du pain frais pour le petit-déjeuner du lendemain sans avoir à le préparer soi-même. On trouve aussi un supermarché, un vrai, un grand, chose que nous n’avions pas vue depuis Puerto Natales, il y a plus de deux mois. Et puis il n’y a pas que la bouffe. Nous allumons notre téléphone portable, qui capte sans problème, et nous pouvons donc entendre la voix de nos parents, ou recevoir des SMS. Internet est même disponible sans avoir à faire la queue pour une connexion à vitesse limitée et sans que la durée de la session ne soit limitée à une demi-heure ou une heure ! Nous reprenons contact avec le monde, écrivons à nos amis, pouvons suivre les quelques affaires que nous avons en suspens, pour nous faire parvenir courrier postal et colis notamment. Mais nous découvrons également l’ampleur du tsunami japonais et ses images terrifiantes. Ce qui peut paraître incongru au terrien, car l’évènement date déjà de plus d’un mois, mais pour nous autres marins, c’est déjà un miracle de la technologie moderne que nous ayons pu en être avisés. Et puis, même si vous avez été nombreux à nous prévenir et à vous inquiéter sur le moment, nous avons en revanche eu très peu de détails sur les évènements et leurs conséquences, et c’est à retardement que nous prenons conscience de ce qui s’est passé.

Bien évidemment, nous sommes abasourdis par les images, alors qu’à l’époque nous étions quelque peu perplexes sur l’effet que pourrait avoir un tsunami provenant du Japon tandis que nous étions de l’autre côté du plus grand océan de la planète. Nous comprenons mieux à présent l’afflux de messages que nous avions reçus, tant les images sont fortes. Cependant, est-ce là aussi la conséquence d’avoir passé tant de temps au contact de la Nature si brute et sauvage, si puissante et inexorable, mais finalement la puissance qu’elle est capable de mettre en œuvre nous impressionne sans nous surprendre. Nous avons eu beaucoup de chance avec les conditions météo lors de notre contournement du cône sud, mais nous avons néanmoins pu mesurer (et apprécier), la dimension que peuvent prendre les éléments ici bas, même si ce ne fut heureusement que par le petit bout de la lorgnette. Le nombre d’oiseaux, la force du vent, la beauté des mammifères marins, la densité de la végétation, c’est ça le Sud.

Et puis ici à Chiloé, nous sommes aussi en zone à risque : les volcans s’égrènent de l’autre côté du Golfo de Corcovado et du Golfo de Ancud, sur le continent. Le Chaitén est d’ailleurs encore entré en éruption il y a trois ans. C’est dommage, les nuages ne nous ont pas permis d’en voir les sommets, et il semble qu’ils soient majestueux, mais nous ne désespérons pas d’avoir la faveur d’une éclaircie dans les prochains jours. Même les séismes et les tsunamis ne sont pas inconnus, puisque une secousse de 9,5 sur l’échelle de Richter a détruit la région en 1960. Mais il est vrai qu’à l’époque Internet n’existait pas et de toutes les manières personne ne disposait d’un appareil photo numérique pour filmer la dévastation. Pourtant il semble qu’elle ait été sinon pire tout au moins aussi catastrophique, et les nombreux palafitos – ces maisons sur pilotis, typiques de Chiloé – ne se sont pas tous relevés. Rappelez-vous aussi que pas plus tard que l’année passée, le Chili a d’ailleurs encore fait les frais de la tectonique des plaques, à une échelle plus limitée il est vrai. Quant à nous, face à tout cela, nous ne pouvons qu’espérer ne pas vivre une telle chose pendant notre séjour. Un bon coup de vent comme celui qui se prépare pour dans 48 heures suffira bien, n’est-ce-pas ? Nous marins sommes bien au courant de la puissance de la Nature, et la croyons bien sur parole. Nul besoin d’actes pour affermir notre foi…

Mais le retour à la civilisation a aussi du bon puisqu’après deux jours passés à Castro, nous rejoignons la petite marina familiale de Quinched, synonyme d’eau et électricité à volonté, de douche et de lessive… Un bonheur auquel, là aussi, nous avons très peu goûté pendant ces derniers mois. Comme pour marquer le coup, depuis que nous avons passé le Golfo de Penas, le ciel ne nous a que peu gratifié des pluies diluviennes auxquelles il nous avait habitués, et nous sommes gentiment arrivés à bout de nos réserves. Paradoxe s’il en est un, nous avons terminé notre tour des canaux chiliens avec un réservoir à sec…

3 commentaires

  1. Jonathan écrit :

    En deux mot : c’est beau, c’est bien !!!
    Bravo pour votre tour de la pointe sud de l’Amérique. On espère vous retrouver dans des lieux plus hospitaliers: peut être en Polynésie??
    A +
    Cerise, Léo et Jo

    20 avril 2011, 1 h 53 min
  2. marc nataf écrit :

    J’étais équipier sur « Dalton » entre Puerto Natales et Puerto Montt et je lis avec plaisir le récit de votre navigation en Patagonie, récit qui m’évoque bien des souvenirs maintenant que je suis rentré à Rennes. Nous avons eu un contact VHF le 25 février dernier. Nous étions en train de passer le canal Kirke pendant que vous remontiez vers Puerto Natales. J’ai eu aussi le plaisir de croiser la route de Jean-Luc et Marie-Christine à bord de « Magalyanne », je crois qu’ils sont toujours à Puerto Montt.
    Bon vent pour la suite de votre périple.
    Marc.

    24 avril 2011, 7 h 21 min
  3. Jacques Moyrand écrit :

    Un grand bravo et merci pour vos articles et les infos utiles que vous partagez.
    Grâce à tout ce « matériel » on prépare notre départ vers Brésil puis grand sud puis Polynésie…
    Bon vent Jacques et Sophie

    16 octobre 2014, 17 h 38 min

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