Puerto Edén est une micro-bourgade atypique, construite face au continent, sur l’Isla Wellington. C’est la plus grande de l’archipel patagonien, qui s’étend du Détroit de Magellan au Golfo de Penas, et elle n’abrite que les 200 habitants de Puerto Edén. On découvre tout d’abord l’Armada, située non pas au village mais de l’autre côté de la baie, dans des locaux provisoires. Les locaux habituels sont en reconstruction après un incendie, chose qui ne nous surprendra pas, car tout est en bois et en tôle ondulée, et on se chauffe au bois. Après y être passés pour vérification de nos papiers, nous avons donc traversé la baie pour rejoindre le village, qui s’étire tout en longueur, au fil d’un chemin de planches en bois longeant la petite anse du port. Il faut tout de même un peu de temps pour visiter l’endroit, chose que nous avons faite au cours des deux jours que nous y avons passés. En débarquant sur le quai principal, on fait connaissance avec les très aimables Carabineros, les gendarmes du coin, qui nous renseignent sur tout. On rend visite à Julia, qui peut nous préparer du pain et faire notre lessive, et on repère l’Almacén, situé de l’autre côté de la colline, et où les produits frais seront vendus lorsque le ferry arrivera de Puerto Montt. On fait aussi connaissance avec José Navaro qui stocke le carburant et dont nous prendrons deux bidons. On croise aussi quelques indiens, les derniers des Alacalufs qui vivent maintenant ici. La plupart tuent le temps en errant sur le chemin emprunts d’une odeur alcoolisée, mais une indienne nous propose de lui acheter quelques objets d’artisanat.

Et puis, au milieu de ces habitants vivant – ou survivant, même – dans cette région hostile, il y a quelques édifices officiels qui montrent malgré tout l’intérêt que le Chili porte au maintien de ce poste avancé. La poste, bien proprette, rarement ouverte, et dont il parait que le courrier n’arrive jamais. Le nouveau quai, en construction, et qui permettra sans doute d’accueillir le ferry sans nécessiter de petites vedettes pour charger et décharger les marchandises et les quelques voyageurs. Et l’énorme école, quatre fois plus grande que n’importe quel autre bâtiment, qui ne semble abriter que quelques élèves disparates, et dans laquelle se trouve la bibliothèque. C’est là que par deux fois nous viendrons prendre contact avec le monde extérieur, car on peut y accéder à Internet gratuitement. Seulement voilà, la connexion est lente (sans doute par satellite), et limitée à une demi-heure par personne. Les gens font la queue, si bien que nous n’aurons qu’à peine le temps de régler nos affaires les plus urgentes. Heureusement, les Carabineros nous proposent aussi d’utiliser leur ordinateur, chose que nous acceptons bien volontiers. Si nous avons eu de belles lumières par moments, à d’autres ce fut plus venté et pluvieux. Et l’on comprend toute l’utilité de la promenade en planches, car vraiment, sans ce pavage sur pilotis, la mousse qui recouvre tout coin de terre aurait vite disparu et on en viendrait à s’enfoncer dans la boue sans relâche. C’est que par ici, plus encore que dans le sud, se vérifie la Loi de Murky.

La Loi de Murky*, c’est un peu une évidence. C’est comme de dire qu’à Nagano il neige. C’est comme de dire qu’il fait chaud dans le Sahara, ou encore qu’en Antarctique il fait froid. Pour faire simple, en Patagonie chilienne, il fait moche. Il vente peut-être un peu moins qu’en Terre de Feu, et encore, mais sur la façade ouest des Andes, il pleut bien plus, et nous le savions. Force est seulement de le constater, maintenant que nous y sommes. Les jours de beau temps, il fait simplement couvert, avec l’éventuelle percée momentanée de quelques rayons de soleil. C’est par une telle journée que nous quittons Puerto Edén, le temps de passer l’Angostura Inglesa, un passage étroit dans lequel un fort courant peut nous interdire le passage. Mais la marée est favorable, la météo aussi, et cela nous permet de rejoindre un mouillage mieux abrité.

Du moins le pensions-nous, car dès la nuit, le temps repassa à son état habituel. Le baro s’est mis à descendre et voilà notre caleta balayée par des rafales alors que la pluie vient gifler la coque. Nous y avons retrouvé Lady of the Lowlands, un voilier néerlandais, avec lequel nous passons la soirée. Eux sont amarrés dans l’emplacement le plus abrité, nous sommes un peu plus à l’extérieur, mais malgré cela nous nous ferons tous deux souffler et rincer pendant 36 heures. Murky, le temps, si bien qu’on ne met vraiment pas le nez dehors ou à peine. C’est l’occasion de cuisiner avec les quelques provisions achetées à Puerto Edén, et au menu il y aura poisson pané, choucroute garnie et curry rouge thaï de poisson. Le poulet surgelé tiendra bien encore un peu et nous le mangerons rôti un peu plus tard.

Une fois la dépression calmée, le vent mollit et nous attaquons donc la remontée du Canal Messier, un bras de mer relativement large qui nous mènera jusqu’au Golfo de Penas. Mais voilà, les prévisions ne sont pas exceptionnelles, rien ne sert de courir, car nous devrons de toute façon attendre pour franchir ce golfe redouté. Nous en profitons donc pour faire quelques excursions, à commencer par un dernier détour vers le Campo de Hielo Sur, dans le Seno Iceberg. Un glacier nous attend au fond du fjord aux eaux teintées en vert laiteux. Encore un, certes, mais ce sera le dernier pour nous. Est-ce pour cela que nous le trouvons particulièrement beau ? C’est possible, mais bien que moins vaste que le Pío XI, ses couleurs et ses formes nous semblent merveilleuses. Quelle chance, pendant que nous approchons, un grain s’abat sur la vallée et nous ne devinons alors que la teinte bleutée de la glace dans la grisaille. Nous ralentissons donc, et c’est au moment où nous atteignons la face glacée que le soleil brille après la pluie, révélant toute la splendeur de la Patagonie. C’est un spectacle qui s’apprécie dans l’instant, car avant et après, on sait que s’applique la Loi de Murky. Mais toutes les lois ont leur exception, et c’est dans ces moments éphémères que l’on savoure le décor.

Les deux nuits suivantes doivent être relativement calmes, bien qu’évidemment humides, et nous nous offrons donc une nuit dans le Seno Iceberg, dans une petite crique charmante, puis le lendemain quelques dizaines de milles plus loin dans un mini-fjord non hydrographié. N’étant pas pressés, nous empruntons le chemin des écoliers, passant par des routes un peu plus aventureuses que le large Canal Messier. Nous nous amusons maintenant à oser tenter de lire le paysage, espérant que les bras de mer que nous empruntons, d’anciennes vallées glaciaires bien en U où le sondeur ne capte plus les fonds tellement la profondeur est grande, ne cachent pas de récif affleurant. Si c’est le cas, nous espérons qu’ils seront signalés par le kelp, ces algues omniprésentes sur les hauts-fonds du Grand Sud. Finalement tout va bien, et notre petit détour nous permet de voir les paysages les plus « norvégiens » de notre parcours patagonien. En revanche, les mouillages que nous avons pratiqués ne sont à faire que par météo clémente, la protection par gros temps étant très douteuse.

A l’approche du front suivant, nous faisons donc encore une bonne navigation, pour rejoindre, par une journée presque sans pluie, un bon abri qui s’avèrera cette fois-ci être excellent. Notre nouvelle adresse durant quelques jours va être la Caleta Lamento del Indio, petite crique du plus large Puerto Inti-Illimani – les noms sont ceux du plus grand groupe de musique ethnique chilienne, et sans doute de l’une de leur chanson, et sont donnés par les auteurs du guide Patagonia & Tierra del Fuego. Une première dépression passe, et malgré les prévisions au-dehors de 40 nœuds avec rafales à 60, nous ne sentirons à peine que quelques risées. En revanche, côté pluie, nous avons droit à de véritables déluges, si bien que grâce à notre taud récupérateur, notre réservoir est rapidement plein. Murky n’a pas fini de frapper, et une deuxième dépression approche déjà. Nous ne bougeons pas de notre havre tranquille, puisque nous voici maintenant au pied du mur. A 10 milles au nord s’ouvre le Golfo de Penas – littéralement le Golfe des Peines – un passage largement ouvert sur le Pacifique et redouté de tous les marins de la région. Provoquée par les incessants trains de dépressions passant au sud du continent, la houle de sud-ouest vient buter sur le talus continental, situé à proximité immédiate de la côte. La mer devient confuse et hachée, particulièrement si le vent du nord-ouest souffle en venant encore ajouter des vagues croisées. Or il nous faut gagner vers l’ouest pour contourner la Península de Taitao, qui se termine par les Cabo Tres Montes et Cabo Ráper. Un vrai programme de réjouissances, et nous attendons donc depuis plusieurs jours des conditions favorables pour franchir cette barrière qui sépare la Patagonie au sens propre de l’archipel des Chonos, et nous en profitons pour avancer notre liste de bricolages et d’entretiens du bateau (vidange, réparation du faux-contact dans le combiné de VHF déportée, etc.) et de l’équipage (coupe de cheveux, etc.).

Ecrit à la Caleta Lamento del Indio (47°49.1’S 74°37.8’W)

* Murky (en anglais) pourrait se traduire en français par maussade, morne, morose, gris, trouble, obscur, sombre, crépusculaire ou encore ténébreux.

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