Ushuaia est une ville mythique, dont à peu près tout le monde connait le nom, non seulement car c’est la plus australe de la planète, mais encore parce que sa situation dans le Canal Beagle en fait l’escale ultime. A presque 55° sud, cela équivaudrait chez nous à Copenhague ou Glasgow. Mais le Gulf Stream n’existe pas dans l’hémisphère sud, et mis à part le « cône austral » de l’Amérique, aucun continent habité n’ose pointer son nez aussi bas. Imaginez d’ailleurs que dans le Pacifique Nord, ce sont les Aléoutiennes et le Kamchatka qui se situent à ces latitudes, et cela tempère aussitôt l’impression que nous nous situons à des latitudes tempérées ! Pourtant, il semble exister un petit microclimat dans le Beagle, qui protège à la fois des vents les plus forts et des pluies torrentielles qui existent à l’ouest de la Terre de Feu. Amarrés au petit quai de l’AFASyN (à couple, à triple, ou parfois à quadruple selon l’affluence), nous subirons sans trop d’inconfort les dépressions pourtant sérieuses qui empruntent le détroit de Drake (entre le Cap Horn et l’Antarctique). La végétation, d’ailleurs, ne s’y trompe pas. Tandis que la frange ouest et sud de l’archipel fuégien n’est que toundra pelée, de véritables bois denses occupent les deux rives du Beagle.

En 8 jours passés à Ushuaia, nous aurons appris à relativement bien connaître cette ville de 60’000 habitants environ. Oh oui, il y a bien eu quelques moments de détente, à profiter par exemple d’un bon restaurant en surplombant la baie fermée par le phare des Eclaireurs, mais comme toujours lorsque nous arrivons dans un port, nous avons surtout couru dans tous les sens, allant de supermarchés en magasins de pièces détachées, en passant par des bureaux administratifs. Ayant passé plus d’une semaine à arpenter les rues (pentues !) de cette cité, nous avions fini par nous habituer à son ambiance particulière de ville touristique, qui ne vit presque que par la visite de voyageurs en tous genres en quête d’absolu. Finalement, à notre manière, nous en faisons aussi partie, même si la plupart n’arrivent et ne repartent pas d’ici en voilier, mais en avion pour un séjour de quelques jours pour les plus classiques, en bus via Punta Arenas et la partie chilienne de la Terre de Feu pour les routards, ou encore en escale d’une journée pour les passagers des nombreux paquebots. Pour certains, Ushuaia n’est même qu’un point de départ, comme ceux qui embarquent ici pour l’Antarctique, à bord de voiliers de charter ou de bateaux de croisière plus conséquents. Tout cela fait d’Ushuaia une ville qui ressemblerait presque à Megève au bord de la mer, car on penserait presque aussi être dans une station de ski jusqu’à réaliser qu’il y a effectivement aussi quelques pistes non loin de là, dans les contreforts du cirque de montagnes déchiquetées qui tient lieu de cadre grandiose à cette petite cité du bout du monde. Mais nous en avons eu petit à petit assez d’être là, ou était-ce envie d’arriver plus loin ?

En larguant les amarres, nous mettons cap à l’est, si si ! C’est qu’il nous faut revenir une trentaine de milles en arrière pour pouvoir faire notre entrée au Chili après avoir fait notre sortie d’Argentine. Rapidement à la sortie de la baie le vent monte sérieusement, jusqu’à souffler un bon force 7 un peu nerveux. Mais nous sommes au portant, et c’est nettement plus facile à cette allure-là. Sous trinquette seule, Fleur de Sel fait ses 6 nœuds, si bien qu’en quelques heures, nous voici déjà à Puerto Williams, sur l’Isla Navarino, qui fait ici la rive sud du Canal Beagle. Les formalités sont expédiées relativement rapidement, malgré le nombre important d’officiels à voir. Puerto Williams est le centre de la municipalité la plus au sud de la planète : Cabo de Hornos, mais ce n’est certainement pas une ville ! 2’262 habitants très exactement, et des allures de Far West, pardon, de Far South. La plupart des habitations semblent être des préfabriqués en tôle, chauffées au bois, et on y trouve vaguement quelques commerces. Entourée d’une douzaine ou quinzaine de voiliers, Fleur de Sel y est amarrée au Micalvi, un vieux cargo échoué de plein gré dans une petite anse très abritée pour tenir lieu de yacht-club. L’abri est excellent et le cadre somptueux, et nous en profitons pour randonner avec Jean-Luc et Marie-Christine du Magalyanne jusqu’au Cerro Bandera, sommet arrondi qui offre un panorama superbe sur le Beagle et Puerto Williams en contrebas, et sur les Dientes de Navarino, bien plus acérées comme le nom l’indique.

La météo annonce le passage d’une perturbation quelques jours après notre arrivée, si bien que pour éviter de rester coincés à Puerto Williams, nous décidons de repartir deux jours à peine après être arrivés, préférant l’abri d’une caleta (crique) protégée à un séjour d’une semaine supplémentaire dans ce petit village entouré d’une nature superbe mais un peu mort. Entre Ushuaia et Puerto Williams, nous avons pu faire les derniers préparatifs, et mis à part notre fatigue à courir en tous sens sans relâche depuis dix jours, nous nous sentons prêts à attaquer les canaux chiliens, ces 1’500 milles environ de fjords qui nous attendent, et qui requièrent à notre sens un certain degré de préparation. Bien-sûr, comme toujours, nous avons rencontré des équipages arrivant ici « à la fraîche », mais nous sommes de ceux qui sans non plus exagérer préférons prendre plus de précautions que pas assez. Voyons donc quelles sont les éléments principaux des préparatifs dont nous parlons ici et même depuis Buenos Aires.

  • Avitaillement : Commençons par le plus important. La navigation le long des canaux nous prendra plusieurs mois, certainement trois, peut-être quatre, et on ne trouve en chemin que très peu de points de ravitaillement. Puerto Natales tout d’abord, qui demande toutefois un détour, mais où l’on devrait trouver un supermarché, Puerto Eden ensuite, où l’approvisionnement est très limité en raison de l’isolement extrême de ce village, et Puerto Aguirre enfin, avant d’arriver du côté de Chiloé. Il nous faut donc disposer d’une autonomie conséquente au niveau vivres. Nous partons ainsi par exemple avec 16kg de pâtes, 10kg de riz, 25kg de farine, 8kg de sucre, 50L de lait, 3kg de beurre, 6kg de confiture et miel, 6kg de filet de bœuf sous vide calés le long de la coque, 50L de jus de fruits, 75L d’eau en bouteille, et 25L de vin. Quantités qu’il nous est déjà difficile de caser à bord, et qui demanderont pourtant à être complétées dès que possible. Pour l’eau, nous comptons sur la pluie, les glaciers, et les cascades pour refaire le plein, car notre réservoir nous sert aussi pour l’eau de boisson. Nous avions déjà fait des courses conséquentes à Buenos Aires et à Mar del Plata, mais d’une part nous avions inévitablement commencé à entamer les stocks, et d’autre part il nous fallait aussi faire le plein de frais. C’est donc à Ushuaia que nous avons fait les supermarchés pour trouver tout ce qui pouvait encore nous manquer.
  • Amarres et mouillage : Contrairement à ce qui se fait dans d’autres régions, le mouillage en Patagonie ne se fait que rarement sur ancre seule. Eviter de la sorte demanderait un abri d’une centaine de mètres de diamètre au minimum, ce qui réduit beaucoup le nombre des sites possibles, beaucoup de caletas (criques) étant plus étroites. D’autre part, on souhaite souvent s’abriter le plus près possible du rivage, parfois à quelques mètres seulement, pour chercher la protection d’arbres ou de buissons. Ce sont les plus efficaces barrières contre les williwaws, ces rafales d’une sauvagerie sans pareille, qui viennent culbuter le bateau d’un bord puis de l’autre, provoquant des embardées peu confortables, surtout pour les nerfs. C’est la raison pour laquelle on porte le plus souvent des amarres à terre, sur de solides arbres ou rochers. Il faut donc disposer de longues lignes de mouillage et en nombre suffisant pour pouvoir tisser une véritable toile autour du bateau. Nous avons ainsi acheté à Piriapolis deux fois 100m d’aussière de 16mm et 200m d’aussière de 14mm, le tout en polypropylène, matière qui flotte contrairement au nylon. En effet, lorsqu’on tracte de telles longueurs de cordage en annexe, s’il vient à couler cela devient vite ultra-sportif, particulièrement s’il faut déjà se battre contre un vent violent. Il nous a également fallu prévoir de petits morceaux de chaîne, pour éviter le ragage des aussières, qui se cisailleraient sinon sur les rochers. Autre accessoire indispensable pour ces aussières ultra-longues : les bateaux habitués de ces eaux ont à demeure de beaux enrouleurs pratiques pour stocker, dévider et ranger des centaines de mètres d’aussières. Nous, qui ne faisons que passer ,avons opté pour une solution moins pratique, mais beaucoup moins chère, des sacs que nous avons confectionné en filet. Ils permettent aux aussières d’être stockées facilement sans s’emmêler et de filer à la demande lorsqu’on va les porter à terre, choses essentielles. En revanche, au moment de les ranger, c’est nettement moins facile, et on passe facilement vingt minutes à emmagasiner cette gigantesque plâtrée de spaghetti dans son sac.
  • Cartographie : Sur presque un millier de milles, nous naviguerons dans des canaux parfois étroits, parsemés d’îles, d’îlots, d’écueils. Le balisage étant correct mais tout de même minimaliste, il est essentiel de disposer des cartes chiliennes pour toute la zone. Nous avions pris l’habitude de naviguer avec des cartes électroniques, en ayant plusieurs ordinateurs et GPS portables, nous réduisons de beaucoup le risque de panne. Mais pour la Patagonie, les cartes sont notoirement imprécises et fausses : souvent les packs de cartes électroniques ne comprennent que très peu de cartes de détail, ce qui interdit de facto la navigation sur cette base (comme chez Garmin et CMAP par exemple). D’autre part, les cartes sont très souvent décalées, et le positionnement GPS à la latitude et la longitude réelles nous met à terre alors que nous flottons bel et bien ! Nous avons ainsi constaté des décalages de plus d’un mille, et cela exclut ici encore cette méthode navigation. De toutes les manières, n’ayant pas le jeu complet de cartes électroniques, il nous fallait recourir aux cartes papier, malheureusement bien plus chères. Heureusement, la marine chilienne produit un Atlas Hidrografico (superbe ouvrage, d’ailleurs !), qui contient toutes ses cartes réduites d’un facteur trois, et que nous avons acheté à Puerto Williams. Une loupe est parfois nécessaire pour lire les sondes, mais grand avantage, on peut le cas échéant faire le point par trois relèvements, ce qui permet de s’affranchir des décalages en latitude et longitude.
  • Carburant : La navigation dans les canaux se fait idéalement du nord au sud et d’ouest en est, de manière à avoir les vents dominants dans le dos. Cependant, cela s’inscrit mal dans le cadre d’un tour du monde à la voile par les alizés, qui se fait plutôt d’est en ouest. Aussi, sur ce tronçon devrons-nous aller à contre-sens, ce qui signifiera beaucoup de moteur. En effet, les vents soutenus provoquent d’une part un courant quasi permanent allant lui aussi du nord au sud et d’ouest en est, et d’autre part lèvent un clapot conséquent dans les canaux (et une mer dantesque au-dehors). Pour un petit bateau comme le nôtre, cela signifie donc un incessant louvoyage où chaque vague vient casser net notre élan, et où le courant ne tardera pas à annuler la maigre progression que nous réussirions à faire sur l’eau. Aussi, naviguerons-nous principalement en appuyant au moteur, ce qui permet une avancée bien plus efficace, le moteur permettant de mieux tirer parti de la voilure, et les voiles stabilisant le bateau pour assurer une meilleur propulsion motorisée. Le moteur est donc un élément primordial de ce parcours, et il faut donc du gazole en quantité. C’est pourquoi nous avons acheté un stock de jerrycans supplémentaires à Buenos Aires, les points de ravitaillement étant rares le long du parcours, et c’est pourquoi aussi nous avons attendu plusieurs jours à Ushuaia l’arrivée du gazole de bonne qualité, bloqué en route par une grève côté chilien. Finalement, en ayant assez d’attendre, nous avons préféré faire le plein à Puerto Williams, où l’approvisionnement ne posait pas problème, et où le gazole est 20% plus cher, mais de meilleure qualité, et où on peut remplir en venant le long d’un môle tandis qu’à Ushuaia il faut se débrouiller pour transvaser des fûts de 200 litres.
  • Chauffage : Les températures en Patagonie et en Terre de Feu, sans être celles de l’Antarctique, sont tout de même très fraîches. En été, l’air oscille entre 0 et 20°, avec une moyenne autour de 10°. Sachant que l’eau de mer en été tourne autour de 8°, parfois moins lorsqu’on s’approche des glaciers, tout à bord devient vite très frais, prend l’humidité et moisit sans relâche si l’on n’a pas un moyen de chauffer. A bord nous disposons déjà d’un poêle Refleks à gazole, qui permet de se chauffer lorsque nous sommes au mouillage et que les rafales ne sont pas trop violentes. Nous aurions pu faire surélever la cheminée pour offrir un meilleur tirage par vent fort ou très irrégulier, et coiffer celle-ci d’un chapeau rotatif pour éviter les refoulements, mais nous avons renoncé, nous disant que dans ces cas-là nous ferons sans chauffage. En revanche, à Ushuaia, nous avons essayé de construire un chauffage sur le circuit de refroidissement du moteur, sur base d’un radiateur automobile et de deux ventilateurs d’ordinateur. Installation temporaire, que nous enlèverons une fois de retour en eaux chaudes, celle-ci devrait nous permettre d’augmenter de quelques degrés la température intérieure lorsque l’on marche au moteur. Car après tout, pourquoi avoir froid dedans alors que l’on réchauffe la mer ? Malheureusement, pour l’instant, il nous semble que le radiateur ne laisse pas bien passer l’air et réchauffe moins que nous ne l’espérions.
  • Isolation et étanchéité : Afin d’éviter de chauffer pour rien, et que la température baisse moins vite lorsqu’on éteint le chauffage la nuit ou le matin en partant, une bonne isolation est évidemment idéale. Mais cela ne s’improvise pas sur un vieux bateau, et mise à part la réfection de l’isolation entre le pont et le vaigrage de plafond que nous avions refaite l’hiver dernier, nous ne pouvions pas faire grand-chose de plus. Seule amélioration supplémentaire que nous avons apportée à l’isolation, un double-vitrage que nous avons réalisé dans des panneaux de polyéthylène de 2mm trouvé grâce à Marc à Mar del Plata, et que nous avons ajusté et posé à l’Ile des Etats. Bien mieux que le cellophane que nous comptions initialement mettre, car plus transparentes et plus solides, ces plaques simplement collées au silicone de manière à pouvoir les déposer facilement par la suite, créent une lame d’air isolante au niveau des hublots, ce qui évite la condensation. Car tel est bien l’ennemi numéro un : tout point de la coque en alu qui reste exposé à la chaleur intérieure (ainsi évidemment qu’au froid ambiant du côté extérieur) provoque immanquablement un goutte-à-goutte pénible pour les vêtements, les coussins, ou pire encore l’oreiller du dormeur ! Afin d’éviter les infiltrations d’eau, nous avons également refait l’étanchéité de plusieurs hublots latéraux, et de nos aérateurs de pont.
  • Formalités : Avant d’aborder les canaux chiliens, il nous a d’abord fallu sortir d’Argentine, avec les inévitables passages à la Prefectura Naval, qui tient lieu de bureau d’immigration à Ushuaia, puis aux douanes. Formalités sans histoire, ce qui n’est pas désagréable, en guise d’adieu à 2 mois et demi de séjour argentin. Allez, pour la petite histoire, nous avons tout de même du signer une sixième fois la déclaration des Malouines, papier qui stipule que nous nous engageons à ne pas nous rendre aux Falklands, en Géorgie du Sud, ou aux Sandwich du Sud sans demander l’autorisation aux Argentins ! A l’arrivée au Chili, la Capitania fait venir tous les officiels, si bien que nous réglons immigration, douane, et agriculture en même temps. La marine chilienne (l’Armada) semble un peu mieux organisée et plus sérieuse que sa voisine d’en face. On nous fait remplir un questionnaire très complet sur lequel on doit répertorier tous nos moyens de communication (y compris code hexadécimal de la balise de détresse, numéro MMSI, présence d’ASN sur la VHF ou non, etc.), nos moyens de survie (radeau, mais aussi provisions en eau, en vivres, etc.), notre autonomie en carburant et en huile moteur, etc. Les autorités ne semblent pas prendre à la légère la navigation dans les canaux, et au moins ici, nous savons qu’en cas de problème, le Chili dispose de bons moyens pour organiser une opération de recherche et de sauvetage. Mais retour à la réalité en voulant quitter Puerto Williams : comme souvent, voici nos petits voiliers considérés comme des cargos. Nous devons indiquer, déjà des mois à l’avance, les mouillages où nous ferons escale, et les dates auxquelles nous y arriverons et repartirons (la réponse « ça dépendra de la météo » n’est pas acceptable). En contrepartie, nous voici munis de notre permis de navigation, sur lequel est bien stipulée la liste des seuls canaux autorisés à la navigation, un itinéraire qui offre peu de possibilités d’improvisation, mais pour quelques mois nous aurons déjà pas mal à explorer ! Alors, en route !

Ecrit à la Caleta Olla (54°56,4’S 69°09,4’W)

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