La Terre de Feu est une île un peu particulière, et peut-être est-ce cela qui contribue à son côté mythique. La majeure partie de l’île s’adosse à l’Atlantique, et est constituée de plaines sablonneuses dans le nord, et couverte de steppes, tandis que le relief se lève un peu vers le sud, par exemple vers la Péninsule Mitre que nous avons passée en venant du Détroit de Le Maire. Mais à l’ouest d’Ushuaia prend racine une péninsule au littoral tarabiscoté, qui va jusqu’au Pacifique, et sur laquelle s’élève la Cordillère Darwin. Haute de près de 2’500m, elle est couverte d’une calotte glaciaire, et on ne dénombre plus les langues glaciaires qui caracolent vers les bras de mer tous proches. Le bras nord-ouest du Canal Beagle, qui longe le versant sud de la cordillère, c’est un peu l’avenue des glaciers, et c’est avec bonheur que nous explorons cette zone depuis maintenant une bonne semaine.

Quelques milles à l’ouest d’Ushuaia, en face de laquelle nous sommes repassés en venant de Puerto Williams, une autre ligne, invisible celle-ci, traverse la Terre de Feu, mais du nord au sud cette fois-ci. A l’est du méridien 68°37’W, les fuégiens sont argentins, à l’ouest ils sont chiliens. Frontière complètement artificielle s’il en est, qui traverse plaines, forêts, lacs et montagnes pour aboutir au bord du Beagle, au niveau d’un petit phare, que nous doublons cap à l’ouest. A partir d’ici, nous sommes entièrement au Chili, et la présence militaire va s’estomper, ce qui n’est pas pour nous déplaire. C’est que de chaque côté du canal, chacun des deux pays tient à bien affirmer sa présence, et tous les navires, y compris les petits voiliers, se font appeler sans relâche par l’une ou l’autre des stations de « surveillance » qui jalonnent le parcours tous les quelques milles. On le comprend bien, il s’agit surtout de faire remarquer sa présence, mais ce petit jeu devient vite lassant. Car nous autres marins avons autre chose à faire que de rester collés à la radio, mais plus terrien que la Prefectura Naval argentine, ça n’existe pas.

Nous voilà donc en route dans les canaux, et pour de bon. A partir de maintenant, nous allons enchaîner les mouillages chaque soir dans une caleta, car à de rares exceptions près, la navigation de nuit ne sera pas possible car trop dangereuse. Parfois nous n’y resterons que quelques heures, d’autres fois deux voire trois nuits selon la météo ou la beauté du site. Caleta Víctor Jara, Caleta Olla, Caleta Beaulieu, Caleta Cinco Estrellas, Caleta Gómez, Caleta Emilita, la liste de nos mouillages s’allonge déjà. Les criques sont tellement nombreuses qu’il faut un bon guide pour les répertorier. Reçu comme cadeau de Noël il y a quelques années, au moment où notre projet voyait le jour, le nôtre est surnommé ici la « bible bleue » ou là le « guide des italiens ». Devenu célèbre en quelques années, l’excellent Patagonia & Tierra del Fuego Nautical Guide, de son titre officiel, a été écrit par un couple de navigateurs-montagnards piémontais, et si nous vous en parlons aujourd’hui, c’est qu’il est pour nous un compagnon de route incontournable, et nous le recommandons fortement à quiconque parcourt ces parages. L’information nautique est très complète, sans naturellement pouvoir être exhaustive, précise autant que faire se peut dans un coin où somme toute peu de voiliers sont venus, et est complétée par un véritable guide sur la région : flore et faune, histoires et histoire, suggestions de randonnées… Bien mieux qu’un guide touristique qui se contente de quelques banalités en quelques pages. Car la Terre de Feu n’est que très peu accessible au touriste classique, pour qui quelques pages suffisent, car il devra se contenter de quelques balades autour d’Ushuaia. En faisant le long voyage pour venir ici en voilier, au contraire, s’ouvre à nous un terrain de jeu formidable, et nous mesurons chaque jour la chance qui est la nôtre. Les seules âmes qui vivent dans les parages sont quelques rares pêcheurs, de rares navires marchands ou de passagers, et surtout les autres voiliers qui parcourent les canaux. Nous voici donc au pied des glaciers, dans un coin désert ou presque.

De longues indentations viennent entailler la péninsule fuégienne, et trahissent l’étendue des fleuves de glace lors des âges glaciaires passés. Aujourd’hui, les ventisqueros (glaciers) ont reculé (et reculent encore !), et la plupart sont donc cachés au fond de profonds senos (fjords), dans lesquels on trouve d’anciennes moraines, à l’entrée ou un peu plus loin. Pour aller admirer ces géants de glace, la remontée d’un seno se passe généralement ainsi : on passe la barre d’entrée, qui peut être très irrégulière car il s’agit de gros blocs charriés par le glacier. Dans le cas du Seno España, la barre interdit quasiment l’accès, et nous avons préféré ne pas prendre le risque de talonner. Dans d’autre, la moraine est franchement inondée, tandis qu’il arrive que seule la partie centrale permette de passer. On remonte ensuite le fjord pendant une heure, deux heures, trois heures, selon la longueur et la force du vent (invariablement contraire !) Sur le dernier tiers du parcours, voire déjà à la moitié, apparaissent les glaces, de petits blocs d’abord, peu visibles au ras de l’eau, puis des blocs plus importants. La navigation demande alors beaucoup d’attention pour éviter de frapper un growler. Enfin, les glaciers font leur apparition, en hauteur d’abord, puis le front terminal. Une véritable muraille de glace, haute de dizaines de mètres, vient finir sa course dans l’eau salée. Il fait alors bien froid, car la vallée est encaissée, donc peu éclairée, car l’air frais descend du glacier, et enfin car l’eau fraîchit à mesure qu’on s’approche. De 8° dans le Beagle, elle passe à 4° au pied des ventisqueros, et la coque de Fleur de Sel nous rappelle alors qu’elle est métallique. Lorsque nous sommes proche du glacier, la sensation est grandiose, car on admire les couleurs allant de blanc à bleu, mais les grondements et craquements sourds nous rappellent qu’il ne faut pas s’approcher trop près de peur qu’un bloc de sérac ne choisisse ce moment-là pour tomber dans l’eau.

Telle une promenade le long d’une avenue bordée de belles demeures, notre visite du bras nord-ouest du Canal Beagle nous a permis d’admirer des ventisqueros ayant chacun leur propre personnalité (voir la carte sur la page parcours pour suivre notre itinéraire). Indécis, le Ventisquero Holanda a ouvert le bal, lui qui laisse apercevoir sa langue glaciaire directement du Beagle. Toutefois, pour aller l’admirer dans toute sa splendeur, une petite marche au départ de la Caleta Olla s’impose. Dans un cadre spectaculaire, on atteint le petit lac glaciaire dans lequel termine en fait le glacier, lui qui semblait arriver jusqu’en mer, mais en fait non. Peut-être avons-nous été un peu téméraires en voulant rentrer par un autre chemin qu’à l’aller, car notre petite randonnée s’est trouvée bien rallongée par la traversée de l’épaisse forêt qui tapisse la moraine, puis par la traversée des marécages en contrebas, formés suite aux ravages des castors qui ont inondé la plaine avec leurs barrages. Fourbus par cette marche, ce n’est que le lendemain que nous avons pu boire un verre avec nos voisins argentins du Shaman, avec lesquels nous avions fait connaissance la veille en les aidant à la nuit tombante, alors que leurs deux ancres avaient dérapé.

Repartis après quelques jours de repos à la Caleta Olla, il y eut ensuite un trio surplombant directement le Beagle. Italia fut le petit frère qui aime se rendre intéressant, inondant le Beagle de glaçons sur toute sa largeur, alors que nous prenions notre petit-déjeuner. Francia était réservé, seule une petite cascade atteignant le canal et non pas le glacier comme la carte marine l’indique. Enfin, Alemania jouait un peu le rôle du grand frère, un peu plus en retrait au fond de sa baie, plus imposant avec sa double langue glaciaire, et plus serein avec sa pente douce. Le Ventisquero Romanche, lui, allait jouer les m’as-tu vu. Il est d’abord apparu à nous surplombant le canal, faisant jaillir une grande cascade, et y jetant de temps à autre un bloc de glace qui vient terminer sa course en mille glaçons brisés par la chute jusqu’à la mer. Mais afin d’être certain que nous l’avions bien repéré et photographié, il nous attendait de nouveau à l’intérieur du Seno Pia. Dans ce fjord à deux bras, nous avons d’abord visité le bras est, et c’est en deux endroits que le Ventisquero Romanche vient se jeter à l’eau. Au fond du bras, avec le fracas des blocs qui tombent, et plus en aval, juste en face de la Caleta Beaulieu où nous passerons la nuit. Au réveil, alors que le soleil brille, quel spectacle ! Non seulement le glacier se reflète dans l’eau plate de la baie, mais en plus celle-ci est jonchée de petits glaçons que ce garnement de Romanche nous avait envoyé pendant la nuit… Nous revoilà donc en route pour explorer le bras ouest du Seno Pia. C’est celui-ci que nous trouverons le plus grandiose, le Ventisquero Guilcher se terminant en deux langues glaciaires se faisant face, au pied d’un massif montagneux aérien. Le panorama est splendide, surtout sous le soleil, et Fleur de Sel commence à s’habituer à côtoyer la glace.

Mais doucement, il est d’abord temps de faire une petite pause verdoyante des plus agréables dans la Caleta Cinco Estrellas, mouillage somptueux dans la Bahía Tres Brazos, le temps de laisser passer un front. Nous voici ensuite de retour dans les entailles fuégiennes, pour visiter le Seno Garibaldi, qui fera son difficile. Le glacier ne se laissera apercevoir que de loin, le dernier bras du fjord étant bloqué par la glace. Impossible d’approcher plus avant, mais nous admirons néanmoins la belle moraine centrale aux jumelles. Le temps se gâte petit à petit et nous gagnons donc un bon abri à l’ouvert du Seno Ventisquero, le dernier et le plus long des fjords du Beagle nord-ouest. Après une séance de motivation pour décoller le matin, nous nous mettons finalement en route par un temps très humide. Le vent souffle assez fort, et nous remontons le seno contre le vent. Celui-ci a le mérite de bien nettoyer le glacier de ses glaces dérivantes, les envoyant balader dans tout le fjord, si bien que Ventisquero le puissant s’offre à nous dans toute sa splendeur. Averses, vent, glaces, il aura tout essayé pour contrecarrer notre manœuvre d’approche, mais nous avons la chance de pouvoir le côtoyer, pas trop près non plus, avant de vite faire demi-tour. C’est qu’un nouveau front approche et il nous faut nous mettre à l’abri avant de tenter de poursuivre autour de la Terre de Feu, bien que plus loin des glaciers, jusqu’à ce que, en route pour le Détroit de Magellan, nous passions du côté nord de la Cordillera Darwin.

N’ayant pas été virer le Cap Horn au départ de Puerto Williams, ce sera sur le tronçon à venir que nous côtoierons le mal nommé Océan Pacifique pour la première fois. Nous passerons en effet à l’ouvert de plusieurs baies qui laissent rentrer sa grande houle entre les îles. C’est donc le moment de faire la danse du vent pour provoquer si ce n’est une rotation inespérée du vent au sud ou à l’est, tout au moins une accalmie dans les conditions pour l’instant plutôt musclées lorsqu’on doit faire route contre le vent !

Ecrit à la Caleta Emilita (54°53,0’S 70°22,9’W)

1 commentaire

  1. JULIENNE JP et E écrit :

    23 jours entre vos 2 derniers mails !!! ; nous avons trouvé
    le temps bien long.
    Comme vous le voyez,c’est avec impatience que nous attendons
    de vos nouvelles et avec un grand intérêt que nous prenons
    connaissance de vos mails.
    Nous suivons votre itinéraire mais ne disposons malheureusement pas
    des cartes maritimes adéquates pour vous situer « pas à pas ».
    A quand les photos de la région de la terre de feu?
    Affectueusement.

    Elisabeth et Jean Paul

    16 février 2011, 18 h 18 min

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