Au matin du 18 décembre, <em>Fleur de Sel</em> franchit la grande passe de la Caleta Valdés sous un soleil toujours radieux, mais surtout avec un vent beaucoup plus tranquille, et de secteur nord, comme annoncé, ce qui devrait nous garantir une bonne navigation au portant. Nous saluons encore une fois les manchots de Magellan, les lions de mer, les otaries et les guanacos. Mais voilà, après à peine 5 milles, voici le vent qui tombe et qui nous revient du sud… La météo est au mieux imprécise et souvent incertaine dans ces parages, et il va falloir s’y habituer. Puis, voilà le vent qui revient du nord-ouest en arrivant à l’ouvert du Golfo Nuevo, tant mieux.<!–more–>

Ce vaste golfe est un haut lieu de la reproduction des baleines franches australes, mais nous sommes un peu tard en saison, et nos chances de réussir à les observer sont donc réduites. Par ailleurs, les bons mouillages ne sont pas légion, et à la moindre rotation du vent, il faut faire une trentaine de milles pour se mettre à l’abri du nouveau vent. De plus, la météo prévoit (théoriquement) des conditions plutôt favorable pour continuer à descendre. Enfin, les informations que nous avons font état de complications administratives, la moitié du golfe étant interdite à la navigation, afin de protéger les baleines (ce qui est très bien), mais comment expliquer alors que les bateaux de touristes soient autorisés dans la zone ? Il parait que les autorités ne voient pas d’un bon œil les voiliers autonomes, et au vu de nos expériences précédentes, nous sommes certains qu’elles ne chercheront qu’à nous compliquer la vie.

Aussi, nous continuons notre route en signalant à chaque fois que cela est possible notre position. En effet, la Prefectura (l’équivalent des garde-côtes ou des affaires maritimes) nous impose de leur communiquer deux fois par jour notre position. Evidemment, lorsque nous sommes hors de portée VHF, personne ne répond à nos appels. Mais près des rares ports qui jalonnent cette côte déserte, nous arrivons à les accrocher à la radio, et nous devons leur donner position, cap, vitesse, destination et ETA (heure estimée d’arrivée). Lorsque nous croisons un cargo ou un pêcheur, nous leur demandons de relayer ces informations à la Prefectura par le biais de leur radio HF qui a une portée bien supérieure. Nous trouvons l’idée bonne, mais doutons quelque peu de l’utilité de ces contrôles. En effet, il semble que l’Argentine ait instauré ce système exclusivement pour copier ses voisins chiliens qui imposent le même système aux voiliers. Mais la différence est de taille : le Chili dispose de moyens efficaces pour assurer les missions de recherche et de sauvetage au cas où nous ne répondions pas, ou bien si nous devions demander assistance. L’Argentine n’en a pas les moyens, et nous savons ne devoir compter que sur nous même en cas de souci. Aussi, ces contraintes nous semblent-elles un peu lourdes pour le résultat escompté, mais voilà il faut faire avec, c’est comme ça.

Le lendemain, nous voici à l’approche de la Bahía Janssen, 80 milles environ au sud-ouest de la Peninsula Valdés. Nous longeons consciencieusement la côte, nous en rapprochant le plus possible malgré le vent refusant, car le vent d’ouest devrait monter un peu. Finalement, ce n’est pas un peu qu’il montera, mais beaucoup, et c’est sous 30 nœuds bien tassés que nous ferons les derniers milles. <em>Fleur de Sel</em> porte sa trinquette et 2 ris dans sa grand-voile, et ce serait encore trop de toile si l’on devait continuer plus longtemps, mais en étant à quelques milles à peine sous le vent de la côte, nous sommes au moins bien protégés des vagues. Nous mouillons suffisamment loin du rivage, car une légère houle de nord-est enfle à l’approche de la plage. 60 mètres de chaîne ne seront pas de trop pour accrocher <em>Fleur de Sel</em> au fond de 7 à 8 mètres par ce vent soutenu. Les manchots de Magellan sont nombreux tout autour du bateau. Et pour cause, juste au sud de la Bahía Janssen, à Punta Tombo, se trouve la plus grande colonie de manchots d’Amérique du Sud. Aux jumelles, nous pouvons observer les plages noires de « monde ». Le site est une réserve naturelle, et il est apparemment interdit de débarquer, chose que nous ne pourrons nous faire confirmer par radio, sans doute car c’est le week-end et personne ne répond. De toute manière, vu la houle qui vient briser sur le rivage en se faisant décoiffer par les rafales, débarquement rimerait certainement avec bain forcé et roulé-boulé pour nous, pour l’annexe et pour le moteur hors-bord. A éviter.

Pendant deux jours, nous restons donc soigneusement au mouillage sans pouvoir mettre pied à terre. Même si le vent souffle fort sans discontinuer ou presque, ça nous fait du bien de nous reposer un peu après ces quelques jours de mer menés tambour battant. En Patagonie, quand les conditions sont bonnes, on fonce, presque tête baissée, faisant fi de la fatigue, car on sait que la prochaine fenêtre météo ne viendra peut-être pas de sitôt. A l’arrivée, une fois le bateau mouillé et rangé, tout refait surface : soif, fatigue, courbatures, faim… Mais ne nous plaignons pas, nous n’avons pas à subir de conditions démentielles, c’est juste un peu sportif voilà tout. Ca pourrait être bien moins plaisant, et nous en profitons donc à fond. Sur cette côte, le climat est d’ailleurs assez appréciable : il vente beaucoup, certes, mais quasiment tout le temps sous un ciel bleu et un soleil resplendissant. Nous sommes sous le vent des Andes, qui accélèrent le vent, mais qui vident l’air de toute son humidité. La végétation en est d’ailleurs très limitée, puisque seuls quelques buissons ou arbustes réussissent à s’accommoder du froid, du vent et de la sécheresse. Seul chose pénible: le bateau est couvert d’une croûte de sel, car les embruns n’ont pas le temps de s’écouler à la mer avant de sécher sur place. Les cordages deviennent presque rigides !

Le 21 décembre au matin, le vent s’est quelque peu calmé, et même s’il devrait venir du sud-ouest puis du sud-est nous poursuivons par une petite étape d’une journée. Nous sommes maintenant au cœur de la partie la plus belle de la côte de Patagonie argentine. Les promontoires se font un peu plus élevés, les baies alternent avec les caps, et l’arrière-pays est bien moins monotone que plus au nord. En deux grands bords, nous rejoignons la pittoresque baie de Puerto Santa Elena, elle-même subdivisée en plusieurs petites sous-baies. L’endroit est magique, les collines sont superbes, et nous trouvons un abri parfait dans une petite crique protégée du vent de nord-est qui doit souffler dans la nuit. Cette fois-ci, l’annexe est vite gonflée, et nous débarquons dans ce paysage semi-désertique, presque irréel. En grimpant au sommet d’une colline proche, nous observons des dizaines de <em>jote cabeza colorada</em>, des genre de vautours assez imposants qui virevoltent dans les courants ascendants. Nous découvrons aussi le vaste lit d’une rivière asséchée qui doit venir se jeter dans la baie lorsqu’il y a un peu de pluie, et une dizaine de moutons en liberté. Le lendemain, après une nuit de rêve, sans même le moindre roulis, c’est un petit <em>armadillo</em> que nous observons lors d’une promenade dans le maquis de l’autre côté de la baie. Nous nous plaisons beaucoup ici, mais il faut déjà repartir, car le vent sera portant pendant une journée, avant de passer à l’ouest pendant plusieurs jours. C’est donc la dernière occasion de rallier la Caleta Horno avant Noël, et nous levons donc l’ancre, de beaux souvenirs plein les yeux.

L’amplitude de la marée augmente au fur et à mesure que nous descendons vers le sud, et surtout les courants se font plus forts, si bien que la navigation est vite rythmée par les allers et retours de l’eau. Surtout, il faut éviter le phénomène de vent contre courant, sous peine de se faire bien secouer sans beaucoup avancer. Mais voilà, il y a peu d’informations sur les horaires de courant, et une fois en mer, on ne peut que constater et en déduire ce qui se passera un peu plus loin. En quittant Santa Elena, nous savons qu’un véritable passage à niveau nous attend au Canal Leones, quelques milles avant la Caleta Horno. Le vent est agréable, le bateau avance bien. Evidemment, car le courant nous porte. Mais le calcul est vite fait. Lorsque nous embouquerons ce petit bras de mer entre l’Isla Leones et la côte, nous arriverons en plein courant contraire. Avec le vent de nord-est qui devrait forcir, ça promet d’être mouvementé, et nous doutons un moment du succès de l’opération. Pourtant, l’envie d’être au mouillage à temps, avant que le vent ne bascule à l’ouest, nous pousse à tenter l’affaire, et heureusement ! Le clapot se fait de plus en plus intense à l’approche du chenal, et les réflexes de régatier reviennent : plutôt que de se battre dans le milieu du courant, nous longeons l’Isla Leones de très près, non loin des cailloux. Sur notre tribord, les vagues moutonnent sérieusement alors que le courant contraire de 3 à 4 nœuds nous interdirait presque le passage. Là où nous nous trouvons, l’eau est à peine mouvementée et nous enregistrons à peine un nœud de courant ! Du coup, nous pouvons en profiter pour admirer le spectacle. L’Isla Leones est superbe. La parenté avec une île écossaise serait presque évidente, mais il manque tout de même un château en ruine. La lande, les moutons, les oiseaux, un petit phare, la lumière du jour déclinant, tout y est, c’est beau.

Nous voici déjà à l’approche de la Caleta Horno, l’abri réputé comme étant le meilleur de toute la côte argentine. Libérée du courant, <em>Fleur de Sel</em> approche alors à toute vitesse de ce petit fjord. Nos amis Osman et Sibel, du voilier urc<em>Uzaklar II</em>, sont déjà mouillés et amarrés dans la caleta, et nous souhaitent la bienvenue. Nous mouillons l’ancre, et il nous faut ensuite passer des lignes à terre. Un dernier effort et Sibel nous accueillera avec un apéritif à bord d’<em>Uzaklar II</em>. Mais voilà, nos aussières sont flambant neuves, car nous avons acheté des amarres flottantes en Uruguay, ce qui facilitera les manœuvres pour porter les lignes à terre. En nylon ou en polyester, les amarres coulent et se gorgent d’eau, ce qui les rend beaucoup plus lourdes. Les nôtres sont encore en rouleaux de 200m, et nous faisons des nœuds abominables avec ces lignes d’une longueur bien trop longues pour les manier aisément. Une fois le bateau amarré, nous passerons encore une heure et demie à défaire le sac de nœud avant de mériter notre verre de vin… Il va nous falloir trouver une solution pour manier et stocker ces aussières.

Deux jours durant nous ne serons que deux bateaux dans la Caleta Horno, et dès le lendemain de notre arrivée, nous en profitons pour faire une petite marche sur la rive droite du fjord, laissant l’annexe dans une anfractuosité rocheuse et escaladant la paroi pour accéder au plateau. La vue est superbe, à la fois sur la caleta, sur les bateaux, mais aussi sur l’arrière-pays et sur la baie. La marée ayant remonté durant notre balade, nous poursuivons la promenade en annexe, en remontant le fjord jusqu’à ce qu’il débouche sur une plaine marécageuse en amont. Les sternes sont très nombreuses et s’en donnent à cœur joie à pêcher en piqué. Le surlendemain, 24 décembre déjà, pas moins de trois autres bateaux font leur arrivée dans la matinée. Nos amis d’<em>Arpatas</em> tout d’abord, qui nous hèlent tôt le matin pour que nous ouvrions l’aussière mise en travers de la caleta, puis <em>Mangaia</em>, et enfin sur les coups de midi, Yoon et son <em>Intrepid</em>, également rencontré à Mar del Plata. Voilà la fine équipe réunie pour fêter Noël. Sur 5 voiliers, 3 sont français, ça aurait pu être très peu dépaysant. Mais non seulement nous étions au bout du monde, loin de nos familles, mais en plus c’est la première fois que nous fêtons Noël avec des turcs et un coréen ! Nous passerons une soirée de Noël inoubliable à bord de <em>Mangaia</em>, qui accueille tout le monde. Le repas sera festif, avec de bons plats du terroir, précédés d’entrées turques, mais surtout après les crêpes suzette et le crumble, certains termineront par du calamar séché et cuit à même le gaz, façon coréenne…

Le lendemain, il y a bien moins de mouvement dans la caleta. Certains vont se promener, tandis que nous travaillons un peu, même le 25 décembre. Quelques bricoles méritent notre attention à bord, et notamment la confection de sacs en filet pour contenir nos amarres flottantes. Puis, nouvelle marche, sur la rive gauche du fjord cette fois. Nous grimpons jusqu’au sommet d’une colline qui surplombe une bonne partie des alentours. Nous y voyons des guanacos, un lièvre, et les bateaux au mouillage en contrebas. Le soir même, au vu des prévisions météo, la déception est de taille. Nous étions plusieurs bateaux à penser poursuivre notre route le lendemain matin, mais la fenêtre météo semble s’être raccourcie, la prochaine perturbation semblant arriver plus vite que prévu. Il aurait fallu partir le jour même, mais nous sommes encore fatigués de la veille, et pas prêts à lever l’ancre au pied levé. Nous profiterons donc de ce « temps mort » du lendemain pour aller poser <em>Fleur de Sel</em> un peu en amont, là où le fond découvre à marée basse, pour nettoyer la coque. Après un après-midi de carénage, à frotter la coque et remplacer l’anode d’arbre d’hélice, nous sommes de nouveau à flot, bien fourbus.

<em>Fleur de Sel</em> à peine réamarrée, nous avons droit à un contrôle de la Prefectura, qui vient nous refaire signer plein de papiers à bord, dans ce coin perdu ! Sur ce arrive le bateau néerlandais <em>Simon de Danser</em>, déjà rencontré à Piriapolis et à Mar del Plata, et nous voilà six équipages pour un pot pourri improvisé au coin du feu sur une des petites plages de la caleta. Les <em>Mangaia</em> ont en effet pêché cinq poissons, qui seront mangés en soupe de poisson et en sashimi. Un délice avant de se quitter le lendemain soir, après encore un bon repos. La météo nous promet du temps favorable pour atteindre Puerto Deseado, et peut-être même Santa Cruz encore plus loin. <em>Intrepid</em> quitte le mouillage le premier, quelques heures plus tard c’est notre tour, suivis de près par <em>Uzaklar II</em> et <em>Mangaia</em>, et enfin par <em>Simon de Danser</em> bien après. <em>Arpatas</em> partira tôt le lendemain matin, et la Caleta Horno pourra enfin retrouver le calme après avoir été envahie le temps de fêter Noël.

Ecrit en mer par 52°30’S et 66°30’W

1 commentaire

  1. Philippe Lagarrigue écrit :

    Re-bonjour !
    Je continue à dévorer vos récits fascinants mais permettez-moi une petite critique, jusqu’à maintenant, j’arrivais à suivre + ou – votre parcours sur google maps mais je n’ai malheureusement pas pu situer certains lieux comme « Bahía Janssen », « Puerto Santa Elena », « Canal Leones » et « Caleta Horno » dans l’article « Noël à la Caleta Horno ». Ce serait donc plus facile pour les lecteurs si ces lieux étaient indiqués sur une carte.
    Bon vent
    Philippe

    29 décembre 2016, 10 h 51 min

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