Il y a un peu de nervosité dans l’air en quittant la Caleta Horno. Un peu de nervosité et d’excitation. En effet, nous entamons sans doute l’un des tronçons les plus risqués de notre tour d’Amérique du Sud. Le climat y est rude et musclé, les vents d’ouest soufflant souvent avec violence. Il faut ajouter à cela la marée et le courant, phénomènes bien connus, mais qui compliquent un peu la navigation, le marnage atteignant plus de 12 mètres du côté de Santa Cruz et Rio Gallegos, et le courant plus de 8 nœuds à l’entrée du Détroit de Magellan. Mais tout cela n’en serait pas si stressant s’il n’y avait autre chose : l’absence quasi-totale de bon abri tout au long de cette côte déjà inhospitalière. Sur les 700 milles qui séparent la Caleta Horno du Détroit de Le Maire, il n’y a que très peu d’abris, et ce sont de mauvais abris. Dans l’entrée de Puerto Deseado, le moins pire d’entre eux, il y a jusqu’à 6 nœuds de courant. Le mouillage côté ville est exposé aux tempêtes d’ouest et sud-ouest, et le débarquement impose de faire confiance au moteur hors-bord, sans lequel l’annexe et ses infortunés occupants se retrouveraient incapables de rejoindre le rivage ou le bateau. En cas de tempête, donc, nous aurions le choix entre ce type de réjouissance ou un coup de tabac en mer, et c’est pourquoi nous redoutons ce tronçon avec tout le respect qui se doit. Nervosité, donc…

Mais excitation aussi, car la météo semble maniable voire bonne pour plusieurs jours, et les prévisions à plus long terme pourraient rester bonnes également. Nous saisissons donc l’opportunité, et nous élançons vers le sud sans hésiter, sachant pouvoir compter sur Fleur de Sel la vaillante, et sur l’œil attentif de Jean qui surveille météorologiquement nos arrières. Le vent, annoncé du secteur est puis nord, est plus mou que prévu dans la nuit et le lendemain de notre départ, mais nous avançons tous bien, Fleur de Sel et les autres bateaux partis en même temps. Dans l’après-midi du 28, alors que nous approchons doucement de Puerto Deseado, nous naviguons entourés de très nombreux dauphins de Commerson, plus petits que des dauphins communs, et noirs et blancs. Ce sont véritablement de superbes animaux, et nous profitons de ce spectacle de toute beauté.

Dans la nuit, une petite dépression est annoncée, mais elle ne semble pas méchante, et les conditions semblent de nouveau favorables par la suite. Aussi, nous prenons la décision de ne pas nous abriter à Puerto Deseado, et de poursuivre vers Santa Cruz, distante de 180 milles supplémentaires. L’avantage d’atteindre ce port est de n’être alors plus qu’à 300 milles du Détroit de Lemaire, mais l’entrée du Río de Santa Cruz n’est tout de même pas simple. Pour l’instant, nous affrontons quelques heures de vent contraire, mais également moins fort que prévu, c’est formidable ! Nous faisons route au moteur, de manière quelque peu chaotique, au rythme des bascules du vent et des renverses de courant. Et puis dans la soirée du 29, nouvelle escorte de dauphins de Commerson alors que le vent adonne et reprend. C’est reparti pour une nuit de navigation tranquille, alors que nous apercevons au loin les lumières de San Julían, baie où Magellan hiverna lors de son voyage mémorable. Dans la matinée, nous atteignons les 50° sud, et le vent est si léger qu’il nous faut terminer au moteur ! Invraisemblable…

Les conditions sont idéales pour tenter l’entrée à Santa Cruz. En effet, au passage d’un front, nous devrions subir une douzaine d’heures de fort vent contraire, et nous ne refuserions pas une bonne nuit de sommeil. Il y a autre chose aussi que nous ne refuserions pas : quelques produits frais avant de continuer dans l’isolement de ces contrées reculées. Le chenal est long, et fermé par un banc de sable, mais quelques alignements permettent d’éviter les dangers. Le courant nous propulse et nous avons de nouveau le plaisir d’assister à un ballet de nos amis les toninas overas, alias dauphins de Commerson. Au bout de deux heures de chenalage, et alors que la marée s’inverse, nous arrivons devant le village de Santa Cruz, deux ou trois milles habitants à peine. Nous n’avons pas encore fini de mouiller qu’un semi-rigide de la Prefectura vient nous rendre visite. Nous passerons une bonne demi-heure à remplir les multiples formulaires, mais nous apprécions de ne pas devoir aller leur rendre visite par nous-même et de ne pas devoir attendre longtemps dans un bureau. Yoon et son Intrepid sont arrivés quelques heures avant nous, et nous sommes respectivement les troisième et quatrième voiliers de la saison dans ce port quasiment inaccessible. Deux voiliers dans le même jour, c’est la fête, et peut-être est-ce pour cela que la Prefectura sort le grand jeu ?

En tous les cas, le courant ne tarde pas à tirer fort sur notre ligne de mouillage, ce qui ne nous empêchera pas de dormir comme des bébés. Le lendemain matin, le vent souffle fort, et nous ne sommes pas mécontents d’être à l’abri. Enfin… abri est un bien grand mot, car avec le courant qui dépasse les trois nœuds en cette marée de morte-eaux, de bonnes vagues nous font danser, et nous bénissons notre ancre d’être si efficace. D’autant plus lorsque nous réalisons qu’Intrepid est à deux milles de là, son mouillage ayant dérapé. Notre partie de shopping en commun parait compromise, et tandis que je coordonne avec la Prefectura (qui ne parle pas anglais) l’éventuelle assistance à Yoon (qui ne parle pas espagnol), je débarque néanmoins Heidi en annexe sur la berge afin qu’elle puisse nous trouver quelques vivres frais : chose pas évidente, car le moteur de l’annexe étale tout juste la force du courant. Il me faut rester à bord tout d’abord pour surveiller Fleur de Sel, ensuite parce que laisser l’annexe à terre avec un marnage de près de 8 mètres imposerait de la porter sur des centaines de mètres sur la plage, et enfin car je me prépare éventuellement à porter assistance à Yoon. Finalement celui-ci réussira à remonter son mouillage au moment de la renverse et à revenir mouiller près de nous. Nous étudions alors les prévisions météo et convenons qu’une formidable opportunité se présente à nous : rejoindre l’Ile des Etats et le Détroit de Lemaire sans subir de coup de vent. Il faut donc partir dès le soir même. Succès également pour Heidi qui revient chargée comme une petite mule de légumes, de fruits, de viande et de produits laitiers.

Dans la soirée, nouvelle visite de la Prefectura qui vient remplir les mêmes papiers avec les mêmes informations, avant de lever l’ancre à la renverse du courant. Malheureusement, cette fois-ci le mouillage de Yoon ne veut plus remonter. Ancre engagée avec du courant et en solitaire, le pauvre casse son guindeau et nous dit de ne pas l’attendre. C’est que pour nous le temps presse. Nous aurons tout juste le temps de sortir de la rivière avant que la nuit ne tombe vers les 23 heures, et la fenêtre météo n’est pas non plus extensible. La mort dans l’âme, nous laissons donc <em>Intrepid</em> passer le réveillon du nouvel an à son mouillage qui après l’avoir lâché ne veut plus le laisser partir. Les dauphins sont de retour et nous accompagneront jusqu’à ce que nous ayons franchi la barre en sortie de la rivière. Malheureusement, le vent en fait autant, et c’est donc au moteur que nous passons la nuit. Et la journée du lendemain, 1er janvier, les 10 nœuds de vent du nord annoncés s’étant dégonflés. Et la nuit suivante, pour la même raison…

Au petit matin, la rosée a complètement trempé le bateau, et les nuits ont beau être de plus en plus courtes, elles deviennent de plus en plus fraîches. La température de l’eau de mer tombe maintenant sous les 8° : adieu les baignades comme nous l’avions encore fait à la Caleta Horno. Sous-vêtements thermiques, polaires, bonnets, gants, voilà maintenant notre attirail. Le vent daigne finalement se lever, et nous prenons 2 ris avant… de les renvoyer, alors que la brise tant attendue retombe en soirée. Chose un peu moins confortable, tombe aussi avec elle son amie la brume, qui réduira la visibilité à moins d’une centaine de mètres durant toute la nuit. Moteur, radar, on veille plus ou moins, mais de toutes manières il n’y a personne, et nous n’avons pas croisé un seul bateau depuis le départ. Il nous est d’ailleurs impossible de communiquer notre position à la Prefectura, car nous sommes trop loin des côtes. Mais voilà, même si nous ne chérissons pas particulièrement la navigation au moteur, nous sommes néanmoins contents de pouvoir profiter d’une bonne fenêtre météo pour atteindre le Détroit de Lemaire sans se faire bastonner comme tant d’autres l’ont été. Certains pourront dire que c’est presque un peu trop facile de tourner la clé du moteur, mais quant à nous, nous sommes heureux d’avoir poussé un peu pour attraper ces fenêtres météo.

Au petit matin, le voile se déchire et nous découvrons devant nous la ligne tarabiscotée du relief de l’Ile des Etats. Nous voici au bout du monde, mais il va falloir un peu se battre pour les derniers milles, le vent se levant déjà du sud. Les albatros font leur apparition, ainsi que les oies sauvages. Au fur et à mesure que nous approchons, nous découvrons un paysage qui ressemblerait aux Alpes Vaudoises avec un Lac Léman qui aurait largement débordé ! Et alors que nous sommes maintenant tous proches de l’entrée à Puerto Hoppner, le meilleur mouillage de l’île, nous nous apercevons que la végétation n’a rien à voir avec la végétation alpine. Nous nous frayons un passage dans la première baie, en évitant soigneusement le kelp, ces longues algues très denses qui signalent le plus souvent des roches, mais qui peuvent aussi bloquer l’hélice. Tout au fond, un étroit passage de moins de 10m de large nous mène dans un cirque quasi-fermé au fond duquel nous mouillons entre la terre et un petit îlot. Le vent est faible, et c’est parfait pour nous donner le temps d’aller porter nos lignes à terre. Elles nous assurerons lorsque souffleront des williwaws, ces violentes rafales de direction aléatoire, même si le mouillage en est plutôt abrité. Quel cadre grandiose ! Et quel bonheur d’être arrivés là !

La météo n’est pas particulièrement violente dans les jours qui suivent notre arrivée à Puerto Hoppner, mais à partir d’ici le vent soufflera presque invariablement d’ouest. Il nous faut cependant du vent portant pour passer le redoutable Détroit de Lemaire, et en attendant nous profitons de notre halte au bout du monde. Nous ne sommes pas pressés de repartir, et nous nous concoctons un petit programme à base de randonnée dans les pentes raides et tourbeuses qui nous entourent, de lessive dans un des ruisseaux, et de cuisine un peu plus élaborée que des pâtes. Le lendemain de notre arrivée, nous accueillons Yoon qui a finalement réussi à quitter Santa-Cruz, et avec notre annexe nous allons lui passer ses lignes à terre. Nous passerons des soirées mémorables dans ce coin perdu, à manger mi-coréen, mi-occidental. Quant au programme de ce soir, c’est galette de rois, car on a beau avoir fêté le nouvel an en mer, il y a des choses qui ne s’oublient pas !

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