8 jours, c’est le temps que nous avons passé à l’Ile des Etats, au bout du monde comme l’a si bien dit Jules Verne. Nous avons profité de la nature vierge qui nous entoure, alors que Fleur de Sel est sagement amarrée par son mouillage et 3 lignes à terre au fond de Puerto Hoppner. De temps en temps, le temps se gâte et le passage d’une dépression fait monter le vent. Quelques rafales font giter le bateau, mais rien de bien méchant, et le lendemain il fait de nouveau beau. Le cycle se répète quelques fois, mais la fenêtre météo n’est jamais bonne pour traverser le détroit de Le Maire, et nous attendons donc, en compagnie d’Intrepid. Oh, cela ne nous déplait pas, car nous en profitons pour travailler sur le bateau, pour aller marcher alentour, ou pour nous initier au Coréen en compagnie de Yoon.

Au bout d’une semaine, la météo semble plus coopérative, car elle nous promet 18 heures de vent de nord-ouest, ce qui devrait nous permettre de traverser le détroit quasiment au travers, une allure rapide. Parfait, nous étudions la marée. Afin de commencer la traversée du détroit une heure après la pleine mer, nous quittons Puerto Hoppner 1h30 avant celle-ci, soit à 9h du matin. C’est qu’on ne rigole pas avec Le Maire. Le courant peut y atteindre 4 nœuds dans l’axe du détroit, et 8 nœuds par endroits. Lorsque le vent s’oppose au courant, il s’y crée des vagues stationnaires pouvant atteindre 10m de haut. Nous n’avons pas particulièrement envie de les voir ! Fleur de Sel suivie d’Intrepid franchit l’étroite passe qui permet de sortir de notre excellent abri. Le vent est légèrement plus fort que prévu, mais nous marchons bien, et nous sommes à l’heure au rendez-vous. La mer est agitée et courte. Alors que nous traçons à 7 nœuds sur l’eau, le GPS n’indique que 5 nœuds ! Pendant toute la traversée, nous subirons un courant contraire de 2 nœuds, venu d’on ne sait où, et la mer nous secouera bien. C’est à n’y rien comprendre…

Du coup, nous avançons moins vite que prévu, et nous prenons du retard sur la fenêtre météo. Surtout, le vent continue de forcir, bien plus que prévu. Mais au moins, Fleur de Sel continue d’avancer, de danser, même, et nous naviguons proches l’un de l’autre avec Intrepid. Nous prenons des photos de nos bateaux respectifs, pour immortaliser le passage de ce fameux détroit et nous signalons notre position à la station de l’Armada de Buen Suceso. C’est la première fois que nous sommes à portée VHF d’une station côtière depuis notre départ de Santa Cruz, presque deux semaines auparavant. Celle-ci nous informe que nous sommes déclarés comme perdus (!), ce qui ne manque pas de nous surprendre, puisque nous étions là où nous avions déclaré aller au moment où nous avions prévu d’y aller. De plus, ce n’est guère rassurant de savoir que nous n’avons même pas été recherchés. Enfin bref !

Le deuxième ris est pris depuis un moment lorsque nous approchons du Cabo Buen Suceso, à l’extrémité sud-est de la Terre de Feu, mais le baromètre baisse depuis un moment, et comme il continue de plonger, nous n’avons aucun espoir immédiat de voir le vent se calmer. Aussi prenons-nous le troisième ris pour la deuxième fois depuis notre départ de France, le génois est complètement roulé et nous ne portons plus que la trinquette à l’avant. Quelques minutes après la manœuvre, nous voyons Intrepid, qui a pris un peu d’avance sur nous, se faire presque coucher alors que la mer blanchit devant nous. De fortes rafales contournent le cap ou descendent des montagnes. L’écume part alors en volant sur quelques centaines de mètres avant que le vent ne reprenne sa force normale. Ce sont les williwaws, ces rafales violentes caractéristiques de la Patagonie, et on en voit bientôt passer devant nous, derrière nous, et parfois nous arriver dessus. Fleur de Sel gite alors plus pendant quelques secondes, avant de s’éloigner de nouveau de l’horizontale. Nous sortons de temps en temps à l’extérieur pour vérifier que tout se passe bien, et que nous poursuivons sur le bon cap, mais la plupart du temps nous sommes à l’abri à l’intérieur. C’est ainsi que l’on voit les hublots sous l’eau pendant les coups de gite. A l’occasion d’une sortie dehors, je mesure 38 nœuds en moyenne, et des rafales dépassant 45 nœuds, cela au niveau de l’eau. Nous subissons probablement un bon coup de force 9, mais au moins nous sommes sous le vent de la Terre de Feu et du coup la mer est très maniable.

Intrepid semble avoir des problèmes de voiles, car nous le voyons maintenant dériver vers le sud-est, ce qui n’est pas précisément la bonne route. Au bout de 20 minutes nous arrivons à joindre Yoon qui nous dit que son génois et sa trinquette sont hors-service, il doit donc continuer sous grand-voile seule. Fleur de Sel se porte à merveille, nous touchons du bois. Pourvu que ça tienne. De temps en temps la mer blanchit et nous n’y voyons plus rien, mais lorsque ça s’éclaircit le spectacle en vaut la peine, même s’il n’est pas rassurant. Les prévisions météo annoncent que ça devrait se calmer, mais elles n’avaient pas prévu cette chute de pression. Nous ne savons pas à quoi nous en tenir. Et puis finalement, comme prévu, en soirée le vent tombe. Tant et si bien qu’en l’espace de deux heures nous sommes obligés de renvoyer tous nos ris, pour finalement mettre le moteur !

Nous approchons maintenant de l’entrée du Canal de Beagle, alors que le jour tombe. On distingue dans le soleil couchant l’Isla Nueva. C’est le Chili ! Le vent va faire son capricieux, et durant la nuit, nous alternerons marche au moteur et à la voile. A la VHF nous entendons maintenant une multitude d’appels : tous les bateaux qui passent dans le Canal de Beagle se font appeler alternativement par les Chiliens et par les Argentins, qui se regardent en chien de faïence de part et d’autre de ce bras de mer. Au petit matin, nous continuons de longer la Terre de Feu, tandis que du côté chilien c’est maintenant l’Isla Picton. Des dauphins très joueurs viennent nous souhaiter la bienvenue dans le Beagle, tandis que loin devant nous apercevons des montagnes enneigées. Quel beau spectacle. C’est un beau cadeau, pour nous qui sommes heureux d’en être arrivés là, et pour Heidi dont c’est aujourd’hui l’anniversaire. En début d’après-midi, nous atteignons enfin la Bahía Cambaceres, superbe petit lagon fermé par une passe étroite. Nous posons l’ancre dans ce petit havre tranquille, et après la sieste récupératrice, je prépare un gâteau au chocolat et Heidi souffle ses bougies dans la soirée. Nous ne serons pas à Ushuaia pour fêter ça, mais nous nous sentons bien dans ce petit coin du Beagle oriental, où nous allons nous reposer deux jours. Récompense méritée car Heidi en aura vu 36 chandelles avant de pouvoir souffler ses 36 bougies !

Le surlendemain, lorsque nous repartons, ce n’est que pour parcourir quelques milles. Nous passons par l’Isla Martillo, où l’on peut approcher à quelques mètres de centaines des manchots sur la plage. Après avoir passé un moment à les observer, nous faisons demi-tour pour revenir en arrière à la Bahía Relegada, une autre petit crique tranquille, où nous passerons la nuit. Le lendemain, il fait un grand beau temps sans vent, et c’est le moment idéal pour passer au nord de l’Isla Gable qui encombre le Canal de Beagle. Le Paso Remolcador-Guaraní est étroit mais plaisant. Le paysage est somptueux et Fleur de Sel se faufile d’alignement en alignement sur une eau aux airs de lac alpin ! Enfin, lorsque nous sortons de ce sinueux détroit, il ne nous reste plus que 6 heures de moteur à faire pour atteindre Ushuaia par un calme plat total. Nous voici arrivés dans la plus australe des villes de la planète !

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