Un voyage au long cours est parfois admirable, mais il l’est souvent pour de mauvaises raisons. De nombreuses personnes restent ainsi songeuses à l’énoncé de notre provenance, plus encore en apprenant notre destination, mais le sujet de leur pensée nous est souvent dévoilé quasi-immédiatement : « Et vous avez rencontré beaucoup de tempêtes ? » Nous préférons dire la vérité plutôt que de les laisser persévérer dans leur crainte. Eh non, nous ne rencontrons pas beaucoup de tempêtes, du moins pour autant que l’on puisse les éviter, et, quand c’est possible, nous essayons alors d’être à l’abri. C’est exactement ce qui est arrivé à Piriapolis, où un coup de vent prévu s’est finalement avéré être une petite tempête, malmenant Fleur de Sel plusieurs heures durant avec un vent soutenu de 50 nœuds. Elle était pourtant bien amarrée derrière les jetées du port, dont les eaux étaient transformées en chaudron, et malgré la protection de 2 gros voiliers à notre vent, le bateau se faisait fouetter par les paquets de mer provenant des vagues ayant explosé sur le brise-lame à 200m de là ! Cela dit, après deux inconfortables journées, le beau temps est revenu – et Heidi aussi. Le vent s’était tassé pour retrouver des vitesses plus habituelles, celles que nous rencontrons dans l’immense majorité des cas, et après l’escapade de Heidi nous étions alors prêts pour poursuivre notre voyage sur le Rio de la Plata. Mais ce qui nous attendait alors n’était plus un avis de tempête, mais bien un avis de tampons !

Impossible de rivaliser avec tous des voiliers taillés pour la régate, surgis du petit port de Riachuelo pour filer sur Buenos Aires

Impossible de rivaliser avec tous des voiliers taillés pour la régate, surgis du petit port de Riachuelo pour filer sur Buenos Aires

Après avoir reçu tous les articles commandés chez le bon shipchandler de Piriapolis, nous avons décidé de continuer directement vers la vieille ville coloniale de Colonia, au sud-ouest de l’Uruguay. Un peu sacrilèges, nous sommes passés de nuit au large de Montevideo, sans nous arrêter dans la capitale uruguayenne. Le long de ce parcours, le Rio de la Plata a encore accentué sa teinte café au lait, tandis que les rares collines laissaient la place à un littoral boisé, mais désespérément plat. C’est un dimanche matin que nous approchons de Colonia, passant devant le petit Rio Riachuelo, duquel surgissent d’un coup 70 voiliers battant tous pavillon argentin, pour s’organiser en séries autour d’un bateau comité. La régate est lancée quelques quarts d’heure plus tard, et nous sommes rattrapés par une horde (très sauvage !) de destriers sous spi, s’élançant vers Buenos Aires. Joli spectacle, avant d’arriver dans la non moins jolie petite citée de Colonia del Sacramento, simplement Colonia pour les intimes. Des ruelles pavées et ombragées, de jolies maisons et des places pleines de charme, l’escale est agréable. L’extrémité ouest de la ville, aux ruelles irrégulièrement imbriquées, est due aux Portugais, la partie orientale, quadrillée comme un damier aux Espagnols. La ville a changé de main sept fois au cours de son histoire, alternant entre influence espagnole et portugaise, puis entre argentine et brésilienne pour finalement faire partie du petit pays qu’est l’Uruguay. C’est l’occasion de dire adieu à cette contrée attachante par sa tranquillité et sa nonchalance. Nous resteront des images de gens assis sur un banc et sirotant leur maté avec leur bombilla (paille filtrante en argent), de bœuf servi grillé (parilla) ou en sandwich (chivito), ou encore de vieilles voitures.

Avant de quitter le pays, il faut toutefois passer par une ultime étape… Passer à la Prefectura Naval, un peu l’équivalent des gardes-côtes, pour obtenir le droit de quitter le port. Celui-ci n’est octroyé que sur preuve que les frais de port ont bien été réglés, ce qui n’est pas un mal. Cependant, le matelot de service ne parait pas satisfait des papiers qu’il a en main. A l’arrivée au port, nous étions venus une première fois présenter nos papiers, nous faire dire que tout cela est très bien mais qu’il en faut également une copie, que nous devons faire faire avant de revenir déposer l’ensemble. Mais voilà, nous quittons maintenant le pays, et tout cela n’est pas assez, il faut une autre copie. De ce papier-ci, me précise-t-il, en me montrant notre rol (ou raoul, nous ne comprenons pas très bien).

Ambiance très rétro à Colonia - et très charmante aussi !

Ambiance très rétro à Colonia – et très charmante aussi !

Pour comprendre, petit retour en arrière, à notre arrivée au Brésil, à Fernando de Noronha : la marine brésilienne enregistre notre entrée sur un document qui, on le comprendra par la suite, se fera tamponner et re-tamponner au verso à chaque entrée et sortie de port, jusqu’à constituer une infâme liasse à faire pâlir de jalousie n’importe quel postier. A notre entrée en Uruguay, la Prefectura de Punta del Este nous demande le rol. Devant mon air éberlué, le matelot m’aide à trouver ledit document brésilien, pour vérifier que nous arrivons bien de Rio Grande, pensons-nous. Cependant, à notre grande surprise, il ajoute son propre tampon à la longue série brésilienne, chose qui continuera à Piriapolis puis maintenant à Colonia. Le document, qui devient maintenant kilométrique, comporte à son recto un formulaire rempli de ma main avec les données du bateau. Voilà ce qu’il veut.

N’ayant aucune envie de re-courir la ville en quête d’une photocopieuse, je fais mine de ne pas comprendre, pour ensuite essayer d’arguer que le document en question est un document brésilien, donc n’ayant aucune validité en Uruguay, et qu’il date de début juillet alors que nous sommes maintenant en novembre ! Rien n’y fait, monsieur m’explique qu’il lui faut les informations présentes au recto, que je propose du coup de lui écrire au dos de la copie. Impossible, m’explique-t-il, il lui faut la copie, avec le tampon ! Ah le tampon… Ayant bien compris que le tampon donne une légitimité au papier que même la main d’un officiel ne saurait conférer, je lui montre que le tampon en question est en fait au dos du document. Rien n’y fait, il faut la copie. Car, m’explique-t-il encore, s’il vous arrive quelque chose en traversant le Rio de la Plata, comment ferons-nous si nous n’avons pas notre numéro d’immatriculation ? Atterrés devant la logique imparable qui veut que la copie du numéro d’immatriculation nous aidera à flotter s’il nous arrivait malheur lors de cette traversée de 30 milles, alors que nous en avons parcourus plus de 7’000 pour arriver ici, nous capitulons finalement.

De retour d’une expédition photocopieuse, le sésame nous est octroyé. Sur une feuille blanche que nous avions pris soin de confier à l’officiel, car il n’y avait plus de place sur les autres pages du rol. Mais la feuille blanche (tamponnée) revient coupée en deux ! Pour ne pas à avoir à faire de copie de sa propre œuvre tamponnesque, notre matelot en a simplement fait deux exemplaires, celui qu’il garde allant probablement finir ses jours en engraissant de bons vieux classeurs d’archives, qu’on imagine désormais comme autant de bouées de sauvetage pour voiliers en détresse… Notre rol a maintenant atteint le stade suprême du ridicule. Au moins, on s’en souviendra, et les Argentins en ont bien ri eux aussi, se moquant de la pauvreté des Uruguayens qui n’ont plus une feuille entière pour faire un document…

Bienvenue à Buenos Aires ! Le Yacht Club Argentino nous accueille ! En plein centre-ville de la capitale, c'est pratique et sympa.

Bienvenue à Buenos Aires ! Le Yacht Club Argentino nous accueille ! En plein centre-ville de la capitale, c’est pratique et sympa.

Les Argentins, ce sont justement chez eux que nous arrivons maintenant, après une petite navigation un peu trop tranquille, sous un soleil de plomb, et sur une eau toujours café au lait. Le bol de café s’est un peu rétréci maintenant, puisqu’à mi-chemin on apercevait la côte des deux côtés, l’argentine étant tout aussi plate que sa voisine orientale, mais hérissée de gratte-ciels. 14 millions d’habitants vivent devant nous, dans cette immense ville qu’est Buenos Aires. Nous y voilà enfin, dans le berceau du tango, la plus européenne des villes d’Amérique Latine, la troisième communauté juive du monde, et où vit un tiers des Argentins… Pour ne rien gâcher, le Yacht Club Argentino nous accueille une semaine gratuitement; il n’y a qu’en Amérique Latine qu’on voit un tel accueil aux navigateurs ! Tout semble rose, mais avant de pouvoir se lancer à la découverte de cette exubérante métropole, on nous rappelle que l’avis de tampon est toujours en cours.

Le ballet des formalités reprend, et en compagnie de Jacques – navigateur rencontré à Piriapolis à bord de sa Gamine, à Colonia et maintenant dans la capitale argentine – nous devons nous rendre à l’immigration, non loin du yacht-club. Nous réussissons à décrocher un sourire de la part de la porte de prison qui tamponne nos passeports, c’est une première victoire. Il nous faut ensuite prendre un taxi pour filer à 6 km de là, après la darse sud du port, au bureau de la douane, situé en bordure d’un quartier dangereux. Heureusement, l’accueil est chaleureux, la charmante douanière saisissant l’occasion pour s’exercer en français, et nous congédiant d’une bise une fois le permis d’importation temporaire obtenu. Jacques est aux anges, séduit par l’accueil argentin ! Mais voilà, dommage que les formalités administratives soient aussi compliquées : il nous faut maintenant revenir 8 km en arrière, au-delà du bureau d’immigration pour nous annoncer à la Prefectura Naval, où nous devrons patienter un bon moment. Les officiels semblent d’autant moins efficaces qu’ils portent de galons sur les épaules. Dix fois l’officier aura repris la pile de nos papiers, pour les réordonner avant de les abandonner pour tenter de retrouver un papier dans un autre dossier, pour faire patienter un appel une demi-heure, pour faire une copie… Nous prenons notre mal en patience, avant qu’enfin nous puissions repartir en règle. Malheureusement, si nous sommes dispensés d’immigration et de douane jusqu’à ce que nous quittions le pays, il nous faudra en revanche passer à la Prefectura dans chaque port, à l’arrivée et au départ. Le temps de repasser encore au yacht-club qui fera ses propres copies de tout cela, et nous aurons passé 5 heures à courir la ville en quête des tampons magiques.

Plus qu’une simple formalité, plus qu’une corvée, nous assistons là à un véritable fait de civilisation. La paperasse semble faire partie de la psyché latino-américaine, et encore il y aura certainement d’autres pays où cette besogne incontournable sera bien plus épique encore. Au moins pouvons-nous maintenant nous attaquer à la découverte de la ville. Mais rassurez-vous, si cette aventure vous a divertis, le tour de l’Argentine et du Chili sera encore certainement l’occasion pour l’équipage de Fleur de Sel d’affronter non pas les tempêtes, du moins nous l’espérons, mais bien les tampons !

Allez, pour preuve qu’il n’y a pas qu’en Amérique Latine, encore une histoire drôle. Au guichet American Airlines, celle-ci, lorsqu’Heidi s’enregistre pour le vol retour vers l’Uruguay. Tout avait été comme sur des roulettes jusque là, mais l’hôtesse objecte que Heidi n’a pas de visa pour l’Uruguay. Visa qui n’est pas nécessaire. Certes, mais vous n’avez pas de billet retour, rétorque en substance la madame. Evidemment que non, puisqu’Heidi quittera l’Uruguay par voie de mer, comme on vient de le voir. Inutile de préciser qu’à la vue d’une copie du rol (encore lui !), l’hôtesse est restée perplexe. Mais voilà, le voyage en bateau, ce n’est pas prévu sur la checklist d’une compagnie aérienne. Heidi, flairant la solution pour débloquer une situation qui n’évolue plus, propose alors : « Mais qu’est-ce-que vous voulez ? Que j’achète un billet d’avion ? » Lueur d’espoir dans le regard de l’hôtesse : « Ah, oui, effectivement, ça serait une solution… » Une fois le billet d’avion acheté (aller-simple remboursable pour Miami), tout était bon. Heidi s’est bien gardée de faire remarquer qu’elle n’était pas résidente aux USA non plus ! Epilogue de l’histoire : inutile de préciser qu’à l’arrivée en Uruguay, personne n’a jamais demandé à Heidi son billet d’avion « retour » comme preuve de sa sortie ultérieure du territoire dans les 90 jours. Ne reste plus qu’à se faire rembourser le billet.

Nous serions heureux d'avoir votre commentaire !

*