Une sensation étrange monte en nous. Quelque chose de familier et pourtant un peu oublié. Après plus d’un mois passé dans la Baie de Tous les Saints, entre Salvador, les îles et le Rio Paraguaçu, nous avons redécouvert les vagues. Cela nous rappelle notre passage en Norvège, derrière le rempart d’îles externes, où l’on en vient à oublier l’existence de la houle. Mais la mer nous a prévu une petite session de rattrapage. Histoire de nous remettre dans le bain, pour cette première étape cap au sud, la nuit fut mouvementée. La météo pour la semaine à venir nous semblant favorable, nous avons décidé de faire une croix sur Morro de São Paulo, station balnéaire jolie, parait-il, mais chic et clinquante. Nous préférons nous élancer directement pour la baie de Camamu, deux fois plus loin, et deux fois moins fréquentée, pour le moins.

En plein jour au moins, en plus du spectacle, on voit ce qui se passe, contrairement à la nuit...

En plein jour au moins, en plus du spectacle, on voit ce qui se passe, contrairement à la nuit…

C’est donc après une série de grains nocturnes particulièrement pénibles, le vent subissant des sautes de vent de plus de 90°, que nous entrons dans la baie, sous une dernière averse. Aidés par le courant, nous voici rapidement arrivés au mouillage de Sapinho, un petit chenal séparant la petite île de Goío de la grande île de Campinho. L’endroit est de toute beauté, paisible, et abrité. De manière générale, quelle sérénité dans ce large estuaire, où l’on trouve de petits bijoux comme ici. Les quelques habitations regroupées ici ou là sont reliées uniquement par voie maritime, car il n’y a pas d’accès possible par la route. Quelques bateaux font les liaisons, d’autres pêchent, et nous les connaissons bien, ce sont les mêmes pirogues bahianaises que celles que nous avons vues auparavant. Mais s’il y a bien quelques goélettes à touristes (les escunas), qu’on ne s’y trompe pas, c’est loin d’être l’embouteillage !

Dès le lendemain matin, nous profitons de la marée pour essayer d’atteindre notre principal objectif dans cette région. Une vingtaine de milles sont à parcourir, en remontant le Rio Maraú, où le courant est tout de même assez fort. On enchaîne les courbes, en restant dans la partie profonde, en repérant au passage de jolies îles. Le fleuve, très large au début, devient un peu plus étroit, et l’on passe devant la ville éponyme, où l’ambiance est clairement à la fête, en ce samedi midi, comme en témoigne la musique. Passé un passage un peu plus délicat entre quelques cailloux et des hauts-fonds qui nous font serrer les fesses, et nous voici de nouveau dans une section plus large et paisible. La mangrove borde le fleuve de part et d’autre, et c’est entre deux îlots de palétuviers que nous obliquons à droite, pour passer à quelques mètres à peine de ces arbres si caractéristiques des fleuves tropicaux. Le « chenal » est étroit, et surtout il est peu profond, malgré notre tirant d’eau réduit. La dérive frotte un peu sur les racines, mais ça passe, et la marée monte. Encore quelques virages dans la mangrove, et après un palmier solitaire, la voilà. C’est la Cachoeira de Tremembé, la cascade de Trémembé. Un torrent dévale la pente en face de nous dans un bruit assourdissant. La cachoeira s’étage sur plusieurs niveaux et fait une largeur remarquable. A ses pieds, le chenal est un peu plus large, mais guère plus profond.

Fleur de Sel fait face à l'assourdissante Cachoeira de Tremembé : grandiose !

Fleur de Sel fait face à l’assourdissante Cachoeira de Tremembé : grandiose !

Nous trouvons néanmoins le moyen de nous amarrer solidement, mouillés sur notre ancre à l’avant, et amarré à un petit quai en bois sur l’arrière. Fleur de Sel ne bougera plus et pourra passer la nuit tranquillement, avec à peine une dizaine de centimètres de marge sous sa quille. Nous débarquons sans attendre, pour rendre visite à la buvette de Nilton et Ada, qui nous prêtent gentiment leur ponton. L’accueil est on ne peut plus chaleureux, et nous passerons l’après-midi à déguster un excellent poisson et d’autres spécialités faites maison. Ces brésiliens originaires du sud habitent là, seuls, au fond de la forêt, dans un coin enchanteur, qui surplombe la cascade. Un peu comme les anglais ou les belges qui tiennent un gîte rural au fin fond du maquis provençal, mais version brésilienne. Nous prenons congé de nos hôtes alors que la pluie recommence, mais cette fois-ci l’averse sera de longue durée.

Le lendemain matin, les amarres sont larguées dès l’aube, car la marée n’attend pas. Si nous voulons sortir de là, il nous faut nous lever tôt. Pas facile en n’ayant dormi que d’un oeil. Le bruit de la cascade était quelque peu étouffé à l’intérieur, mais le peu de marge concernant la profondeur n’est pas pour aider à la sérénité du sommeil. Malgré l’enchantement de ces lieux, nous souhaitons donc quitter, malheureusement trop vite, ce petit paradis, pour retourner vers nos eaux plus salées. Eh oui, voyager en bateau, c’est toujours donner la priorité à sa maison flottante, même si on resterait bien quelque part un peu plus longtemps.

Une certaine image du paradis : pour les hommes avec les palmiers, et pour les moustiques avec la mangrove...

Une certaine image du paradis : pour les hommes avec les palmiers, et pour les moustiques avec la mangrove…

La descente du fleuve se fait avec le courant, on serre les fesses de nouveau au passage des hauts-fonds, d’autant plus car la mer baisse, maintenant. Contrairement à la veille, Maraú parait toute endormie à 7 heures le dimanche matin ! Et quelques milles plus loin, nous élisons domicile entre les îles Germana et Tubarões, devant une petite plage déserte, bordée de cocotiers. Seule l’eau ne complète pas exactement la carte postale idéale, car nous sommes à l’embouchure du fleuve, et le limon n’est pas précisément turquoise et limpide ! Le vent de sud doit encore souffler un jour, avant de revenir à l’est, et nous nous reposons donc dans ces lieux décidément bien tranquilles. Nous en profitons pour réviser un peu notre grand-voile, dont les coulisseaux ne fonctionnent toujours pas parfaitement. Nous changeons aussi le nerf de chute qui est un peu trop fin pour bien se coincer dans les coinceurs. Et la veille du départ, nous descendons encore quelques milles pour retourner mouiller à côté de l’îlot Goío. Nous serons plus proche de la sortie de la baie, et nous devrons donc nous lever moins tôt pour profiter de la marée.

Comment décrire le sentiment qui nous habite alors que nous quittons Camamu ? La sérénité, l’isolement, et la douceur nous habitent. Et pourtant, il y avait le grondement de la cascade, ces pêcheurs et ces navettes qui circulaient sur le rio, et cette navigation pas évidente parmi les hauts-fonds. A croire que nous avons été envoûté par cet endroit, alors que nous n’y avons fait qu’une halte rapide. Sur le départ, nous avons le sentiment de flotter entre deux eaux, entre la réalité et un monde suspendu, loin de tout, hors du temps, et pourtant bien là. Allez, Fleur de Sel s’ébroue tout de même, et dans la pétole, se lance de nouveau vers le sud, cap sur les Abrolhos. La météo promet d’être bonne, le séjour aussi !

1 commentaire

  1. Nicolas

    Nicolas écrit :

    Post-scriptum : Je m’aperçois que j’ai oublié un aspect important de cette visite à Camamu. Comme quoi, même quelques jours après, les meilleurs souvenirs restent, les autres s’effacent. Mais pour s’en souvenir, il reste des traces, sur nos peaux en l’occurrence.
    Nous conseillons donc à ceux que l’escapade sérénité de Camamu tenterait de s’équiper d’anti-moustiques sérieux, car les nôtres ont été impuissants à repousser ces envahisseurs très motivés – les borrachudos. 10 jours après, les piqûres sont toujours là, et commencent à peine à disparaître. A bon entendeur…

    2 septembre 2010, 22 h 43 min

Nous serions heureux d'avoir votre commentaire !

*