Bonjour Heidi, et merci d’avoir accepté cette interview sur Radio Pontons alors que vous êtes maintenant arrivés aux Iles Canaries. Je te propose d’entrer directement dans le vif du sujet, en te posant une première question : comment se passe le début de ce voyage ?

Disons que j’apprécie tout d’abord que l’eau et l’air aient atteint à une température plus agréables ! Notre voyage de l’été passé méritait bien d’avoir un peu froid tant les pays étaient superbes, mais notre départ de Bretagne cet hiver et la traversée jusqu’en Galice nous ont fait goûter à des températures un peu fraîches à notre goût. Je ne suis pas mécontente d’avoir pu enlever mes deux paires de chaussettes ! Même s’il me faudra encore un peu de temps pour m’habituer au soleil du sud. En même temps, pour l’instant la réputation des Iles Canaries est fortement éxagérée, parce qu’il fait très couvert et humide depuis que nous sommes arrivés. Ce qui ne m’a certes pas empêché de prendre un superbe coup de soleil…

Et comme prévu, on croise toutes sortes de personnes. Certaines adorables, d’autres un peu bizarres. L’exemple du jour : un contrôle par la douane espagnole tout à fait sympatique qui nous conseille des restaurants en ville et simultanément un bateau ivre (enfin… à l’équipage très fortement émeché), qui prend notre petit orin comme bouée de mouillage. En résumé, l’orin est un petit cordage avec une bouée qui marque où est notre ancre. Donc ce bateau est venu se mettre au mouillage de manière inconfortablement proche sur notre avant et surtout sur notre mouillage ! En nous disant fièrement de ne pas nous inquiéter parce qu’il avait bien tiré dessus… sur notre ancre donc. Brillant. Il risquait non seulement de nous rentrer dedans, mais en plus de relever notre ancre et de nous envoyer balader sur les autres bateaux aux alentours. Et il ne s’était même pas rendu compte qu’il était arrivé à moins de 3 mètres de nous à un moment. De toute manière, nous avons du remouiller car notre ancre s’est fait tirer en arrière de quelques dizaines de mètres avec ces rigolos. Heureusement que nous étions à bord.

Quelles sont tes impressions des différents pays visités jusqu’à présent ? Y a-t-il eu des surprises ?

Côté gastronomie, nous avons bien mangé en Galice, et goûté de bons vins grâce aux conseils de Barbara et Bruno. Au Portugal, nous avons bien continué sur cette lancée et découvert de bon petits plats et vins locaux. Quant aux paysages, la Galice a des petits airs de Bretagne avec ses côtes déchiquetées, ses rias et ses ajoncs. Au Portugal, en revanche, la côte est tellement exposée à l’ouest et avec peu d’abris que nous n’avons pu faire que peu de mouillages. En descendant la côte, nous nous rendions compte que ça sentait de plus en plus le Sud. Quant aux Iles Canaries, l’eau est enfin au dessus de 20°C et l’atterissage sur Graciosa était superbe. C’est une adorable petite île, face à de superbes falaises de la grande île voisine de Lanzarote, malheureusement souvent accrochées de nuages. Nous avons pu faire une jolie navigation autour de Lanzarote et de Fuerteventura, même si cette dernière porte un peu trop bien son nom. Nous avons été pris dans des rafales qui nous ont permis de tester notre bateau dans des conditions un peu plus musclés et tester mes nerfs, qui ont encore besoin d’un peu d’expérience en navigation.

Pour les surprises ? Nous avons été marqués du nombre de personnes parlant (et aimant parler) un excellent français dans le nord du Portugal. Parce que de notre côté, les quelques mots que nous essayons de baragouiner deviennent vite du « Portu-gnol »: de l’Espagnol mélangé avec les quelques mots de Portugais que nous connaissons.

Dans les ports, les bateaux ressemblent de plus en plus à des voiliers de voyages et de moins en moins à des bateaux à moteur ou des voiliers pour sortir la journée. Nous croisons toute sorte de pavillons, des anglais, des hollandais, des allemands, des belges, des français, des italiens… La plupart ici aux Canaries attendent la saison propice pour aller vers les Caraïbes et Antilles, donc pour ne pas arriver lors de la saison des ouragans là-bas. Certains, une fois là-bas, passeront le canal de Panama, d’autres finiront leur tour de l’Atlantique en rentrant par les Açores. Ce sont les routes dites traditionnelles. Je suis toujours étonnée du nombre de bateaux et de personnes qui ont fait cette expérience de partir quelques temps ou de vivre différemment de la manière qui serait attendue pour moi.

La première fois que j’avais fait attention à un bateau ayant voyagé, bien avant avoir rencontré Nicolas, était lors d’un voyage au Guatemala. Dans un recoin du Rio Dulce, un couple d’Argentin, leurs deux enfants, un chien et un chat avaient remonté toute la côte d’Amérique du Sud, jusqu’au Guatemala. Ils y avaient littéralement construit des bungalows pour loger les touristes et comptaient repartir plus loin l’année suivante. J’avais été impressionné par leur culture et leur connaissance du monde.

Et question plus pratique que se posent nos auditeurs. Comment faites-vous la nuit, lorsque vous êtes en traversée ?

Bah je dors ! :-) Non, nous ne pouvons pas mettre l’ancre, les fonds pouvant atteindre plusieurs milliers de mètres, il nous faudrait une chaîne d’une longueur inimaginable. En plus, on ne peut pas mettre l’ancre n’importe où: il faut un endroit un minimum abrité de la houle, entre autre. Donc le bateau continue sa route et un de nous deux veille pour que tout se passe au mieux. Mais évidemment losqu’on est pas de quart, il faut réussir à se caler dans le lit lorsque le bateau bouge pour pouvoir se reposer le mieux possible. Au vent arrière, ça roule, il faut essayer de se mettre perpendiculairement à l’axe du bateau pour moins se faire ballotter d’un bord sur l’autre. Sinon lorsque le vent vient plus de l’avant du bateau et que celui-ci gite d’un côté ou de l’autre, on essaie de se caler le plus confortablement et douillettement possible sur le côté adéquat (c’est-à-dire celui où on ne fera pas de la luge toute la nuit !). Nous avons heureusement un bon matelas confortable et une bonne couette pour s’enrouler dedans. C’est sûr qu’à la fin de la traversée, j’ai tendance à changer les draps qui sont quelques peu humides. Et l’équipage en route tache de se laver le mieux possible tout en économisant l’eau. Du coup, les douches sont généralement fortement appréciées à l’arrivée.

Et de temps en temps, j’essaie de relayer Nicolas, idéalement toutes les 3-4 heures (de jour et de nuit, d’ailleurs, lorsque nous sommes en traversée de plusieurs jours). A ce moment là, je vérifie que le bateau suit bien son cap, c’est-à-dire qu’il va bien là où nous souhaitons aller (si le vent nous le permet). Eventuellement je règle les voiles et les dérives. Je surveille également qu’aucun bateau ne va nous percuter. Parfois, je surveille la ligne de pêche pour voir si un petit poisson d’aurait pas mordu ou si un gros vorace ne nous a pas arraché notre bas de ligne. Toutes les trois heures, je remplis le journal de bord, en notant la position, le cap et la vitesse du bateau, et en observant le temps, le vent et les vagues. Et sinon, je m’installe tranquillement dans le cockpit, avec l’iPod en chantant (à tue-tête) et je profite du ciel étoilé la nuit (sauf nuages ou sauf pleine lune, qui n’est pas désagréable d’ailleurs…) ou avec un livre le jour. Sinon, je réfléchis ou je rêve. La navigation de nuit était très agréable et rassurante en Norvège, la lumière du jour ne déclinant que très peu durant quelques heures et donc même la nuit on y voyait quasiment comme en plein jour. Lorsque la nuit est noire, sans lune ou le temps couvert, l’ambience est certes impressionante, on avance dans une masse sombre avec juste quelques planctons fluorescents que nous réveillons autour de nous au passage. Nous n’avons pas eu trop d’autres bateau à gérer durant ces traversée. En général, ils passent à une bonne distance de nous et sont bien éclairés. C’est sûr que le rythme en traversée est fatigant lorsqu’on n’est que deux à bord, et je me réjouis  de la prochaine fois qu’on pourra mettre l’ancre et passer une bonne nuit ensemble, en devant être moins alerte 24 heures sur 24, soit l’un, soit l’autre.

Quels ont été les moments les plus difficiles ? Comment fait-on pour surmonter cela ?

Lors des traversées, certains moments n’ont pas été évidents.  Je ne suis pas du tout à l’aise et relativement vite à bout, physiquement et psychiquement, lorsque les vagues, le vent et la gite du bateau dépassent un certain seuil. Les bruits dans le bateau peuvent aussi être très impressionnants dans ces cas. Le bateau tape et a l’air de s’ébranler sur les vagues qui elles-même, de temps en temps, s’éclatent avec force sur la coque en arrosant chichement le pont. Les bruits eux-mêmes peuvent être fatiguants. J’apprends petit à petit à faire la part des choses des bruits normaux, même s’ils sont impressionnants, et des bruits qui m’indiquent que quelque chose n’est pas comme il devrait être. Mais je suis loin d’avoir fini mon apprentissage. Même dans les moments plus calmes et sympathiques, la mer a toujours sa rumeur. Mais, parfois on entend également des dauphins de l’autre côté de la coque ou des oiseaux qui essayent de se poser sur le pont.

J’apprend encore à surmonter mes peurs et frayeurs et à apprendre à sentir les choses et les limites du bateau. J’espère que j’y arriverais mieux avec l’expérience. Déjà, l’expérience de Nicolas me permet d’apprendre et de relativiser. Tous les jours, j’apprend encore sur la navigation, comment gérer le bateau, le vent et la mer. Heureusement, Nicolas est adorable et patient. Il prend la relève et s’occupe de tout lorsque je n’ai plus d’énergie et qu’une envie : de me réfugier sous la couette et de ne plus bouger en espérant que ça passe, et que ça passe le plus rapidement possible. Le pire reste les vagues. Il me faut un peu d’introspection et de réflexion pour espérer apprendre à surmonter ces moments difficiles et encore nouveaux pour moi. Par la suite, j’espère que physiquement j’y arriverai aussi de mieux en mieux.

Autrement, il y a la gestion d’être tous les deux et de réussir à communiquer au mieux, mais ça c’est la même chose qu’à terre.

Et il y a peut-être des moments assez sportifs, non ? Comment ça se passe dans ces cas-là ?

Je pense avoir répondu à ce point dans la question précédente. Quand j’arrive à surmonter mes appréhensions face aux éléments assez vigoureux, j’essaye d’aider Nicolas à gérer le bateau et faire les manoeuvres. Si cela devient trop dur physiquement et psychiquement pour moi, je sais que je peux compter sur lui et essayer de me reposer un peu. C’est assez frustrant parfois lorsque j’essaye de mettre tout mon poids pour faire bouger un bout et rien ne veut bouger, parce que les éléments sont devenus relativement forts. Et assez vexant de ne pas pouvoir prendre son quart parce que complètement cassée physiquement et psychiquement par les vagues, le bateau qui bouge. J’ai l’impression de ne plus rien contrôler. Parfois, je prends mon quart quand même pour que Nicolas puisse se reposer un peu, mais je n’arrive pas à faire grand chose mis à part surveiller un peu le bateau et les alentours. Pas très enrichissant, ni passionnant.

Bon et finalement, nous avons toujours essayé d’avoir une météo correcte avec des conditions de vent et de mer gérable, d’ailleurs le bateau passe sans problème. La traversée entre Fuerteventura et Gran Canaria était pas mal musclée et impressionnante, heureusement la navigation n’a duré qu’une nuit. La météo locale n’était pas très précise quand à la direction du vent et à omis de mentionner un front froid qui passait sur nous juste à ce moment là.  On s’est retrouvé pas mal balottés et j’étais rapidement hors d’état pour faire quoi que ce soit. Mais, Inch’Allah, si un jour nous croisons des moments pendant lesquels les éléments se déchaineront vraiment. Nous espérons toujours les éviter, bien-sûr…

Bon, du coup je me débrouille pas trop mal quand il y a très peu de vent et là j’arrive même à faire la plupart des manoeuvres par moi-même dans ce cas.

Venons-en maintenant à Fleur de Sel. Es-tu contente du bateau, et répond-il à tes attentes, surtout après tous ces mois de travaux ?

Fleur de Sel est un bon bateau, heureux de naviguer et qui n’a pas l’air d’avoir peur de grand chose. Il y a quelques réglages à faire suite à nos travaux et des choses que nous aurions fait un peu différemment avec l’expérience, mais la plupart de nos travaux sont assez concluants. Pour le moment, il y toujours eu une solution à un problème éventuel. Nicolas nous a fait une superbe installation électrique et tout est quand même plus solide. J’apprécie le liège à l’extérieur surtout pour se balader pieds nus. La prise de ris au cockpit est très rassurante, même s’il y a quelques améliorations à faire. Nous avons pu tester l’isolation de notre bateau surtout quand il faisait froid, même si elle générait pas mal d’eau de condensation du coup. Et nous avons vite pu nous rendre compte de la différence après avoir refait complètement à neuf la peinture sous la ligne flottaison: nous avons gagné pas mal en vitesse ! Même si notre caravane des mers n’est pas un bateau de course et ce n’est pas ce que nous lui demandons de toute manière. Une chose est certaine, après ces travaux nous connaissons le moindre recoin de notre Fleur de Sel.

C’est certes un vieux bateau, donc pas tout est flambant et clinquant. L’intérieur ne ressemble en rien aux superbes menuiseries marines que l’on peut voir et apprécier dans certains navires. Comme les vieux appartements, il n’est pas toujours facile à entretenir. Mais notre Fleur de Sel est très agréable à vivre et on ne s’y sent pas à l’étroit.

Nous avons toujours une liste de travaux à finir qui n’avance pas très vite et des petites choses auxquelles nous avons pensé par la suite, mais l’entretien courant du bateau et de l’équipage prend déjà pas mal de temps. On n’a pas vraiment le temps de s’ennuyer à bord. On apprécie lorsqu’on trouve enfin un moment pour se poser tranquillement, pour lire (sans devoir être en alerte pour le bateau).

Ici aux Iles Canaries, nous essayons de réfléchir à ce dont nous aurions besoin pour la suite pour l’entretien et les travaux du bateau, car nous savons que nous aurons du mal à trouver du matériel nautique dans la suite de notre voyage.

Et l’avenir ? Quels sont les projets dans les semaines et les mois à venir ? Y a-t-il quelque chose dont tu es particulièrement impatiente ?

Les projets ? Mis à part la liste de bricolage et la pile de livres à lire que nous avons emportés. Continuer à découvrir les Iles Canaries, surtout les îles de l’ouest, maintenant, qui sont apparemment plus luxuriantes que celles de l’est. Puis, une nouvelle longue traversée d’au moins une semaine jusqu’au Cap Vert. Là, nous quitterons l’Europe, son monde connu et confortable pour nous. Nous avons eu des échos très positifs et d’autres plus mitigés sur l’archipel du Cap Vert, mais nous verrons bien par nous même. De nouvelles expériences nous attendent.

La théorie veut qu’après avoir découvert les différentes îles du Cap Vert pendant quelques semaines, nous nous lançons dans notre première vraiment grande traversée : l’Atlantique, direction le Brésil. Bien trois semaines en autonomie. J’espère surtout que nous n’aurons pas de problème d’eau. Bon j’espère que nous n’aurons aucun problème bien-sûr et que les alizés nous porteront tranquillement, et que la fameuse zone de convergence intertropicale ou pot-au-noir, sera la plus courte possible. Idéalement. On verra bien ce que la chance nous réserve.

On verra si nous arrivons à suivre le programme comme prévu, pour le moment nous sommes plutôt en retard si nous voulons être en décembre, durant l’été austral, en Patagonie. Mais, nous allons essayer de rattraper le temps et d’y arriver malgré tout.

Sinon, impatiente ? Non, il y a bien assez à découvrir et à voir pour prendre chaque jour comme il vient avec ces chances et ses malchances. Impatiente de passer les mauvais moments bien-sûr, mais sinon je tâche de profiter au mieux de cette expérience.

Merci beaucoup, Heidi, pour ces confidences ! Et chers auditeurs, si vous avez des commentaires ou des questions pour Heidi ou pour l’équipage en général, n’hésitez pas à réagir ci-dessous !

1 commentaire

  1. macaremy écrit :

    Merci ma chère Heidi de cette longue interview. On ne dit pas qui est le journaliste de Radio Pontons mais je crois deviner.
    C’est très intéressant de voir ton état d’esprit et je t’admire d’avoir entrepris ce périple avec ton Nicolas et de confier ainsi tes inquiétudes et tes limites. Je ne suis pas sûre que j’en aurais été capable. Disons plutôt que je suis sûre que je n’en aurais pas été capable. Mais c’est vrai que les découvertes et les rencontres sont tentantes. Et on voit que tu as très envie d’apprendre et de surmonter les difficultés qui peuvent surgir. C’est une bonne école de vie si tu en avais besoin.
    Faîtes bien attention l’un à l’autre car je pense que Nicolas a autant besoin de toi que toi de lui.
    Je t’embrasse.
    Marie-Caroline

    5 mai 2010, 21 h 19 min

Nous serions heureux d'avoir votre commentaire !

*