La nostalgie qui nous habitait était évidente lorsque nous avons tourné le dos à l’Irlande. Nous étions encore sous le charme de ses baies profondes, entourées de hauteurs majestueuses. Mais d’autres rivages nous attendaient de l’autre côté de la mer. Une mer qui porte le nom de Celtique seulement depuis peu, et que beaucoup de gens nomment erronément Mer d’Irlande. Contrairement à cette dernière, qui sépare la Grande-Bretagne de l’Irlande, la Mer Celtique n’est pas fermée et a des contours plutôt flous. Elle baigne les eaux irlandaises, galloises, cornouaillaises et nous mène jusqu’à la pointe de Bretagne. A l’exception du Pays de Galles, c’est le programme de notre route retour.

Notre dernière escale irlandaise fut le sympathique petit port de Castletownshend, niché le long de sa rivière à quelque distance de la mer ouverte. La rivière étant trop peu profonde, nous l’avions remontée en annexe, laissant Fleur de Sel au mouillage. Une fois à l’ancre, nous avons même reçu la visite de quatre jeunes cygnes visiblement résidents permanents, et habitués à se faire nourrir par les bateaux de passage. Puis une petite ballade à terre nous a permis de découvrir le petit village endormi, bien plus confidentiel que Baltimore la « trendy ». Après un ultime repos, c’est au coucher du soleil que nous sommes partis, laissant les collines irlandaises s’estomper dans la lumière déclinante du crépuscule. Les phares du Fastnet Rock, de Galley Head et d’Old Head of Kinsale nous ont encore accompagnés quelques heures, le temps d’un dernier au revoir. Nous étions alors concentrés sur notre navigation, moins éprouvante que certaines autres traversées, mais tout aussi tactique, puisque l’anticyclone qui nous accompagnait depuis des semaines se trouvait une fois de plus tout proche, rendant les souffles du vent insaisissables ou presque.

Alors que nous entamons doucement nos quarts, où nous nous relayons à la veille, la Mer Celtique nous souhaite la bienvenue de la meilleure manière qui soit. Des dauphins irlandais se mettent en tête de nous escorter. Nous les devinerions à peine dans la noirceur de la nuit sans lune si l’eau n’était si riche en phytoplancton. Les mouvements rendent ces micro-animaux luminescents, et notre sillage est une longue traînée de comète. Les dauphins nous apparaissent donc en lumière verdâtre dans l’eau noire, et on dirait des fantômes. Mais des fantômes qui nagent à grande vitesse et d’une manière étonnement agile. Quel spectacle ! Celui qui se repose devine leur présence aux petits cris que l’on entend au travers de la coque. Le lendemain matin, ils sont toujours là, s’éloignant par moments et revenant plus nombreux encore, si bien qu’Heidi passe des heures toute joyeuse à admirer, photographier et filmer ces aimables guides joueurs. Ils font des cabrioles et autres pirouettes en nageant près de l’étrave, et s’amusent même à arroser Heidi au passage. On les voit par moments surfer à cinq ou six de front sur la houle résiduelle. Le show continue ! Il faut dire qu’au fur et à mesure que nous progressions vers le sud de l’Irlande, la mer nous paraissait de moins en moins peuplée d’oiseaux de mer. Cela dit, ce n’est plus la saison non plus, et ils sont nombreux à être repartis plus au large pour passer l’hiver. Ils ne reviendront nicher proche des côtes qu’au printemps. Nous sommes donc tout heureux de pouvoir admirer ces dauphins à la place des volatiles marins.

Il nous reste encore une nuit de navigation pour atteindre les Iles Scilly. Les dauphins celtiques viennent alors nous saluer une dernière fois dans la nuit, avant d’être remplacés par les phares de Bishop Rock et Round Island. Nous passerons trois jours aux Scilly, ces îles tout au bout de l’Angleterre sud-ouest, au large de la Cornouaille. C’est un petit microcosme, dont 6 îles sur les 48 sont habitées. Pour une première approche, nous nous dirigeons d’abord vers St Mary’s, la plus grande. Nous mouillons dans une petite anse, en évitant soigneusement le mouillage principal, bondé, mal abrité et… payant ! Le bourg de Hugh Town ne manque pas de charme. On y repère juste à l’enracinement de la longue jetée le célèbre pub The Mermaid. Et pour ajouter à l’atmosphère très britannique qui nous enveloppe maintenant, au retour de notre promenade sur Garrison Hill, nous rencontrons un Anglais qui explique comment ne pas se mouiller les pieds en embarquant dans son annexe pour rejoindre son voilier : en s’asseyant dedans sur la plage et en attendant que la marée monte ! Toujours le mot pour rire ces Anglais !

Le lendemain, nous rejoignons l’île de Tresco, la deuxième plus au nord, et connue pour sa végétation subtropicale. Nous n’aurons pas l’occasion d’admirer les jardins de l’abbaye, question d’horaires trop restreints, mais les abords sont déjà très prometteurs, l’île abritant nombre d’espèces inconnues sous nos latitudes. Mais voilà, le climat aux Scilly est étonnamment doux, et les gelées extrêmement rares, puisque l’archipel est situé bien en mer. Ces arbres, arbustes et fleurs poussent donc sans souci aucun, ce qui donne un petit air de lagon aux Scilly. En effet, les fonds sont souvent de sable blanc peu profond, et les paysages sont resplendissants sous le soleil. Après avoir encore essayé les mouillages de Tean Island et The Cove, à l’abri d’une langue de sable qui ne couvre qu’à marée haute, entre St Agnes et Gugh, nous nous lançons alors pour la dernière grande traversée de notre périple, mais pas des moindres : celle de la Manche.

C’est l’occasion de croiser notre premier véritable « rail » cette année. Il s’agit de Traffic Separation Schemes, ou pour être plus imagé d’autoroutes des mers. Afin d’éviter que les cargos ne passent trop près des côtes, et notamment d’éviter leur naufrage dans les coins mal pavés et les marées noires qui s’ensuivent, certains passages particulièrement fréquentés sont réglementés de la sorte. Les navires en transit sont tenus d’emprunter ces routes et naturellement, pour nous c’est à la fois pratique et dangereux. Nous savons quand il faut faire particulièrement attention, mais nous n’y sommes pas prioritaires, et les cargos s’y trouvent en plus grandes concentrations. Nous avions déjà passé deux rails, un au sud du Fastnet, et un au nord-ouest des Scilly, mais nous n’avions vu que deux cargos dans le premier, et aucun dans le deuxième ! Maintenant que nous sommes à l’ouvert de la Manche, la circulation devient importante, et il y a constamment des feux à l’horizon pendant cette navigation de nuit. Mais le véritable passage délicat, nous l’avons gardé pour la journée suivante, lorsque nous abordons le célèbre « rail d’Ouessant », le plus fréquenté. Tour à tour prenant leurs relèvements aux jumelles et vérifiant leurs trajectoires au radar, nous nous frayons un chemin parmi une petite dizaine de cargos.

Il y a des vraquiers de taille moyenne, ou des super tankers gigantesques, mais les plus impressionnants sont sans doute les porte-containers, tels ce Hanjin que nous verrons de près, et dont le pont est surmonté de 6 ou 8 étages de vulgaires boites empilées, que l’on devine aussi nombreuses voire plus en dessous du pont. Que de mètres-cubes transportés de la sorte ! Une fois le « rail descendant » traversé, tout est à refaire 5 milles plus loin, mais dans l’autre sens. Car il y a bien deux rails, un dans chaque sens de circulation, et nous abordons ensuite le « rail montant », celui qui mène vers le Pas de Calais et Rotterdam. C’est bien Rotterdam qui est la destination privilégiée de ces monstres, nous nous en rendons compte en écoutant la VHF. C’est notre premier contact avec la France : nous entendons « Ouessant Traffic », l’autorité de contrôle du rail, qui contacte les navires les uns après les autres pour obtenir de leur part des renseignements tels que leur provenance, destination, tirant d’eau, nombre de membres d’équipage et surtout quantité de marchandises dangereuses transportées. Tout cela dans un catastrophique accent français qui nous laisse perplexe quant au recrutement de personnes parlant si mal anglais pour un poste qui demande de s’adresser quasi-exclusivement dans cette langue à ses interlocuteurs. Quel contraste avec les Féroé ou la Norvège !

Finalement, nous atteignons la côte bretonne à L’Aber Wrac’h, joli port à la marina toute récente, situé non loin de l’Ile Vierge et de son majestueux phare – le plus haut d’Europe, avec ses 82 mètres de pierre de taille aux lignes élégantes. Le soleil couchant de gâche rien, d’autant que nous empruntons une passe étroite pour raccourcir la route, ce qui complète le grandiose du tableau. C’est ici que nous rencontrons Malika et Aurélien, jeune couple comme nous, qui ont un Trisbal 36 tout comme nous. Ils comptent partir d’ici un an sur Oniro (« je rêve » en grec), et travaillent à Brest tout en vivant à bord avec leur fils Eole. Tout à coup, nous que les nordiques regardaient avec étonnement en nous voyant voyager si loin à deux seulement, nous nous sentons beaucoup moins seuls ! Mais l’escale de L’Aber Wrac’h est de courte durée, puisque nous voulons profiter de la météo favorable pour continuer le tour de nos îles celtiques, avec les Iles du Ponant. A commencer par Ouessant, l’île la plus à l’ouest de France, et son joli petit bourg de Lampaul. L’île est parsemée de phares : Men Korn, le Stiff, le Créac’h, Nividic, la Jument, Kéréon. Autant de nom qu’Heidi se répète en tentant de les mémoriser. « J’essaie de m’en rappeler maintenant, explique-t-elle, car après il y en aura d’autres ! » C’est vrai qu’après l’Ile Molène, que nous visiterons rapidement lors d’une petite escale que nous accordera la marée, nous verrons encore les Pierres Noires et St-Matthieu avant d’aborder l’île de Sein et les phares d’Ar-Men, du Grand Phare de Sein, de Tévennec et la Vieille. L’Iroise est vraiment la mer de ces tours lumineuses qui guident les marins, et nous profitons de notre navigation dans ces eaux pour en admirer l’architecture si diverse.

L’autre spécialité de ces parages, c’est la proximité du port militaire de Brest, que nous devinons à l’intensité des discussions à la VHF. Entre les sémaphores et les hélicoptères de l’aéronavale, puis les quelques bâtiments qui croisent dans les eaux de l’Iroise, c’est l’occasion pour moi de me remémorer mon passage dans ces mêmes eaux il y a 12 ans déjà. Nous apercevons même au loin le bâtiment hydrographique Lapérouse sur lequel j’étais embarqué. Souvenirs, souvenirs… Mais le plus impressionnant pour Heidi, ce fut d’assister à la sortie discrète d’un sous-marin sous bonne escorte, que nous verrons passer non loin sur notre arrière. Nous voilà plongés l’espace d’un instant dans un tout autre monde que celui dans lequel nous vivons depuis plusieurs mois. Et pourtant, c’est aussi cela, le monde la mer…

Ce passage en Mer Celtique et en Mer d’Iroise se termine ce matin, avec le passage du célèbre Raz de Sein, qui fait suite au Fromveur il y a quelques jours. Ils peuvent être tous de furie, ces passages, mais ils auront su être sages pour nous, nous laissant passer et rejoindre la Bretagne sud, tout comme la mer nous a laissé passer depuis des mois, et nous savons la chance que nous avons eu de pouvoir voir tout cela avant de nous en retourner chez nous…

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