En quittant Castlebay, le petit port de l’île de Barra, nous savions que les conditions calmes n’allaient pas durer. Malgré le manque de vent, il fallait se hâter, et nous avons donc parcouru au moteur les quelques milles qui nous séparaient de Barra Head, l’impressionnante falaise tout au sud-ouest des Hébrides et surmontée d’un petit phare. Puis, le vent étant suffisant, nous avons commencé notre navigation crescendo, avec un petit souffle d’abord doux et qui est ensuite rentré rapidement dans la journée, pour nous assurer une belle vitesse moyenne. Une fois la nuit tombée, le bateau continuait à marcher rapidement, sous deux ris et vent de travers, tandis que le vent montait encore dans les grains. 30 nœuds de vent ne sont pas un problème, mais la mer se formait rapidement, atteignant 3 à 4 mètres de creux.

Dans le bateau, on se sentait plutôt dans un panier à salade, ce qui est somme toute inconfortable pour (tenter de) dormir. Au lever du jour, comme anticipé, nous avions dépassé la pointe de Bloody Foreland (quel nom sympathique !), et nous avons pu embouquer le chenal nord entre l’île d’Aranmore et la côte des Rosses. Impressionnant, avec les vagues levant au fur-et-à-mesure que les fonds remontaient, avant de briser sur les innombrables roches de cette côte déchiquetée. Encore un effort : une fois à l’abri de l’île (et ils ne sont vraiment pas nombreux les abris sur cette côte !), il a encore fallu se battre dans les rafales pour passer une amarre sur une bouée du mouillage d’Aran Road. C’était 24 heures après être partis, après 130 milles de raid.

Pourquoi cette traversée express ? C’est que les prévisions nous donnaient le choix entre avancer rapidement, rester coincés une semaine à Barra dans l’espoir de jours meilleurs, ou renoncer à la côte ouest. Arrivés à Aran Road, nous avons d’abord déchanté. Après avoir laissé passer un premier coup de vent à force 8, deux autres étaient annoncés, à force 9 puis 11 ! L’abri étant trop exposé, nous avons donc décidé d’avancer de… 2 milles ! Pour rejoindre le petit port de pêche voisin de Burtonport. Outre le fait que nous avons pu mettre le bateau à l’abri de ce qui se tramait, c’était aussi pour nous la délivrance, puisqu’en raison du temps inclément, nous n’avions même pas pu débarquer sur Aranmore ! Nous avons donc enfin pu fouler le sol irlandais et nous dégourdir les jambes. Rapidement, tous les alentours étaient au courant qu’un yacht français était là, et le Harbour Master, Manus, a été charmant avec nous.

Mais la grande surprise, c’était de voir le gang des français du Donegal. Trois d’entre eux sont venus successivement nous saluer, et nous donner des conseils. Eric, ancien pêcheur puis restaurateur boulonnais, nous a même emmenés dans la petite ville voisine de Dunglow pour y refaire l’avitaillement du bord. Puis petite visite guidée des paysages étonnant des Rosses, cette frange côtière tout au nord-ouest de l’Irlande, étonnamment peuplée malgré une topographie complexe : des milliers de blocs de pierre entremêlés de cours d’eau et de petits lacs sont le décor de multiples maisons cachées dans les moindres recoins de terre constructible. Un fouillis sublime, sans doute représentatif de l’attitude des gens. Ici, c’est un peu le Far West irlandais, nous explique Eric. Les gens d’Aranmore, île où il n’y a pas de policier, y conduisent sans permis, sans immatriculation, et sans assurance. Les pubs ne ferment qu’au départ du dernier client, et non pas à l’heure dite. Et le ferry prévient les îliens lorsqu’un agent s’y rend… Quant au cadastre des parcelles, il introduit une subtilité toute celtique : l’overlapping de propriété. Une sorte de limite floue, pas bien définie, et dont tout le monde s’accommode, sauf lorsqu’un étranger un peu trop rigoureux tente de placer la clôture à son avantage. Une manière de fonctionner toute irlandaise, teintée de beaucoup d’à-peu-près. Mais ça marche, et plutôt bien !

Achill Sound est parcouru par un violent courant.. qui abrite de superbes paysages

Achill Sound est parcouru par un violent courant.. qui abrite de superbes paysages

Nous avons passé plus de 5 jours dans le comté du Donegal, à attendre que le mauvais temps se décide à évacuer la région. Entre chaque perturbation, il y a bien eu du soleil, et la lande en devient superbe. Finalement, la dernière tempête n’aura atteint que force 10 chez nous, tandis que le vent force 11 sévissait plus au large. Mais nous commencions à avoir sérieusement envie de bouger. Le temps passait, et nous craignions d’avoir fait le mauvais choix en voulant descendre la côte ouest. Trop ambitieux pour un mois de septembre ? C’est possible, c’est un peu osé. Mais c’est tellement beau ! Sur ce, retournement complet de situation : la tempête a balayé la zone, et un énorme anticyclone est venu s’installer pile sur l’Ile Emeraude. Quelle chance !

Après avoir patienté sur la ligne de départ pendant si longtemps, nous nous sommes donc élancés, à pleine vitesse tout d’abord, pour rejoindre le comté de Mayo, où les îles sont escarpées et sauvages. Certaines sont exigeantes d’entrée de jeu, comme Achill Island, où les courants peuvent atteindre 8 nœuds, et dont les falaises surplombent la mer désordonnée du haut de leurs 664 mètres : ce sont les plus hautes dans toutes les Iles Britanniques.

Les formes splendides de Clare Island sont encore plus belles au petit matin

Les formes splendides de Clare Island sont encore plus belles au petit matin

D’autres paraissent plus douces, comme Clare Island, mais se refuseront à nous car il n’y a pas de mouillage bien abrité. Enchaînant les longues journées afin de profiter du temps estival, nous avons alors rejoint Killary Harbour, un long fjord qui nous rappelle un peu la Norvège ou l’Ecosse, mais en plus doux. Au fond de cette entaille se trouve le mignon petit village de Leenaun, notre porte d’entrée dans le comté de Galway, et dans la célèbre région du Connemara.

Le spectacle dément des breakers devant les montagnes du Connemara (la mer est on ne peut plus calme, je précise...)

Le spectacle dément des breakers devant les montagnes du Connemara (la mer est on ne peut plus calme, je précise…)

N’en déplaise à Michel Sardou, pas de nuages noirs en vue, même si l’eau de mer est bien colorée par la tourbe. Les Twelve Pins, cette chaîne montagneuse, seront notre décor pour les jours à venir. Nous naviguons quelques jours durant parmi les cailloux innombrables de cette côte déchiquetée au possible. Des baies en forme de champs de mine alternent avec des pointes rocailleuses.

Les petites fermes aux terres ingrates des îles du Connemara sont aujourd'hui abandonnées

Les petites fermes aux terres ingrates des îles du Connemara sont aujourd’hui abandonnées

Le balisage est inexistant, et il faut aligner îles basses et collines se ressemblant toutes pour se frayer un chemin entre les formidables breakers. Ce sont ces roches sous-marines qui font briser la puissante houle d’ouest. Nous avons de la chance : avec le beau temps, elle est insignifiante, même si certains breakers brisent tout de même, et nous pouvons parcourir ces chenaux peu évidents. Vive le GPS ! Nous comprenons pourquoi les Irlandais, tout comme les Bretons, sont un peuple de la terre plus que de la mer. Les îles d’ici s’appellent d’ailleurs Inishturk (l’île du sanglier) ou Inishbofin (l’île de la vache blanche).

La seule exception au registre rural, c’est Saint Macdara’s Island, ce qui nous rappelle que l’Irlande était un rayonnant centre religieux au Haut Moyen-Age. Sur cette petite île se trouve une minuscule chapelle du 6ème siècle, dans un décor de rêve sous le soleil. Evidemment, lors d’une tempête d’hiver, la vie contemplative de l’ermite en question devait certainement atteindre d’autres niveaux que l’admiration du paysage !

La vue qu'avait le moine Macdara sur son île

La vue qu’avait le moine Macdara sur son île

Juste en face de cette côte, et fermant la baie de Galway, nous apercevons déjà un monde minéral : les célèbres Iles d’Aran. Nous n’y resterons pas longtemps car les abris y sont précaires et on annonce une petite dégradation du temps. Juste le temps de visiter Dun Aengus, la plus spectaculaire des sept forteresses de l’âge de pierre qui jalonnent les trois îles d’Inishmore (la grande île), Inishmaan (l’île du milieu) et Inisheer (l’île de l’est). Assis sur le point culminant de la falaise, le site est tout simplement grandiose, jouissant d’une vue imprenable sur l’île et ses innombrables murets de pierre sèche, sur la baie de Galway qui moutonne déjà au nord-est, et sur la mer ouverte au sud-ouest. Nous calculons avec amusement qu’on face de nous se trouvent à 65 milles la péninsule de Dingle, notre prochaine halte sérieuse, et juste derrière, à plus de 2’000 milles, les Iles du Cap-Vert ! Nous voilà donc déjà repartis, passant entre les deux autres îles pour admirer la plage d’Inishmaan et le château d’Inisheer, tandis que le soleil décline. Nous aurons juste encore le temps d’admirer de la mer les célèbres falaises de Moher, imposants et majestueux remparts de la côte inhospitalière du comté de Clare.

1 commentaire

  1. macaremy écrit :

    J’ai toujours autant de plaisir à lire le récit de vos traversées et escales. Bravo pour les descriptions des paysages. Nicolas, nous ne t’avons pas envoyé aux écoles pour des prunes!
    Je continue à envoyer les articles à GP et espère que vous en avez un retour?
    J’attends avec impatience la description des îles du Cap Vert. Mais il va falloir attendre, ce n’est pas pour tout de suite.
    Maman

    19 septembre 2009, 18 h 35 min

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