Le comté de Clare, malgré ses collines verdoyantes, est le plus inhospitalier de la côte ouest pour le marin. Aucun abri sérieux entre la baie de Galway et l’embouchure de la rivière Shannon. Nous vous avions d’ailleurs laissés devant les falaises de Moher, splendides et sauvages, qu’il ne faut certainement pas longer de trop près dès que le temps se dégrade. Heureusement, depuis notre départ du nord-ouest de l’île émeraude, nous profitons d’un bel anticyclone. Il s’est cependant un peu affaibli le temps de laisser passer un front froid petit mais costaud, et c’est le moment que nous avons choisi pour filer vers le sud. Un peu téméraire peut-être, car le vent s’est renforcé plus qu’anticipé justement le long de cette côte sauvage, mais pratique en même temps car nous avons profité de vents portants pour parcourir les 70 milles qui nous séparaient de la baie de Dingle. Si nous avions eu le temps des jours précédents, nous aurions du faire toute cette distance là au moteur. Mais voilà, le vent était si fougueux que nous avons été trop vite ! Arrivant avant l’aube à l’approche du Blasket Sound, nous avons du mettre à la cape pendant 2 heures pour ralentir un peu… Au lever du jour, le spectacle de la mer bien levée était quelque peu dramatique, avec comme arrière-plan les hauteurs de la péninsule de Dingle. Nous n’aurons pas vu Brandon Mountain, qui parait-il est superbe. Elle s’était coiffée d’un chapeau de nuages.

Mais le spectacle des Blaskets fut largement à la hauteur. Ces îles débordant la terre ferme sont les plus à l’ouest de l’Irlande, et donc les plus à l’ouest d’Europe, si l’on excepte l’Islande et les Canaries… Nous nous contenterons de passer au plus court par le passage à terre, car elles sont aussi connues pour la force du courant qui les parcourt, et le temps ne se prête pas à une visite. En plus, nous sommes fatigués, n’ayant pas dormi de la nuit. De toutes les manières, coté challenge, il a encore fallu un peu batailler contre le vent pour trouver refuge dans la jolie baie de Ventry, non loin de Dingle. Après un bon repos, et la météo semblant nous offrir les prolongations pour l’anticyclone, nous décidons alors de continuer sur notre lancée, plutôt que d’écumer les bars de Dingle. C’est passer un peu vite sur la fabuleuse côte du comté de Kerry, mais « on s’arrêtera plus tard », telle semble être notre devise, tant nous profitons du beau temps pour parcourir cette Irlande occidentale. Nous rêvions un peu d’un été indien, nous disant que c’est quelque chose de possible en septembre, mais qu’il ne faut pas trop compter dessus. Eh bien, nous l’avons eu. Les deux semaines de beau temps de l’été, nous a-t-on dit. Quelle chance de pouvoir en profiter au bon moment. D’autant plus qu’alors que nous arrivons dans le sud, le temps s’est déjà de nouveau gâté dans le nord.

Tant pis pour la Kenmare River, la plus belle des baies du sud-ouest, sur laquelle nous avons fait l’impasse. Ce sera pour une prochaine fois, nous disons-nous. Elle restera pour nous le secret bien gardé dont parlent certains. Il faut dire que les conditions sont vraiment favorables pour avancer. Et pour compenser, nous nous offrons un petit tour tout à l’ouest, autour des fabuleux Skelligs. Le petit Skellig est d’un blanc que nous connaissons bien maintenant, surtout lorsqu’il est entouré de milliers d’oiseaux. Inaccessible à l’homme, c’est le paradis des fous de Bassan que l’on voit voler en groupes de deux, parfois de trois ou plus rarement en formation plus importante. Le grand Skellig est complètement différent. C’est ce rocher que des moines irlandais (toujours eux) ont choisi pour se protéger des incursions vikings et barbaresques au Haut Moyen-âge, afin d’y conserver la religion chrétienne. En plus du phare construit plus récemment on y trouve donc un monastère avec plusieurs cellules d’ermites et deux oratoires. Et sur le sommet de l’île se trouve encore une cellule afin de se retirer dans une solitude encore plus grande !

Il y cependant des inconvénients à cette avance presque forcée, aussi fascinante qu’elle soit. Physique d’abord, puisque nous marchons à la motivation, mais à force de se lever tôt, de naviguer sans relâche, et de ne s’octroyer que peu de pauses, nous finissons par être un peu groggy. Mais il y a plus grave. Quelques petits problèmes logistiques nous imposent de prévoir un arrêt très prochainement, et c’est Lawrence Cove, dans la baie de Bantry que nous choisissons pour y remédier. Première lessive depuis plus de 3 semaines, tout d’abord, la dernière occasion que nous ayons eu étant aux Féroé. Ouf, nous étions presque à court de vêtements ! Mais il n’y a tellement rien de prévu pour les voiliers de passage sur la côte ouest d’Irlande – et heureusement d’ailleurs – qu’il nous a été impossible d’y remédier. Quelques petits lavages à la main vite séchés au soleil nous ont permis de tenir, mais ça ne suffit pas pour la quantité que nous avions. Et enfin, il y a nous même… La dernière douche remontait à l’Ecosse, et nous avons été bien contents de profiter d’une eau chaude pour se décrasser un peu plus en profondeur que ce qu’on avait fait pourtant régulièrement mais avec moins de pression, et avec moins d’eau chaude… Eh oui, c’est aussi cela la vie de nomades des mers. Nous écumons à l’avance les guides que nous avons pour essayer de savoir où seront les prochaines possibilités, mais dans l’Europe du nord-ouest, que parcourent si peu de voiliers, il n’y a déjà pas de pontons, alors ne parlons même pas de douches ou de lave-linges !

Une fois bien propres, nous sommes donc repartis vers le sud. Nous sommes maintenant en vive-eaux, c’est-à-dire que ce sont les grandes marées, et donc le courant atteint sa force maximum. Mais heureusement, le vent est portant, si bien que notre étape suivante s’apparente à un sprint. Nous virons la mythique pointe de Mizen Head, la plus au sud-ouest de l’Irlande, qui nous gratifie de quelques nœuds de bonus : le GPS nous indique une vitesse soutenue de plus de 8 nœuds, avec un maximum à 9 ! Nous avons donc le temps de faire un petit détour. Car il aurait été dommage de passer dans le coin sans aller saluer le Fastnet. C’est la marque de parcours la plus célèbre dans le monde, que viennent virer chaque été des centaines de régatiers. Il faut dire qu’avec sa silhouette asymétrique, et son troisième phare (les deux précédents ayant été détruits par des tempêtes…), il est particulièrement beau. Surtout par ce temps clément (oui, je sais, je me répète…)

Nous avons ensuite traîné dans le coin quelques jours. A Schull d’abord, puis à Baltimore, et enfin à Castletownshend. Pour nous, ce fut le véritable choc, le retour à la civilisation, ou plutôt à la ville. Nous avions oublié ce qu’est un mouillage bondé, où tous les bons mouillages sont déjà pris depuis longtemps par des bateaux sur bouées à l’année, où l’eau est payante, où des bateaux à moteur sans gêne passent tout près de vous au mouillage en vous faisant sauter dans le bateau avec leurs vagues. Bon, nous sommes un peu sur la riviera irlandaise, c’est vrai, mais quel choc tout de même ! 5 euros le plein d’eau, 15 euros l’amarrage pour la journée et 25 euros la nuit, voilà des tarifs que nous n’avions plus vus depuis longtemps. Nous sommes donc restés au mouillage comme nous en avons l’habitude, sans nous priver d’aller à terre avec notre annexe.

La côte est plus douce que celle que nous avons vu auparavant, mais comment en serait-il autrement ? Au fur et à mesure que nous nous rapprochons du sud, les paysages deviennent moins sauvages, plus peuplés, et plus parcourus aussi. En passant le virage du sud-ouest de l’Irlande, l’ambiance change aussi, car on sent qu’on est maintenant en pays anglophone. Auparavant aussi, mais l’influence anglaise était restée confidentielle. On entendait les gens parler irlandais entre eux, même s’ils s’empressent de s’adresser à ceux qui sortent du cercle intime en anglais, comme s’ils avaient honte de parler ce gaélique à la maison. Maintenant que nous sommes dans le comté de Cork, les siècles de domination anglais pèsent de tout leur poids. La côte commence en plus à ressembler à celle de Cornouaille, mais l’architecture aussi. Chaque cap aura donc été une transition vers la suite, et il nous reste maintenant à franchir la Mer Celtique.

De l’autre côté nous attendent les Scilly, ce petit bout d’Angleterre qui déborde presque en Atlantique. Nous nous réjouissons de découvrir cet archipel dont tant de marins ont vanté la beauté et la douceur. Mais il faudra tout de même y payer pour jeter l’ancre, et faire la file pour y remplir un bidon de gazole… Eh oui, nous sommes encore en Irlande, mais déjà emprunts d’un peu de nostalgie de ce nord magique et lumineux qui nous a envoûtés, car c’est maintenant un peu le retour à la maison qu’il nous reste à faire. Mais à l’approche de la France, nous nous réjouissons aussi de retrouver nos familles et amis. Et puis, pour être un peu plus terre-à-terre, nous pourrons arrêter de nous rationner en gaz.

Partis de France avec 3 bouteilles l’année passée, dont une entamée, nous nous sommes aperçus cet été en Norvège que notre rythme de consommation ne nous permettrait pas de tenir l’été entier… Depuis, nous essayons donc de chauffer l’eau sur le poêle qui fonctionne au gazole, de nous laver à l’eau froide plus souvent, et de nous limiter dans la confection de plats qui demandent une cuisson trop longue. Plus de pain maison fait par Heidi (une demi-heure de cuisson au moins), plus beaucoup de pomme de terre sautées, ou alors faites au poêle, moins de thés chauds ou de bouillottes pour se réchauffer pendant les nuits de navigation, et le plus difficile : plus de crêpes ! (3 ou 4 heures de cuisson selon notre appétit…) On trouve bien du gaz dans tous les pays que nous avons visités, mais grâce à une standardisation formidable, chaque pays a sa propre forme de bouteille et son propre embout, complètement inutilisable chez le voisin. Que fait Bruxelles ? S’il y avait une chose qu’il serait pratique de standardiser, au moins au niveau européen, ça serait quand même ça. Les voiliers voyageurs se voient donc contraints d’emporter du stock considérable pour pouvoir tenir la distance… Selon nos estimations il devrait actuellement nous rester une ou deux semaines d’autonomie, et nous goûtons très peu aux plaisirs de la boite de raviolis froids… En guise de conclusion, il m’est donc presque inutile de vous dire qu’à notre atterrissage en Bretagne, le premier vendeur de gaz a intérêt à avoir du stock, et que la première crêperie sur notre chemin a intérêt à avoir du stock aussi !

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