A plus d’un titre, depuis que nous avons quitté les Lofoten, nous sommes revenus vers l’océan. Bien évidemment, ces îles, ainsi que la côte norvégienne dans son ensemble, sont elles aussi bordées par la Mer de Norvège. Mais à force de naviguer dans le skjærgård (chenaux protégés entre fjords et îlots), on en oublierait presque que l’océan mène sa vie juste à côté. On sent parfois la houle, lorsqu’on franchit un passage un peu plus ouvert, mais cela ne dure pas. On subit de temps en temps une petite dépression avec sa pluie et son vent, mais elles sont très atténuées. Et au final, nous avons découvert la Norvège dans une atmosphère beaucoup plus continentale qu’océanique : le vent d’est apporte la chaleur terrestre, et assure le plus souvent un temps étonnemment clément. Mis à part deux ou trois jours seulement où l’eau était animée par les vagues, nous avons surtout évolué sur de l’eau plate, ce qui assure des conditions de navigation optimales.

Mais voilà, l’appel du large (et du sud !) a retenti. Notre premier essai a avorté, certes : l’idée de traverser directement et en diagonale la Mer de Norvège était sans doute un peu trop audacieuse. Il aurait pour cela fallu avoir 7 jours de prévisions favorables. Nous n’en avions que 5, ce qui est déjà pas si mal. Nous avons donc saisi la deuxième opportunité de rejoindre les Iles Féroé. Opportunité nettement moins séduisante, car le vent annoncé était nettement plus changeant, aussi bien en force qu’en direction, et surtout il devait y avoir nettement plus de pluie en route !

Malgré tout, nous avons donc quitté Sula une fin d’après-midi, cap à l’ouest. Les pêcheurs au cabillaud, dans leur petit bateau arrêté dans la passe, n’ont pas du comprendre pourquoi nous n’obliquions pas à gauche, le long de la côte, comme tout le monde le ferait normalement. Et après avoir croisé un caboteur ou deux, nous nous sommes effectivement retrouvés très rapidement seuls. La mer belle et ensoleillée a rapidement cédé le pas à la houle tandis que le ciel se couvrait par l’ouest. Nous entrions rapidement dans le vif du sujet dès la nuit tombée, avec des averses, une température bien moindre, et une houle de sud-ouest d’autant plus pénible qu’il n’y avait toujours pas assez de vent pour pouvoir la négocier confortablement. Elle provenait de la dépression que nous avions évité en nous abritant à Sula quelques jours auparavant, et si loin et si longtemps après, elle atteindra tout de même deux mètres le lendemain, tandis que nous croisions le dernier front du monstre. Nous sommes heureux de l’avoir évité !

La suite de la traversée sera assez maussade, une nouvelle perturbation venant remonter le front depuis la France, et nous occasionnant un vent tournant, faiblissant, forcissant et changeant. Toujours personne à l’horizon ou presque, pendant deux jours. Pas de plateforme pétrolière comme lors de notre traversée de la Mer du Nord, et aucun traffic commercial si ce n’est un remorqueur qui faisait une route parallèle à la nôtre. L’avant-dernier jour daignera tout de même nous apporter quelques heures de soleil, tandis que les perturbations s’éloignent… pour mieux laisser la place à la suivante. Nous ne traînons pas, en effet, car nous souhaitons éviter de nous faire attraper en plein Atlantique Nord en cette fin de saison. Nous avançons donc au moteur s’il le faut, afin de réduire notre temps de parcours. Une dépression est d’ailleurs annoncée depuis plusieurs jours déjà. Elle devrait être assez forte, mais les services météorologiques disent qu’il y a une grande incertitude sur la trajectoire qu’elle suivra. Finalement, le nord de l’Ecosse sera la cible élue, et nous pouvons nous relâcher un peu : nous devrions arriver sans peine avant la tombée de la nuit au quatrième jour de notre traversée.

Les nuages se déchirent pour laisser apercevoir l'à-pic de l'Enniberg

Les nuages se déchirent pour laisser apercevoir l’à-pic de l’Enniberg

La dernière nuit, cependant, vient aiguiser nos sens au cas où ils se serait endormis. Sur notre tracé GPS, nous commençons à enregistrer une petite dérive qui devient rapidement importante. N’y croyant pas, nous en aurons cependant la confirmation 6 heures plus tard : il s’agit bien du courant de marée, qui à 70 milles des côtes, déjà, se manifestait ! A peu près au même moment, la mer qui n’était peuplée jusque là que de fulmars, vient s’illuminer de plusieurs feux simultanément. Il s’agit vraisemblablement de chalutiers, puisqu’ils se déplacent deux par deux. Cela confirme notre intuition : nous sommes vraisemblablement sur des hauts-fonds, propices à la pêche, et ce qui explique que le courant, féroce autour des Féroé, se fasse déjà sentir.

Durant la matinée, les nuages se déchirent suffisamment pour que l’on puisse voir la terre. Les îles sont encore loin, mais le paysage qui se dessine petit à petit est stupéfiant. La côte nord est une succession de falaises, dont la plus haute, l’Enniberg, est le cap en à-pic le plus haut du monde. Le sommet de la falaise surplombe l’eau de 750 mètres à la verticale, soit 2 fois la hauteur des falaises de Cassis ! Mais la visite de la côte nord sera pour une autre fois. Le courant est favorable vers le sud, et aux Féroé, on ne se bat pas contre le courant. Nous sommes en vives-eaux, et ici les vitesses sont données en mètres par seconde aussi bien pour le vent que pour le courant, peut-être afin que les chiffres ne soient pas trop élevés… Malheureusement, c’est le moment que le vent choisit pour basculer contre le courant, et nous aurons droit à une (modeste) démonstration de ce que les éléments peuvent faire. Séance rodéo, où Fleur de Sel se retrouve dans le rôle du cow-boy, et nous dans le rôle du… chapeau du cow-boy ! Difficile de rester sur le cheval ! On n’imagine même pas ce que ça donne quand le vent et la mer s’y mettent vraiment ! Mais nous finissons par sortir de la veine de courant et nous voilà à l’abri, dans le petit port de Hvannasund.

Fleur de Sel amarrée sous les montagnes de Hvannasund

Fleur de Sel amarrée sous les montagnes de Hvannasund

Il ne s’agit que d’un petit village, dont l’abri est constitué par une chaussée construite en travers du fjord pour relier les îles de Viðoy et de Borðoy. Fleur de Sel passera la nuit bien amarée à un petit quai, pour se reposer après 100 heures de traversée. Elle est en pleine forme, et nous bien fatigués. Mais nous sommes malgré tout émerveillés par les paysages qui nous entourent et qui ne ressemblent à rien à ce que nous avons déjà vu. Les Norðoyar (îles du nord), comme on appelle ici le groupe d’îles dans lequel nous avons atteri, sont presque surréalistes. Une roche volcanique, une forme allongée de section pyramidale, une pente raide couverte d’herbe. Le tout enveloppé par moments dans des nuages, pour se dévoiler quelques instants plus tard. Nous voilà dans un autre monde. Finie la douceur continentale, ici règne l’humidité et la fraîcheur océanique. Fini l’abri bienvenu du skjærgård, ici la houle vient briser sur les falaises et les courants enveloppent les îles et parcourent les détroits qui les séparent. Fini également le beau temps du mois de juillet : le ballet des dépressions a repris. Les Iles Féroé bénéficient d’un climat doux mais sont aussi exposées à de violents coups de vent.

Aussi, le lendemain nous gagnons Klaksvík où nous serons à l’abri lorsque passe une nouvelle perturbation bien pluvieuse. Il s’agit de la deuxième ville de l’archipel, et du premier port de pêche et centre industriel. La ville possède une piscine chauffée, et nous en profitons tout un après-midi, afin aussi de prendre une bonne douche chaude ! Nous visitons ensuite son église des années 60 qui est malgré tout très harmonieuse. Puis c’est le départ vers le nord-ouest. Nous avons tous deux soigneusement calculé la marée, extrapolé le courant en fonction des diverses cartes dont nous disposons, dont certaines qui vont de quart d’heure en quart d’heure afin de repérer l’évolution des courants et contre-courants. Finalement le verdict était sans appel, départ à 6 heures du matin. Tant pis pour la grasse matinée. C’est d’autant plus difficile de se motiver que le vent est contraire, du nord-ouest, donc bien frais et humide, et que le temps est aux averses. Mais le courant nous aide dans notre progression, et nous atteignons vers midi le petit port charmant de Eiði.

Les falaises de la côte nord sont splendides, comme ici près de Eiði

Les falaises de la côte nord sont splendides, comme ici près de Eiði

Après avoir arpenté quelques heures la lande en direction de Risin og Kellingin (le géant et sa femme), deux colonnes de roche qui se détachent de la falaise, nous repartons le lendemain de Eiði alors que tous les bateaux rentrent au port. Un nouveau coup de vent est annoncé, assez méchant celui-ci. Eiði est tout au nord de Sundini, l’étroit bras de mer qui sépare Stremoy et Eysturoy. Mais voilà, le courant peut y atteindre 12 noeuds et un pont de 17 mètre de hauteur seulement le traverse. Un peu trop chaud pour nous. D’autant plus que les falaises de l’ouest sont superbes. Nous choisirons donc la voie extérieure, et bien nous en a pris. Le spectacle des roches et des oiseaux sur cette côte est à couper le souffle, d’autant que le coup de vent, lui, ne souffle pas encore. Nous arriverons à Vestmanna peu de temps avant qu’il ne commence, et nous sommes heureux d’y être bien à l’abri tandis que le vent et la pluie se déchaînent. On n’ose même pas imaginer l’état de la mer avec le courant en plus…

La petite église de Sandur, sur l'île de Sandoy, est typique de l'architecture féroïenne, avec son toît en herbe

La petite église de Sandur, sur l’île de Sandoy, est typique de l’architecture féroïenne, avec son toît en herbe

Après Vestmanna, nous avons gagné Sandoy, île plus plate que les autres (enfin… moins accidentée serait plus juste !), au cours d’une navigation par un temps superbe. Mais il nous faut gagner Tórshavn, la capitale, sans trop tarder, puisqu’une tempête majeure est maintenant annoncée. Celle-ci mettra plusieurs jours à passer, en déroulant au-dessus de nous ses multiples fronts, accompagnés d’accélérations du vent. Et pour avoir vu la mer déferler dans un vent de 5 beaufort contraire au courant en mortes-eaux, on ne souhaite pas être en mer lorsqu’elle atteindra son paroxysme autour du 22 août, en même temps que les grandes marées… Il nous faudra donc patienter, même si c’est difficile de se dire que nous perdons du temps précieux pour redescendre vers le sud.

Le port de Tórshavn, est un abri bienvenu, et tout à fait charmant qui plus est !

Le port de Tórshavn, est un abri bienvenu, et tout à fait charmant qui plus est !

En tous les cas, une chose est certaine, nous voici en plein Atlantique Nord, dans des îles d’un autre monde, maintenant bien loin de la côte norvégienne si hospitalière pour qui a appris à la connaître. Mais avec ce retour vers l’Atlantique, nous allons maintenant avoir l’occasion d’approfondir notre connaissance des Iles Féroé en y passant un peu plus de temps.

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