12 jours, 10 étapes, 5 îles, 68°30’N, 10°C, 186 milles et 27km. Voilà comment on pourrait résumer crûment notre visite aux Lofoten. Nous y aurons passé près de 2 semaines (qui ne sont pas encore tout à fait terminées), depuis notre arrivée dans la nuit du 18 au 19 juillet. Pendant cette période, nous aurons fait 10 étapes, pour visiter les 5 îles principales des Lofoten : Austvågøy, Vestvågøy, Flakstadøy, Moskenesøy, et Værøy. Chacune différente des autres, mais toutes séparées du continent par le très large Vestfjord (20 à 40 milles). Notre voyage nous aura mené à 68°30’N, là où se terminent déjà les Lofoten. C’est alors qu’elles cèdent la place aux Vesterålen, leurs cousines du nord-est, qui mériteraient elles aussi une visite. Mais il faut bien faire demi-tour un jour, puisque notre objectif était d’aller aux Lofoten. Laissant de côté d’autres paysages encore certainement somptueux, Fleur de Sel a pointé son étrave vers le sud-ouest.

Les rorbuer de Nusfjord

Les rorbuer de Nusfjord

Mais ces chiffres ne traduisent en rien le plaisir de naviguer dans ces eaux, et la beauté de ces paysages. Ni la rudesse de cet environnement, que nous ne devinons qu’à peine, tant les conditions pourtant exigeantes sont favorables en ce mois de juillet : la température de l’eau est descendue à 10° dans le Moskenstraumen, certes, mais celle de l’air a atteint 30° par moments ! Le souffle du vent n’a pas dépassé force 5. Un temps de demoiselle par rapport à celui que doivent connaître les milliers de pêcheurs qui fréquentent ces eaux l’hiver. Car c’est là tout le paradoxe : nous sommes ici aux Lofoten en basse saison. Bien-sûr, c’est la haute saison touristique, mais l’activité principale de ces îles est gouvernée par une autre saison, celle de la migration du cabillaud, appelé torsk en Norvégien. Il prend le nom de skrei lorsque péché en hiver. Ce poisson blanc à la chair tendre (aussi appelé morue ou bacalao) envahit les eaux du Vestfjord, qui devient le meilleur terrain de pêche au monde. Depuis des siècles déjà les Norvégiens avaient repéré que de janvier à avril, la pêche était particulièrement bonne, et s’est donc établi une activité saisonnière dans ces contrées où il se passerait certainement bien moins de choses s’il n’y avait pas ce poisson miracle. Car, soyons bien clairs, tout ici tourne autour du cabillaud, impossible de l’ignorer.

Si les petits ports sont aussi pittoresques, c’est évidemment à cause de leur emplacement souvent encaissé, au pied de falaises imposantes, mais aussi en raison des jolies petites maisons de bois peint en rouge, qui paraissent toutes similaires. C’est logique quand on sait que c’est là l’ancètre du studio, puisque ces rorbuer sont en fait les logements des pêcheurs saisonniers venus prêter main forte et gagner leur vie pendant la saison. Aujourd’hui restaurés et aménagés confortablement, les rorbuer sont investis par les touristes pendant l’été. Mais il ne faut pas s’y tromper, il ne s’agit là que de l’utilisation secondaire du rorbu, lequel est toujours utilisé en premier lieu par les pêcheurs. Et il faut bien l’avouer, ils ont un cachet fou, particulièrement à Reine ou à Nusfjord, où ils s’intègrent particulièrement bien dans leur environnement.

Muraille pieds dans l'eau

Muraille pieds dans l’eau

Le cadre, on l’a dit, est bien souvent une maigre plaine côtière, le plus souvent large de quelques centaines de mètres à peine, et sur laquelle viennent se nicher les ports lorsque la côte s’y prête. Car l’arrière-pays est tout de suite là. Ce sont des montagnes culminant souvent à près de 1’000 mètres, et qui vues du Vestfjord constituent le célèbre « Mur des Lofoten », muraille surgie de la mer, et s’égrenant quasiment sans interruption sur plus de 60 milles. En effet, si Værøy et Røst, les deux îles les plus à l’ouest, sont nettement séparées des autres, Austvågøy, Vestvågøy, Flakstadøy et Moskenesøy ne sont séparées les unes des autres que par d’étroits défilés qu’enjambent des ouvrages d’art audacieux. L’onde de marée rencontre aux Lofoten l’une des plus redoutables barrières de la côte norvégienne, et ces détroits sont donc parcourus par des courants pouvant atteindre plus de 4 nœuds à l’endroit le plus étroit. C’est notamment le cas dans le Raftsundet, que nous avons emprunté vers le nord. Tout à l’intérieur des terres, il abrite le célèbre Trollfjord, le plus étroit de Norvège, parait-il, et dans lequel viennent se faufiler les Hurtigruten ! Le Nappsundet, qui nous a ensuite permis de revenir sur la côte sud, offre le même type de courant, que ne peuvent pas apercevoir les automobilistes, puisque c’est dans un tunnel qu’ils le franchissent, tandis que nous flottions quelques dizaines de mètres au-dessus d’eux ! Mais la plus redoutable leçon a sans aucun doute lieu entre Moskenesøy et l’îlot de Mosken, près de Værøy.

Maelström, ça vous dit quelque chose ? Ce nom inventé par Jules Verne n’est qu’une déformation de Moskenstraumen, le courant qui sépare ces îles. Car c’est bien là que se trouve le mythique tourbillon. Il ne s’agit que d’un raz, tout comme le Raz de Sein en Bretagne ou le Corryvreckan en Ecosse. Mais outre le fait qu’il est situé à près de 68°N, c’est à dire un endroit où le temps doit être pour le moins détestable en hiver, il est entièrement exposé à l’océan et semble être particulièrement capricieux. Plutôt que de s’inverser sagement à la renverse, il semble créer des tourbillons puissants, suffisant pour terroriser les navigateurs vikings, pourtant particulièrement talentueux. Par temps calme, nous avons pu voir le bouillonnement de l’eau à la rencontre du flot et du jusant, et nous étions heureux de ne pas avoir 20 noeuds de vent, chose qui aurait déjà été bien inconfortable, voire dangereux dans ces parages.

Au-delà de Austvågøy, la route continue, mais pas pour Fleur de Sel

Au-delà de Austvågøy, la route continue, mais pas pour Fleur de Sel

Mais remontons un peu l’arc, pour revenir sur nos pas. A l’intérieur, la plus proche du continent, et déjà en partie aux Vesterålen, la grande île de Austvågøy. On y trouve Svolvær, la « capitale » des Lofoten, ou plutôt le port le plus important, soit 4’000 âmes en été et 10’000 en hiver. Svolvær est notamment surplombée d’un pic à deux sommets, séparés d’un mètre et demi, nommé la Chèvre de Svolvær. Le challenge des grimpeurs est d’atteindre une corne en sautant depuis l’autre… A chacun son plaisir ! Montagneuse, l’île l’est sans aucun doute, puisque seule la côte sud est véritablement accessible. Pour le reste, nous avons notamment pu admirer le Trollfjord où croiser un bateau devient presque stressant, ainsi que la côte nord, bien sauvage.

Ensuite vient Vestvågøy, l’île qui a donné son nom à l’archipel, puisqu’en ancien norrois elle s’appelait Lofotr. Moins accidentée, et parcourue par une large vallée centrale, elle est du même acabi que sa petite voisine Gimsøy : agricole autant que tournée vers la mer, c’est aussi là où se situait les anciens centres politiques et religieux. Au terme d’une longue marche depuis notre mouillage sur la côte nord, nous avons pu le voir à Borg, où se trouve la reconstitution d’une maison longue, c’est-à-dire le « palais » d’un chef de l’époque viking. Pas moins de 87 mètres de long, c’est assez imposant au sommet d’une butte ! Les paysages ressemblent un peu plus à ceux des Vesterålen, c’est-à-dire un peu plus arrondis et moins dramatiques.

Mais sur notre parcours il ne s’agissait que d’une pause, car Flakstadøy, l’île suivante, est bien montagneuse elle aussi, sauf sur sa côte nord. C’est là que se trouvent les habitations, dans un cadre parait-il tout à fait surprenant, puisque les plages feraient penser aux Caraïbes jusqu’à ce qu’on y trempe un orteil ! De retour sur la côte sud, nous avons fait l’impasse sur Ramberg et sa côte nord pour lui préférer Nusfjord, minuscule petit port niché dans une faille. Une atmosphère intime et grandiose à la fois. Et ce d’autant plus autenthique que les infrastructures telles que fumoir à poisson, presse à huile, ainsi que bien-sûr l’ensemble des rorbuer qui entourent le port continuent de servir à chaque saison de pêche !

Sur Moskenesøy, la randonnée se termine les pieds dans l'Arctique

Sur Moskenesøy, la randonnée se termine les pieds dans l’Arctique

Quelques milles plus loin, on atteint Moskenesøy, sans doute le diamant des Lofoten, tellement les paysages y sont dramatiques. Pics escarpés, falaises abruptes, fjords encaissés, ainsi que des villages semblant minuscules au pied de ces géants. Nous avons eu la chance que le vent nous permette de passer une nuit au fond du Kirkefjord, d’où l’on peut randonner jusqu’à une superbe plage déserte sur la façade arctique. La seconde escale aura été à Reine, le village élu par les Norvégiens eux-même comme le plus beau du pays. Bien que le village n’ait rien de particulier en soi, si ce n’est sa pléthore de rorbuer rouges, le cadre est simplement à couper le souffle. Nous y avons passé un moment d’autant plus sympathique que c’est là que nous avons retrouvé Cécile et Guillaume, que leurs vacances on mené aux Lofoten au même moment que nous ! Merci pour ce bon moment, pour le dîner, pour la voiture afin de ravitailler et pour la douche chaude ! Ah, que l’on apprécie d’autant plus les plaisirs simples lorsqu’on fait de la voile…

Værøy et Røst, à la fin de la chaîne, sont beaucoup plus reculées. Si les touristes sont nombreux jusqu’à Å, dernier village de la route sur Moskenesøy (c’est aussi la dernière lettre de l’alphabet norvégien…), rares sont ceux qui prennent le bateau jusqu’à ces deux îles. Quant aux plaisanciers, ils redoutent peut-être aussi les abris un peu moins sûrs que sur les îles précédentes. Même les habitants sont bien moins nombreux, du moins ceux de l’espèce homo sapiens. Car en ce qui concerne les volatiles, c’est plutôt le contraire ! Værøy et Røst abritent des colonies d’oiseaux de dimensions tout à fait étonnantes (2,5 millions d’oiseaux à Røst !). Etant donné que nous profitons de notre passage à Værøy pour vous envoyer ces nouvelles, nous n’avons pas encore vu Røst. Nous ne ferons vraisemblablement qu’apercevoir cette terre de bout du monde de la mer, puisque nous essaierons de nous élancer à travers la Mer de Norvège directement au départ de Værøy.

Un mur de brouillard s'apprête à nous engloutir en route vers Værøy

Un mur de brouillard s’apprête à nous engloutir en route vers Værøy

Car la suite nous attend déjà, et il ne nous faut pas traîner trop longtemps dans le coin, sous peine de subir du vraiment mauvais temps. La saison avance, nous le sentons bien, puisqu’à notre arrivée aux Lofoten, nous avons eu droit à notre plus longue journée : seulement 1h de nuit. En moins de deux semaines, sous l’effet de la saison et de la redescente vers le sud, ce sont maintenant 4h nocturnes, ce qui signifie que l’on retrouve une certaine pénombre pendant un moment. D’ici peu, il faudra nous refamiliariser avec la nuit, ce qui signifie un sommeil plus facile, mais aussi plus d’incertitudes au mouillage, et des contraintes d’horaire plus strictes. Mais nous reverrons aussi certainement d’ici peu le ciel étoilé, plaisir auquel nous n’avons pas goûté depuis deux mois maintenant…

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